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Peut-on être à la fois philosophe et politicien ?

Peut-on être à la fois philosophe et politicien ?

Le philosophe est un serviteur de la vérité, une vérité qu’il n’invente pas, mais qu’il cherche et recherche sans cesse. Le politique lui, de manière caricaturale, invente sa vérité et recourt parfois à de demi-vérités pour convaincre et séduire. On a l’impression que tout oppose les deux hommes : le style de vie (l’ostentation pour l’un, la discrétion pour l’autre, même si ce n’est pas toujours vrai), les convictions (l’un est convaincu d’être sage, l’autre veut s’entourer des sages probablement parce qu’il n’est pas sage), etc. Mais, ce qui les oppose, c’est aussi ce qui pourrait les unir.

Notre Père dans la foi, c'est-à-dire Platon, nous embarrasse lorsqu’il dit que pour mettre fin aux maux de la cité, le pouvoir politique doit être confié au Philosophe-Roi :

 « si l’on n’arrive pas ou bien à ce que les philosophes règnent dans les cités, ou bien à ce que ceux qui à présent sont nommés rois et hommes puissants philosophent de manière authentique et satisfaisante, et que coïncident l’un avec l’autre pouvoir politique et philosophie ; et à ce que les nombreuses natures de ceux qui à présent se dirigent séparément vers l’une ou l’autre carrière en soient empêchées par la contrainte, il n’y aura pas, mon ami Glaucon, de cesse aux maux des cités, ni non plus, il me semble du genre humain[1]

Aujourd’hui de plus en plus, des chefs d’états africains se font entourer par des philosophes. Mais hélas, les maux de la cité (corruption, vol, détournement des fonds publics, restriction des libertés, dictature, etc.) continuent à sévir dans nos pays. Comment comprendre et interpréter cette affirmation subreptice d’un philosophe aussi sérieux comme Platon ? Il convient de rappeler tout de suite que la politique est un art noble de diriger, de gouverner et d’administrer un état, bref, une systématisation de l’action publique ; mais la politique telle qu’elle se pratique dans beaucoup de pays africains, a été ravalée à la recherche du profit, à l’exploitation et à l’asservissement du peuple par un groupe infime d’individus au pouvoir. C’est d’une telle politique au sens péjoratif que nous allons parler.

 Pourquoi Platon opte pour un philosophe-roi comme dirigeant ? La raison est simple ; pour Platon, le régime politique idéal est soit l’aristocratie (gouvernement par les meilleurs), soit la monarchie où le philosophe-roi dirige la cité comme la raison dirige l’âme. Ces deux régimes, dit-il, réservent le pouvoir à ceux qui savent bien l’exercer. La démocratie est à écarter complètement parce qu’elle a fait condamner à mort l’innocent Socrate. Ensuite, dans la démocratie, le dirigeant flatte le peuple pour garantir sa réélection, alors que la flatterie est antiphilosophique, en ce sens qu’elle met la Vérité entre parenthèses, au profit de l’opinion (la doxa). Socrate le modèle du philosophe n’a pas flatté  les juges qui le condamnaient à mort, mais il leur parlait en vérité. Jésus n’a pas flatté et ne s’est pas défendu devant Ponce Pilate qui pensait avoir le pouvoir de vie et de mort sur Lui, mais il lui parlait en vérité : « tu n’aurais pas de pouvoir sur moi, si tu ne l’avais pas reçu de mon Père » (Jean 19, 11), et au huissier qui le gifle Jésus dit : « si j’ai dit la Vérité, pourquoi me frappes-tu ? » (Jean 18,28). Bref, la flatterie qui est une arme pour un politique, est un poison pour un philosophe. De ce fait, il y a lieu de penser qu’un philosophe cesse d’être authentique à partir du moment où, il occupe une charge politique.

