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Église-État : vers la fin du "constantinisme"?

Église-État : vers la fin du "constantinisme"?
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Le 31 décembre 2017, suite à l’appel du Comité Laïc de Coordination (CLC) des chrétiens catholiques ont organisé des marches pour exiger au gouvernement congolais l’application globale et inclusive de l’accord de la saint Sylvestre, signé sous l’égide la conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO. Ces manifestations anti-Kabila ont été violemment réprimées dans des paroisses de la capitale où elles devaient démarrer, faisant au moins cinq morts, selon l’ONU.

L’opportunité d’une telle initiative, de la part des laïcs, a été diversement appréciée surtout qu’elle a conduit à des violences et à des pertes en vies humaines, causées  par les forces  congolaises de sécurité, selon les mots forts du cardinal de Kinshasa, Monsengwo. En réalité, la tension qui règne actuellement entre le régime de Kinshasa et l’Église catholique inaugure une ère nouvelle au sujet des rapports Église et État, en contexte congolais. Nous nous acheminons vers la fin du « constantinisme » en RDCongo. Loin de faire l’apologie de la violence, j’y perçois une bonne nouvelle à célébrer. Car l’Église est en train de redécouvrir sa vraie identité en opposition à son « être une auxiliaire docile de l’État » typique de l’époque de l’empereur romain Constantin. 

1. De l’Église des œuvres sociales

De fait, en RDCongo et d’ailleurs dans plusieurs pays d’Afrique, les Églises sont souvent appréciées à cause de leurs multiples œuvres sociales. Le contexte social de précarité a rendu certes cet investissement massif dans l’action sociale plus urgent avec une forte connotation de suppléance. C’est-à-dire prendre la place des structures sociales étatiques en faillites. Mais avec l’accentuation de ce que l’historien congolais Elikia M’Bokolo appelle : « l’ONGisation des sociétés africaines »[1], on peut alors se demander si les œuvres sociales de l’Église, d’une valeur inestimable par ailleurs, n’offusque pas sa vraie identité. Celle-ci serait-elle à l’abri des critiques qu’on adresse aux multiples ONGs qui pullulent en Afrique?

 On leur reproche souvent d’être des « alliées objectives » de l’État dans la mesure où en se substituant au devoir de l’État, pour éviter le chaos, tout en gardant le silence sur la corruption, le détournement de fonds publics alloués aux projets sociaux, elles ne font qu’encourager la délinquance et la démission de l’État. C’est pour dire que l’évaluation de la pertinence des œuvres sociales de l’Église catholique en Afrique est sommée d’aller au-delà de leur utilité immédiate.

2. L’Église dans le système constantinien

 Dans un État où l’action publique de l’Église se confond avec son service social, la foi chrétienne apparaît comme une religion civile de temps antiques, dépourvue de toute subversion évangélique et exposée à l’idolâtrie de l’État. Dans un tel espace, l’Évangile ne devient utile que parce qu’il motive intérieurement pour l’assistance des  moins chanceux de la société. Quant à l’État, César et ses agents, ils restent indemnes tout simplement parce qu’ils s’apparentent désormais à des divinités qu’on ne peut contester. Ce sont eux qui fixent les règles du jeu. Et tant que ces règles ne sont pas mises en cause, ils tolèrent la présence de l’Église. Sinon, ils la répriment et lui imposent silence en l’exigeant en ne s’occuper que de tâches spirituelles et non à s’ingérer dans les affaires qui ne relèvent pas de sa compétence. Tout ce que veut l’État est que les chrétiens participent au pouvoir sans qu’ils représentent une menace pour les puissants. C’est ce reflexe constantinien que la marche des catholiques congolais du 31 décembre est venu bousculer.

Mais qu’est-ce que le constantinisme ? Il s’agit d’un mode de fonctionnement de la société où les rapports Église-État répondent aux critères initiés depuis l’empereur Constantin, avec l’édit de Milan (313)[2]. En effet, avec l’édit de l’empereur Constantin, le christianisme devient la religion de l’empire. Les chrétiens semblent acquérir la liberté de prêcher l’Évangile, mais enfin de compte, c’est une liberté domestiquée. C’est une liberté au service de l’empereur. L’histoire de l’Église apprend que pas tous les chrétiens se laissèrent embarqués dans cette mouvance politique qui faisait du christianisme une religion auxiliaire de l’empire. En effet, même dans un contexte d’alliance : Église et Empire, il ne manqua pas des chrétiens courageux à s’opposer à cette politique et à défendre la vraie liberté de l’Évangile. C’est le cas de premiers martyrs chrétiens.

On se méprend en croyant que le constantinisme est une stratégie politique du passé. Ou qu’il serait disparu avec la sécularisation de l’État moderne. Cette politique de domestication de l’Église entamée sous Constantin est bel et bien en cours dans des États africains, dits faussement laïcs. La RDC en est en ce sens une belle illustration. C’est pourquoi il nous faut prêter une grande attention au risque d’un constantinisme de type africain. Plus encore, il faudrait célébrer l’action des catholiques congolais du 31 décembre 2017 comme une tentative de libérer l’Église de sa domestication par le pouvoir politique.

