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DIEU, L’HOMME ET LA CROIX

DIEU, L’HOMME ET LA CROIX

Le vendredi Saint nous rappelle la mort l’Homme-Dieu sur la croix. Devant la mort, nous sommes tous horrifiés et désarmés. Quel doit être l’attitude de l’homme face à la croix ? Y mourir comme Jésus ? La fuir ou la porter ? Quel est le sentiment de l’homme devant la Croix : indignation, révolte, fuite, dégout, vénération ou adoration ? Loin de répondre à ces questions pendantes, la présente réflexion partant d’une réflexion des philosophes, veut démontrer que sans la foi, la croix reste une absurdité et sans amour, la mort sur la croix, demeure un crime condamnable et inacceptable.

1. La croix, un mal nécessaire ?

La staurologie est l’étude de la Croix. Avec la mort de Dieu sur la croix, le mal atteint des proportions incommensurables, il atteint son paroxysme. Alors que depuis des temps immémoriaux le mal se limitait à l’homme et au monde sublunaire ; avec la crucifixion de Dieu, le mal déborde de sa sphère habituelle pour envahir le «  monde des dieux » qui en était jusque-là épargné. Et cela ne peut pas nous laisser indifférent. Trois questions sont alors possibles.  La première serait « Quid malum esse » avec un risque réel de conférer une réalité ontologique à ce qui n’en a pas, c'est-à-dire à un non-être. La réponse avec Saint Augustin serait que « le mal est un non-être, une non-nature, une perte de bien [1]».  La deuxième question fait un pas en avant et réoriente la question autrement : « Unde malum faciamus », restaurant ainsi l’humain comme homo capax du meilleur et du pire. Le mal n’est pas le fruit du hasard et de la nécessité, non plus une création divine mais une œuvre toujours continuée par l’homme. En vertu de cela, il n’est pas innocent devant la question du mal, il lui faut s’engager et s’y impliquer. La troisième question qui part du principe que le mal est toujours déjà-là, se formule comme suit : « Y a-t-il une positivité de mal ? ». Seule la staurologie ou l’étude de la croix nous permet de répondre à cette question ; car c’est seulement avec elle qu’on peut phénoménologiquement et théologiquement dépasser la « nocence » du mal pour y lire une « in-nocence » grâce à la notion de foi.

La croix aujourd’hui est le symbole du christianisme partout dans le monde. Même les non-croyants la reconnaissent facilement parce qu’elle les repousse. La croix est devenue presqu’un sacramentum en ce sens qu’elle rend présent une réalité absente : Dieu ou le christianisme. Alors, d’où vient la phénoménalité de la croix ? Comment expliquer que cette absurdité- lieu de manifestation de la faiblesse de Dieu- soit devenue pleine de sens (positif) pour les hommes d’aujourd’hui ? Chez les israélites par exemple, le crucifié, le pendu était non seulement repoussé par le peuple mais aussi exclu de l’alliance du Dieu de la Loi : « Maudit soit celui qui est suspendu au bois » (Dt 21,23). En outre, dans l’humanité antique, la crucifixion était un châtiment des esclaves fugitifs ou de ceux qui osaient se soulever contre l’empire romain. C’était de l’ignominie tout simplement. D’après Jurgen Moltamann qui développe toute une pensée sur la croix, « l’humanisme romain a toujours ressenti la ‘religion de la croix’ comme non esthétique, choquante et perverse. [2]» On comprend alors pourquoi, Cicéron écrivait  au sujet de la croix : « Nomen ipsum crucis absit non modo a corpore civium Romanorum, sed etiam a cogitare, oculis, auribus[3] » ; pour dire que la croix était interdite et étrangère au corps du citoyen romain mais aussi elle était inimaginable à sa pensée, à ses yeux et à ses oreilles. La croix se phénoménalisait en manque de goût, en dédain ; elle n’était ni signe de victoire ni triomphe, encore moins un symbole d’ordre ou encore d’honneur. C’était purement et simplement « un signe de contradiction et de scandale conduisant souvent au rejet et à la mort.[4]»

2. Que faire de la croix, l’aimer ou la porter ?

Hegel qui aurait reçu de ses élèves une médaille montrant une chouette et une croix, chose qui révolta le poète allemand Goethe et cela le poussa à crier au blâme parce qu’il n’est pas question à son sens, « d’aimer la croix », il convient plutôt de « la porter soi-même.» Les roses peuvent du coup, accompagner la croix rébarbative en essayant de faire du vendredi Saint, « un vendredi saint humain ». Cela aurait probablement motivé Hegel dans l’introduction à la philosophie de droit, à comparer la raison à une « rose dans la croix du présent[5] ». Si phénomène il y a, la croix en est un ; et seul l’homme capable de raison en est doté. Il est de ce fait comme pense Hegel, « un esprit ». Comment comprendre le concept hégélien d’esprit ? En effet, l’esprit a beaucoup de sens et l’un de sens justement c’est « le sujet en tant qu’il se constitue totalement en intégrant tout ce qui s’oppose à lui.[6] » De ce fait, comparer ce que l’homme a de plus humain à une rose dans la croix, c’est s’efforcer d’associer l’inassociable et donc tout ce qui s’oppose à soi, faire en sorte que la « nocence » associée à l’ « in-nocence » du mal produise ce que nous pouvons appeler « la positivité du mal ». En d’autres termes, je ne suis étant qu’en tant qu’ « étant-intégrateur » de tout ce qui s’oppose à moi.