  1. Savant et politique aux antipodes

Max Weber dans Le savant et le politique distingue deux éthiques différentes : l’éthique de conviction (gesinnungsethisch) propre au philosophe et au savant, et l’éthique de la responsabilité (verantwortungsethisch) propre au politique. En effet, l’éthique de la conviction propre au philosophe et à l’Église décrit de manière générale les moyens moralement honnêtes, pour atteindre une fin voulue (le Bien) ; tandis que l’éthique de la responsabilité propre au politique, met tous les moyens possibles en œuvre, pour justifier une fin, dit-on, afin d’éviter ou de prévenir le pire, qui pourrait lui être imputable. Pour l’un le moyen justifie la fin et pour l’autre la fin justifie le moyen. C’est là toute la différence.

D’après les Pensées de Blaise Pascal, il existe trois ordres irréconciliables : l’ordre de la chair, l’ordre de l’esprit et l’ordre de la charité. Le philosophe appartiendrait à l’ordre de l’esprit. Il est mu par le principe, par la rigueur de l’idée, et par le théorème. Mais, ses idées ont besoin d’un ancrage dans la société qui est la sienne. Le politicien par contre, appartient à l’ordre de la chair. Il a le souci de l’honneur, de l’apparence, de l’accomplissement de son cahier des charges ; c’est pourquoi, à chaque fois qu’il prend la parole, c’est pour se justifier ou justifier ses actions ; une autodescription justificatrice, qui risque de justifier l’injustifiable. Cette attitude du politique tranche avec l’idéal philosophique  qui n’a pas pour fin son propre exercice, et qui n’a pas d’objet ni de visée, mais dont la visée ultime pourrait concerner la vie elle-même. Loin du mieux-vivre, le philosophe cherche à connaître afin de vivre mieux, pendant que le politicien veut rassurer son regroupement politique, séduire et convaincre son électorat, en lui promettant des choses parfois irréalistes et irréalisables. La vision du philosophe est à long terme pendant que celle du politique se limite à l’échéance de son mandant politique. En bon mathématicien, Pascal s’appuie sur la théorie des progressions et des grandeurs pour démontrer qu’il existe « une distance infiniment infinie » qui sépare chaque ordre de l’autre, au point que ces deux ordres ne pourront jamais se rejoindre. C’est pourquoi par exemple, en multipliant les points à l’infini on ne peut pas former une ligne, même si parfois on nous dit que la ligne est un ensemble des points. Aux points il faut ajouter une autre dimension pour former la ligne. Suivant la logique de Pascal, le politique comme le philosophe, chacun doit demeurer dans son ordre, car c’est seulement là qu’il brille comme une étoile.

  1. Réconcilier l’un et l’autre

Certains philosophes qui se sont aventurés dans l’ordre de la chair, n’en sont pas sortis indemnes. Platon a caressé le rêve de devenir conseiller de l’ancien tyran de Sicile, Denys de Syracuse mais il a échoué. Il voulait faire du Prince un philosophe et c’est finalement le Prince qui a fait de lui un esclave. Platon  a été vendu à Égine comme esclave par celui qu’il voulait transformer en sage. Il sera racheté plusieurs années plus tard. Voulant changer d’ordre de grandeur, il a perdu son ordre de grandeur avant de le retrouver plus tard.

Aristote a été conseiller politique du tyran Hermias dont il épousera d’ailleurs la nièce. Le même Aristote a été ensuite percepteur dans la cour de Pella de Philippe de Macédoine, Père d’Alexandre III de Macédoine (Alexandre le Grand). À sa mort, Aristote devient instructeur et conseiller du plus grand sanguinaire[2] que le monde ait connu, Alexandre le Grand. A la mort de ce dernier, les Athéniens furieux de ses crimes, vont déchoir Aristote de son statut d’Athénien; celui-ci se sentant menacé, il prend le chemin de l’exil à Chalcis dans l’île d’Eubée, dit-il, pour « épargner aux athéniens un second crime contre la philosophie », après celui de Socrate. L’assemblée athénienne condamna Aristote à mort par contumace. Aristote meurt en exil sans plus jamais fouler son sol natal. Son accointance avec l’exercice politique lui a fait perdre sa notoriété au sein d’une société où le philosophe était incontournable et où la philosophie constituait l’âme du peuple.