En effet, lorsque l’Église n’est utile que pour ses œuvres sociales, ses célébrations liturgiques, sa catéchèse sans que ces pratiques ne troublent pas les pratiques de l’État, on est  en plein régime constantinien. C’est pour cela qu’il sied de relever que les appels aux prières pour les élections et pour la paix en RDC, qu’on attend dans certains diocèses congolais,  portent en eux la marque du constantinisme. Je ne nie pas la force de la prière. Je considère seulement que les prières et toutes les célébrations liturgiques qui prospèrent dans un contexte social d’injustice, de violence et du mensonge ne sont qu’une approbation de la politique constantinienne.

C’est vrai que « Constantin » n’est pas si mauvais que je le dépeins ci-haut. Il n’est pas seulement violent. Il est aussi généreux. Mais sa générosité a un prix : le silence de l’Église. En effet, il est à noter que le rapport entre l’Église et l’État qui s’inspire du modèle constantinien, n’est pas seulement nuisible à l’Église car il l’enferme dans les tâches spirituelles et sociales. Le modèle constantinien, c’est aussi que l’État apporte son assistance à l’Église pour sa mission. En réponse à cette aide et en signe de gratitude, l’Église prie pour les dirigeants au pouvoir, implore la bénédiction de Dieu sur eux et sur l’empire pour qu’il y règne la paix, la prospérité et l’unité.

 Les différents offices religieux organisés lors de cérémonies publiques : séances au parlement, début de mandats des présidents, cérémonies nationales…participent à cette logique constantinienne. À vrai dire, dans ce rapport marchant, le gagnant c’est l’État. Car somme toute, son aide à l’Église ne vise qu’à renforcer son hégémonie, sa sacralisation et s’assurer de la soumission passive et silencieuse de l’Église.

Dans le contexte particulier de la RDC, un examen sans complaisance de l’attitude bienveillante de certains hommes d’Église à l’égard des tenants du pouvoir politique révélerait, qu’en arrière fond, il y a ce devoir de reconnaissance pour les bienfaits reçus : réhabilitation et construction des édifices religieux, offre de moyens de transport de haute gamme, sponsorisation des fêtes et des pèlerinages, cadeaux en espèces ou en nature…

À part que ces dons ne visent qu’à acheter le silence et la vassalisation des Églises, le comble est que, souvent ils proviennent des biens publics détournés par des dirigeants et cadres étatiques sans scrupules. Dans un tel contexte, on peut alors comprendre pourquoi les cris et dénonciations des hommes de Dieu contre la corruption et la mal gouvernance résonnent souvent comme des fables, juste pour amuser la galerie.

S’il y a un constantinisme dont les catholiques d’Afrique pourraient se libérer facilement et définitivement, c’est celui qui se matérialise par les gains matériels venant des États. Pour la crédibilité de toute parole d’Église sur les problèmes de sociétés en Afrique, cette libération s’avère urgente et nécessaire aujourd’hui. Sinon, penser une politique alternative des catholiques d’Afrique ne sera qu’un pieux rêve.

Enfin, il sied de démasquer le constantinisme qui se cache derrière le spectre de ce que le jésuite nigérian  A. E. Orobator appelle : « l’Église de nombres »[3]. Il s’agit d’une Église qui mesure sa performance publique à partir des foules qu’elle agrège dans ses rangs chaque année, moyennant l’accès aux sacrements. C’est aussi l’Église de masses qui prennent part aux offices religieux ou qui fréquentent les structures sociales de l’Église : écoles, universités, centres de formation…Une telle Église se fait l’illusion qu’elle baigne dans une culture chrétienne. Et que donc son message est entendu par un large public, avec l’idée qu’il suffit de lui rappeler les exigences évangéliques pour qu’il le mette pratique.

La marche des catholiques du 31 décembre dernier en RDC a mis à nue les failles de l’Église de nombres. On sait que pas tous les chrétiens y ont pris part. Certains par prudence, d’autres par résignation, d’autres par compromission. On ne peut en vouloir aux uns et aux autres. Suivre le Christ sur le chemin du calvaire, porter sa Croix comme prélude à une vie de liberté n’est pas une affaire de nombres. Les premiers martyrs chrétiens avaient bien compris que suivre le Crucifié, c’est suivre le Victorieux grâce sa résurrection. Le courage des martyrs de notre temps : Munzihirwa, Kataliko et les nombreux chrétiens tombés sous le régime constantinien de nos États africains dont la RDC est le miroir rappelle que Constantin n’est pas une divinité. Et son régime n’est pas éternel. 

 

[1] CAPPELAERE P., Congo (RDC). Puissance et fragilité, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 9.

[2] HAUERWAS St., WILLIMON W. H., HAUERWAS St., WILLIMON W. H., Étrangers dans la cité, Paris, Cerf, 2016, p. 68.

[3] OROBATOR A. E., The Church as Family. African Ecclesiology in Its Social Context, Nairobi, Paulines, 2000, p.138-141.

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