Accéder au contenu principal
Dimanche - Année

Dieu nous abandonne-t-il ?

Dans la liturgie du vendredi saint, nous contemplons le Crucifié et, mûs par la foi, nous identifions dans le mystère de sa passion la source du salut qui nous est gratuitement offert. Cette réflexion est une introduction à l’intelligence de cet événement à partir de l’interprétation de l’une des paroles du Christ en croix, que l’on trouve dans l’Evangile de Matthieu, au chapitre 27, verset 46 : « Eli, Eli, lemasabactani » : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Cette question que Jésus broyé par la souffrance pose à Dieu, contraste apparemment avec la confiance filiale qui avait caractérisé jusqu’alors son rapport à celui qu’il appelait affectueusement « Abba », « Père ». En effet, Il avait vécu toute sa vie en communion constante avec le Père ; il se savait aimé et soutenu par lui ;aussi pouvait-il affirmer :

« Celui qui m’a envoyé est avec moi, et il ne me laisse pas seul parce que je fais toujours ce qui lui plaît »(Jn 8,29)

Or, voici que sur la croix cette communion avec le Père semble absente : Dieu est terriblement loin ! A ce Dieu devenu étranger, il pose une question chargée des pesanteurs de la souffrance humaine : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il voudrait probablement savoir pourquoi le Père, qui l’a toujours soutenu, et à qui il s’est abandonné totalement par amour, garde maintenant le silence.

Pour comprendre l’attitude de Jésus, il ne faut pas perdre de vue que, telle qu’elle est formulée, la question qu’il pose au Père avait déjà été exprimée dans l’Ancien Testament, notamment dans le psaume 22. Celui-ci commence ainsi :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. »

Ainsi qu’on peut le constater, ce psaume débute par un cri de désespoir. Cependant, sa finale est chargée de confiance et d’abandon :

« Tu m’as répondu ! dit le psalmiste, Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le Seigneur, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob, vous tous, redoutez-le descendant d’Israël. Car il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; »(Ps 22, 23-25)

Parce que le psaume 22 est en réalité un psaume de confiance, des spécialistes de la Bible ont conclu que, dans la mesure où il le récite sur la croix, Jésus proclame sa confiance totale envers son Père.Saint Luc, dans son évangile, rend compte de cette confiance en employant une autre formule : « Abba, Père, entre tes mains je remets mon esprit. » (Lc 23, 46) Il est donc nécessaire, pour interpréter judicieusement l’expérience de Jésus sur la croix, de tenir compte de ces deux versions.

Alors que dans le texte de Saint Luc le crucifié appelle Dieu « Abba, papa, », dans celui de Matthieu, il l’appelle « Eli, El », usant ainsi du nom de Dieu qu’on ne prononçait qu’avec « crainte et tremblement » ; alors que chez Luc le crucifié s’adresse à un « Père », chez Matthieu, il s’adresse au « Dieu Tout -puissant ». A ce Dieu tout-puissant, il pose la question : « pourquoi ? ». Cette question est lourde du poids d’une souffrance dont il ne comprend pas le sens. Pour lui aussi, la souffrance est un mystère !

Bruno Forte, théologien et évêque italien, en articule les deux textes, parvient à cette heureuse conclusion : « Le crucifié est le plus désolé des désolés de la terre ! Mais à l’abandon douloureux, il répond par l’offrande : il est abandonné, mais non pas désespéré (…) L’expérience de l’abandon du Père se transforme en abandon au Père. [1]»

La foi ne met pas à l’abri de l’angoisse que suscite l’expérience de la souffrance : elle est la force qui me conduit, après que j’ai exprimé mon malaise, à dire à Dieu : « Père, je m’abandonne entre tes mains ! »

 

[1] Bruno Forte, Jésus de Nazareth. Histoire de Dieu, Dieu de l’histoire, Paris, Cerf, 1984, p. 26.

P. Pierre Emalieu est un missionnaire xavérien camerounais. Il est doctorant en Théologie des religions à l'Institut Catholique de Paris.