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« L’Église au milieu du village ?» : Une mission (faussement) claire

« L’Église au milieu du village ?» : Une mission (faussement) claire

« Être une église au milieu du village », voici une expression devenue populaire surtout en RDC où les évêques catholiques se sont vus propulser au centre du jeu politique ; jusqu’au point de remettre sur le devant de la scène la question du rôle politique de l’Église. En effet, l’épiscopat catholique de la RDC a récemment conduit une mission dite de « bons offices ». Il s’agissait de jouer le rôle de médiateur entre l’opposition politique, les membres de la société civile et la majorité au pouvoir en vue de trouver un accord politique pour la gestion concertée du pays ; et cela dans la période allant de la fin officielle du second et dernier mandat de J. Kabila, c’est-à-dire du 19Decembre2016 jusqu’à l’organisation des élections législatives et présidentielles. La mission a abouti à l’accord dit « de la saint-Sylvestre » car signé le 31décembre 2017 ; mais dont l’application effective se heurte à  l’impasse.

Dans un pays où l’institution ecclésiale jouit d’un certain prestige, la tâche confiée aux évêques n’avait pas donné lieu à des contestations. Au contraire, majorité, opposition et une large part de la population approuvaient et soutenaient la mission de l’épiscopat ; convaincues que l’Église catholique représentée par ses évêques avait pour vocation d’être comme « une église au milieu du village ». Mais au juste, que recouvre cette expression ?

À y voir de près, l’expression sert à la fois à justifier et à condamner l’action politique de l’Église. À justifier d’abord. C’est le cas avec la mission de « bons offices ». C’est parce que l’Église est appelée à « être au milieu du village » qu’elle avait été choisie pour être médiatrice entre le régime au pouvoir et l’opposition. Ici, c’est la neutralité politique de l’Église qui est sous-entendue. Par ailleurs, c’est au nom même de cet ‘être au milieu du village’ qu’elle se voit parfois rappeler à l’ordre et condamner. C’est le cas lorsque les évêques se prononcent contre tel ou tel agissement du régime. Le gouvernement lui reproche de se mêler dans les affaires qui ne sont pas de sa compétence et clame haut et fort le caractère laïc de l’État. Bref, de faire autre qu’être « une église au milieu du village ».

Comment se fait-il qu’une même expression sert à la fois à justifier et à condamner ? Le propos de ces lignes consistera à relever et analyser l’équivocité de l’expression ‘être comme une église au milieu du village’ pour parvenir enfin, à démontrer que même la fonction politique de l’Église y ressort entourée d’opacité qui demande d’éclaircissement. Bref, il s’agira de montrer que l’expression faussement claire.

Faussement claire, car si elle désigne de façon claire la neutralité de l’Église sur l’échiquier politique- ce qui n’est pas sans équivoque déjà- en même temps, elle cache les astuces par lesquelles l’Église est politiquement domestiquée par les serviteurs de César. La thèse soutenue ici est qu’une Église au milieu du village est obligée constamment de soumettre sa conduite aux exigences évangéliques et non aux critères fixés par César. Car d’après tout, face à la violence qui décime de vies humaines, face au mensonge et à la manipulation à cause des intérêts égoïstes et face à l’exploitation du pauvre par les riches, l’Évangile n’est pas neutre.

L’expression dans le jargon populaire et l’histoire

L’ambigüité de l’expression ‘être comme une Église au milieu du village’ ne vient pas seulement de son application au rôle politique de l’Église. On la découvre déjà dans ce à quoi elle renvoie dans le jargon populaire et l’histoire du christianisme. À titre illustratif, l’encyclopédie en ligne wikipedia, indique que l’expression : « garder l’église au milieu du village » recouvre quatre sens différents selon le milieu où elle est employée.

En Suisse, elle signifie: donner toutes les précisions, y compris les plus détaillées, expliquer très clairement et fermement quelque chose à quelqu’un qui ne comprend pas ou ne veut pas comprendre. Tandis qu’en Alsace, elle est synonyme de : afin que les convenances soient respectées. Par contre en Belgique, c’est faire en sorte qu’il n’y ait pas de heurts, se garder des extrémismes et, avec les verbes mettre ou remettre : pacifier, ramener la sérénité, remettre de l’ordre. Enfin, l’expression peut aussi signifier : garder les priorités en vue, ne pas mettre les charrues devant les bœufs, construire la vie civile autour de la réalité spirituelle.