Faut-il des philosophes pour changer positivement la politique africaine ? Pas sûr ! Il faut de philosophies pour éclairer les lanternes des hommes politiques, et comme il n’y a pas de philosophie sans philosophes, il nous faut dans une certaine mesure, des philosophes. Mais des philosophes qui comprennent ce que c’est qu’un philosophe : « un homme vêtu d’humilité parce qu’il a compris qu’il n’est pas un dieu mais un pauvre mortel, ignorant encore beaucoup de choses en dépit du degré de ses connaissances ». Même si la philosophie réfléchit sur tout ce qui existe, elle ne peut pas se permettre de donner des réponses à tout, parce qu’elle n’en a pas. Le philosophe est homme des questions et du questionnement alors que le politique est homme des réponses, n’importe lesquelles et des promesses ; quitte à ne pas les honorer parfois. Tout semble les opposer  et en même temps, tout les unit  aussi, en ce sens que toute question suppose une réponse et toute réponse est le résultat d’une question (bien ou mal) posée. Si philosophie il y a, elle ne peut qu’être une inquiétude, une insatisfaction de celui qui sans fin poursuit un bien (la vérité), là où il ne peut le trouver ni l’atteindre. Seulement dans ce sens, la philosophie est aux antipodes de la politique, une politique du ventre mise en place par les partis uniques au pouvoir.

  1. Philosopher politiquement ou politiser la philosophie ?

Quand on demande au philosophe béninois Paul J. Hountondji, lui qui a été ministre, en quoi la philosophie l’a aidé à bien travailler, voici sa réponse on ne peut, plus surprenant : « j’ai été un ministre par accident et l’ayant été, j’étais un mauvais ministre(…) il ne pouvait en être autrement : je ne savais pas tricher. On ne peut pas attendre de la philosophie qu’elle prescrive d’elle-même, et par elle-même, des orientations, des options, des choix politiques. Chaque fois qu’elle s’y est essayée, elle a toujours échoué. La philosophie n’a pas pour mission de proposer une doctrine politique[3]. »

Étant  donné le nombre impressionnant des savants africains qui entourent les princes qui nous dirigent sans que la politique africaine ne change positivement, alors une question se pose ; si le philosophe est au service de la vérité, pourquoi il ne met pas celle-ci à profit pour le développement de son pays ? Sa vérité, ne serait-elle qu’une vérité intellectuelle sans impact réel sur la vie pratique ?

Le philosophe qui veut s’engager en politique doit commencer  par être modeste. Il doit savoir que sa formation de philosophe ne le prépare pas mieux que d’autres à gouverner ou à gérer les affaires de la cité. Pour cela, il doit d’abord se mettre à l’écoute des classes sociales et des couches populaires qu’il a décidé de servir, se battre à leur côté, avec tous ceux qui comme lui ont fait ce choix, discuter avec eux d’égal à égal en restant lui-même, sans jamais se renier mais tout en restant ouvert en permanence, à des découvertes et à des apprentissages nouveaux. Il doit savoir aussi que le chemin est long, parfois désespérément long entre un rêve légitime et sa réalisation, et qu’il doit allier l’exigence la plus haute et la patience historique. Enfin, au sein même du cercle politique, il doit garder intact son esprit critique et sa liberté de jugement. Il ne doit pas apporter son soutien inconditionnel à un régime quel qu’il soit. Et puis, en bon philosophe, il doit être capable de dire courageusement quand il le faut : « sur tel point et tel point, nous avons eu tort, et nos adversaires avaient raison ». Et comme aucun pouvoir n’aime entendre ce genre de discours, le philosophe sera toujours insupportable dans le monde politique.

Barthélemy Minani sx.

 

[1] PLATON, La République, 473d).

[2] Platon écrit à son sujet : « étant le plus criminel de la Macédoine, il est bien sûr le plus malheureux des macédoniens » (Gorgias, 471 b-c).

[3] Paulin J. HOUNTONDJI, « Seize questions sur la philosophie africaine ». Entretien avec Valérie Marie La Meslée, dans Africulture n°82.

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