Pour Nietzche, les roses de l’humanité modernes ne sont plus visibles sur la croix car cette humanité vient du Christianisme : une « religion décadente » caractérisée par la haine envers tout orgueil, envers les libertés, la joie de sens, hostilité une fois de plus, des hommes faibles et inférieurs contre les maîtres et les nobles de la terre[7]. Pour Nietzche, en réalité il n’y a eu qu’un seul chrétien dans l’histoire de l’humanité et il est mort sur la croix. Dans sa critique du christianisme, il se concentre sur les soi-disant « roses » de la croix de la réalité : « la critique a effeuillé les fleurs imaginaires sur la guirlande, non pour que l’homme porte la guirlande imaginaire, désolante, mais pour qu’il jette la guirlande et qu’il cueille les fleurs vivantes.[8] » On remarque qu’avec cette percée nietzschéenne, le symbole de la croix portant des roses est dépouillé de ce que l’auteur appelle « le comble d’horreur » tendant à diluer la formule scandaleuse de « Dieu en croix ». Cette vision nietzschéenne est une délectation d’un faux plaisir, un délestage illusoire du poids sous lequel ploie l’homme, d’un fardeau léger mais léger puisqu’il ne contient rien ; une déréliction d’un homme qui a perdu son identité.

3. La croix, lieu de la mort de Dieu

Le vendredi Saint Dieu meurt sur la croix. Comment rejoindre la croix dans sa nudité sachant qu’elle est et reste le « lieu de la mort de Dieu » ? Autrement dit, comment se rapporter au mal les yeux ouverts sachant que les hommes   décrivent généralement le mal sous-couvert des oripeaux ? La croix, nous dit Moltmann, représente « la nuit de l’éloignement de Dieu. Dieu devient non-Dieu (…) triomphent la mort, l’ennemi, la non-Église, l’État injuste, le blasphémateur, les soldats, (…) triomphe Satan sur Dieu.[9]» La croix pourrait à ce niveau être – pour parler comme Levinas – le lieu d’extériorisation du mal, expression de son visage toujours envisagé mais sans jamais être dévisagé.

 Dès lors, comment envisager sa positivité dans une situation de mal total ? Le philosophe de Être et Temps dans sa conférence de 1928 intitulée Phänomenologie und Theologie introduit la notion de foi. Il commence par écarter toute théologie conçue comme manifestation du Christianisme dans l’histoire du monde. Il définit clairement la théologie comme étant staurologique, c'est-à-dire qu’elle s’intéresse à la connaissance du Dieu crucifié. Nous le reprenons in extenso : « Le premier étant qui se manifeste à la foi et seulement à elle et qui, en tant que révélation, produit initialement la foi est pour la foi chrétienne Christ, le Dieu crucifié.[10] » Et nous savons avec Paul Ricœur ce qu’est la foi : une « confiance inconditionnée qui espère en dépit de… tout […] un acte qui ne se laisse réduire à aucune parole, à aucune écriture. [11]» Ainsi, sans la foi, le mal reste lieu de lutte désespérée contre l’inconnue (un mal sans visage), lieu d’abandon de Dieu et du triomphe de Satan. Avec la foi, on se remet au Dieu crucifié dans sa manifestation historico-mondiale. La croix (mal à l’extrême) en tant que phénomène, nous dévoile la présence de l’absence de Dieu, une absence de patrie dans sa propre patrie, un lieu du non-lieu dont le Golgotha reste lieutenant. Bref, la foi rend possible la positivité devant le mal total représentée par la mort sur la croix, elle manifeste ce qui ne se manifeste pas et fait apparaître ce qui n’apparaît pas.

Conclusion

Pour tout dire, la staurologie soulève le vieux débat de la passibilité ou de l’impassibilité de Dieu. Peut-il souffrir et mourir et s’il souffre et meurt, peut-il être Tout-puissant ?  Dieu n’est pas  exposé à la contingence. Il n’est capable de souffrir au sens où l’est la créature, exposée à la maladie, à la douleur et à la mort. Par contre, il s’expose à la souffrance de l’amour dans laquelle on se laisse librement affecter par l’autre. Cela explique le sens profond de la phrase « Dieu est amour ». L’amoureux est capable du pathos, il s’ouvre à la souffrance introduite par l’amour, mais il lui reste cependant supérieur par son amour même. La croix est à ce point de vue, comme dirait Bonhoeffer, le lieu de la rencontre entre les chrétiens (attirés par elle) et les païens (repoussés par elle) où « pauvres, mendiants, riches, pécheurs, saints, méprisés, sans asiles et sans pains » se rencontrent non plus dans l’abandon mais dans le pardon qui est pour tous, chrétiens et païens[12].

Barthélemy Minani sx


[1] Saint AUGUSTIN, Cité de Dieu, Livre  XI, 9.

[2]Jurgen MOLTMANN, Le Dieu crucifié. La croix fondement et critique de la théologie chrétienne. Trad. Fraigneau-Julien, Paris, Cerf-Mame, 1974, p. 43.

[3] Pro Robirico, 5, 16 cité par Moltmann

[4] Jürgen MOLTMANN, Ibid., p.44.

[5] Cf. Principes de la philosophie du droit, trad. Fr. A. Kaan, Paris, 1963, Fin de la préface, p. 45.

[6] Cf. Notes de cours de philosophie de Philosophie moderne, dispensé par G. Marmasse à l’ICP, 2014.

[7] Friedrich NIETZCHE, Par-delà bien et mal III, 46.

[8] Frühschriten, éd. Landshut, 1953, p. 208 ; Ibid., p. 46.

[9] Jürgen MOLTMANN,, op. cit., p. 46.

[10] Martin HEIDEGGER, M., Phénoménologie et philosophie, 1970, p. 18.

[11] Paul RICŒUR, Lectures 3, Paris, éd. du Seuil, 1994, p. 289.

[12]Dietrich BONHOEFFER,  Résistance et Soumission, Paris, Labor et Fides, 2006, p. 416. Surtout le poème « chrétiens et païens ».

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