C’est la dernière acception « construire la vie civile autour de la réalité spirituelle » qui convie à se tourner vers l’histoire du christianisme afin de saisir ce que désigne l’expression : être comme une église au milieu du village. En effet, il y a lieu de remonter cette expression - du moins la réalité qu’elle recouvre- à l’avènement du « constantinisme ». Par celui-ci, il s’agit du mode de fonctionnement de la société initié depuis l’empereur Constantin, avec l’édit de Milan (313) et à partir duquel le christianisme devient la religion de l’empire ou mieux une religion au service de l’empire[1].

Dans ce nouvel ordre sociétal, l’Église et l’État concourent à une même cause, l’unité de l’empire. L’Église ne s’occupe que des affaires spirituelles et l’État des affaires temporelles. Mais ici, précisons que l’Église étant considérée comme une entité divine, car spirituelle, se place au-dessus de la mêlée, planant au-dessus des divisions du « plan temporel », unissant tous ses membres en une âme[2]. C’est pourquoi son autorité morale est admise de fait. Voilà pourquoi on peut recourir à elle pour régler les litiges et servir d’arbitre entre deux fractions opposées.

Parce que l’entité spirituelle structure la vie de la société constantinienne, on peut alors saisir pourquoi un village privé d’Église serait comme un village sans âme. L’histoire de la chrétienté en Europe portera à son apogée cette image de l’Église omniprésente, au centre de chaque ville, non loin de la mairie; toujours pour dire l’intime collaboration entre les serviteurs de Dieu et ceux de César. Par ailleurs, ce type de fonctionnement de la société fut la cible numéro un de la révolution française et plus tard de tout le processus de la sécularisation de sociétés occidentales, allant du rejet de l’autorité morale de l’Église  jusqu’au combat contre elle. Car tenue pour infantilisation de la société.

Une Église bien au milieu du village, mais domestiquée

Nous venons de relever que ce que recouvre l’expression « être une église au milieu du village » plonge ses racines dans le constantinisme. Mais à propos du rôle proprement politique de l’Église, le constantinisme est en réalité une domestication politique de l’Église. En effet, si avec l’édit de l’empereur Constantin, le christianisme était devenu la religion de l’empire et que les chrétiens semblaient acquérir la liberté de prêcher l’Évangile, enfin de compte, c’était une liberté domestiquée. C’était une liberté au service de l’empereur. Car ici le message de l’Évangile n’était toléré que lorsqu’il ne dérangeait pas l’empereur et ses courtisans. Plus qu’un message qui invite à la conversion, l’Évangile était transformé en une religion civile ayant César pour divinité.

C’est à reflexe constantinien- qui consiste à domestiquer politiquement l’Église- qu’il faut penser lorsque l’Église pourtant dite au milieu du village se voit parfois reprocher de s’ingérer dans les affaires supposées relevant de la compétence de l’ordre temporel. Dès lors, on devrait se méfier de louanges adressées à l’Église pour son paisible positionnement au « milieu du village ». En effet, lorsque l’Église n’est utile que pour ses œuvres sociales, ses célébrations liturgiques, sa catéchèse, son rôle médiateur sans que ces pratiques ne constituent un danger pour l’État, on est  en plein régime constantinien où le message du Christ crucifié sous Ponce Pilate est réduit à un doux moralisme.

Parce qu’en général nos églises bien établies au milieu du village progressent au sein des régimes politiques  injustes et violents - dont celui de la RDC est le prototype - et sans que les pratiques chrétiennes n’inquiètent les hommes et femmes au pouvoir, on peut donc conclure que d’une manière ou d’une autre nos églises approuvent la politique constantinienne. Au pire de cas, elles l’entretiennent. Car elles-mêmes pour être confortablement au milieu du village, elles ont besoin des subsides constantiniens.

Au fait, garder l’Église au milieu du village n’est pas seulement nuisible à l’Église car il musèle l’Évangile et enferme l’Église dans les tâches spirituelles et sociales. Le modèle constantinien, c’est aussi que l’État apporte son assistance à l’Église pour sa mission. En réponse à cette aide et en signe de gratitude, l’Église prie pour les dirigeants au pouvoir, implore la bénédiction de Dieu sur eux et sur l’empire pour qu’il y règne la paix, la prospérité et l’unité. Les différents offices religieux organisés lors de cérémonies publiques : séances au parlement, début de mandats des présidents, cérémonies nationales…participent à cette logique constantinienne. À vrai dire, dans ce rapport marchant, le gagnant c’est l’État. Car somme toute, son aide à l’Église ne vise qu’à renforcer son hégémonie, sa sacralisation et s’assurer de la soumission passive de l’Église.

De la neutralité sous des conditions non négociables

« L’Église au milieu du village » signifie une Église neutre politiquement, non partisane. Le Concile Vatican II a approuvé et encouragé une telle posture politique. « L’Église qui, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est pas liée à un système politique… »[3], disent les pères conciliaires. C’est en pensant au caractère fondamentalement polémique du jeu politique qu’il convient de s’inscrire dans l’optique de cette sage tradition de l’Église : la neutralité politique. Car en réalité, la politique n’unifie jamais globalement la société en général, mais elle est toujours au service d’une société déterminée en fonction des groupes et des intérêts qui y sont en conflits en y procédant à des arbitrages toujours provisoires et partisans[4].

Parce que l’Église a pour vocation d’être un signe d’unité, son « être au milieu du village » ne peut donc que contribuer à cette mission. Et donc il faudrait l’encourager. Dès lors, une fois la domestication politique élucidée, on se convainc que la neutralité politique de l’Église, loin d’être son  handicap, c’est sa force. Comme politique de l’Église « être au milieu du village » appartient désormais à l’héritage du christianisme catholique. Et dans nos sociétés divisées et tribalisées, on a besoin de capitaliser cette force pour servir d’alternative aux unions opportunistes et mensongères de partis politiques dont les chefs d’États sont des divinités déguisées.

Par ailleurs, le risque qu’une Église au milieu du village se transforme en une Église soumise à César n’est pas à exclure. La doctrine sociale de l’Église pose des conditions qu’une Église au milieu du village ne peut ignorer au risque de trahir l’Évangile. Il s’agit: « du respect absolu de la dignité humaine, du primat du bien commun, du principe de la subsidiarité, de l’option préférentielle pour les pauvres, de la solidarité et de l’option préférentielle pour la non-violence ».

Lorsque la neutralité de l’Église signifie mettre entre parenthèses ces points non négociables, cela signifie que l’Église au milieu du village n’est autre qu'un de vassaux de l’empire. Et sa mission prophétique en pâtit. À examiner un pays comme la RD Congo dans lequel l’Église est louée pour son « être au milieu du village » en lien avec les conditions citées ci-haut, on se fait une idée de la conformité ou non de cette même Église au message et à la vie du Christ confessé comme la Tête du Corps qu’est l’Église (Col 1 : 18). Comment articuler l’emplacement « au milieu du village » et le courage d’annoncer à temps et à contretemps l’Évangile de la vérité, telle, me semble-t-il, la délicate mission qui incombe à toute Église qui refuse tout confinement à la sacristie.

Dans nos États qui ont de fortes similitudes avec de larges bandes organisées de criminels (Saint Augustin), il faut du courage, un sens élevé de sacrifice et surtout une foi ferme en Jésus Crucifié  pour assumer une telle mission. Sur ce chemin, un martyr africain comme Mzee Munzihirwa Christophe s’avère un vrai interprète de la politique de l’Église, selon l’enseignement et la pratique de Jésus. Le suivre, c’est marcher sur une route sûre et sécurisée.

 

[1] HAUERWAS ST., WILLIMON W. H., Étrangers dans la Cité, Paris, Cerf, 2016, p. 68.

[2] CAVANAUGH W., Torture et Eucharistie. La théologie politique et le Corps du Christ, Postface de M. Fourcade, Genève/ Paris, Éd. Ad Solem/Cerf, 2009, p. 38.

[3] VATICAN II, Gaudium et Spes, n°74. Il est intéressant de lire ce numéro en entier.

[4] SOULETIE J.-L., « Le destin de la pensée d’Erik Peterson et de la ‘Nouvelle théologie politique’ », dans CAPELLE Ph., (dir.), Dieu et la Cité. Le statut contemporain du théologico-politique, Paris, Cerf, (coll. « Philosophie et Théologie »), 2008, p. 180

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