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Les ‘Oubliés’ de nos dialogues en Afrique

Les ‘Oubliés’ de nos dialogues en Afrique
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Le 15 octobre 2017 est décédé le dominicain camerounais Eloi Messi Metogo. Un de ses mérites a été de nous sensibiliser sur l’existence de l’incroyance en Afrique noire. Dans son ouvrage - une partie de sa thèse doctorale -  «  Dieu peut-il mourir en Afrique ? Essai sur l’indifférence religieuse et l’incroyance en Afrique noire »[1], il invitait les Églises catholiques d’Afrique à ne pas oublier d’associer les incroyants, les sans-religions et les indifférents au dialogue entamé avec les musulmans, les autres confessions chrétiennes et les religions traditionnelles. Mais pour ce faire, il conviait à se défaire d’abord du mythe de l’africain « incurablement religieux ».

1. L’africain incurablement religieux?

La thèse du négro-africain incurablement religieux charrie beaucoup d’ouvrages d’anthropologie et d’ethnologie africaines. Entamée pendant la période coloniale, grâce surtout à l’ouvrage du missionnaire belge Placide Tempels, La philosophie Bantoue[2], cette thèse s’est imposée comme une vérité de foi. Elle a ensuite été entretenue par une certaine théologie africaine préoccupée de trouver les pierres d’attentes du christianisme dans les religions traditionnelles. Aujourd’hui, la résurgence des croyances, des cultes et des pratiques traditionnelles, la prolifération des sectes, l’expansion du christianisme et de l’islam, sur le sol africain, sont souvent évoqués à l’appui de cette thèse. S’il arrive de faire mention de l’existence de l’incroyance en Afrique, on la considère comme l’effet et le produit de l’influence occidentale[3].

Faux, rétorque le théologien camerounais avec arguments à l’appui. En analysant certains mythes négro-africains, le frère Messi Metogo y perçoit les indices d’une certaine incroyance.  À titre illustratif : l’idée de l’éloignement du divin qu’on retrouve dans les mythes africains a souvent été interprétée comme une reconnaissance négro-africaine de la transcendance du divin. Penser ainsi de manière univoque, c’est taire le souci négro-africain d’indépendance par rapport au divin; ou même du rejet total de toute idée du divin qui ordonnerait la vie des humains sur terre  que véhiculent ces mythes.

Dans les sociétés traditionnelles, la croyance à l’au-delà n’est pas aussi évidente qu’on le dit souvent. Dans les mythes Masaï, par exemple, l’existence de l’au-delà est tout simplement niée. Car la vie humaine et le bonheur qu’elle requiert se jouent et se terminent ici bas. En outre, l’étude des mythes prouve que la recherche de l’efficacité pratique et du bien-être matériel place l’homme au centre de la religion. Dans les sociétés traditionnelles, les prières sont souvent de facture contractuelle, et les dieux ou les esprits devenus inefficaces sont abandonnés[4]. Voici autant d’arguments qui permettent au théologien camerounais de rejeter l’accusation massive proférée contre l’Occident comme ayant importé l’incroyance en Afrique. Si l’Occident y a contribué grâce à la sécularisation et les différentes sortes d’athéismes, il est loin, au jugement de Messi Metogo, de l’avoir semé dans les sociétés africaines. Car elle y existait déjà.

Dans les sociétés africaines contemporaines, l’incroyance prend surtout la forme de l’indifférence religieuse. Celle-ci signifie l’éloignement progressif, plus ou moins délibéré, de la religion par manque d’intérêt. L’indifférence religieuse comprend toutes les étapes de l’incroyance, depuis l’insouciance et la paresse jusqu’à l’absence totale de pratique et de foi religieuse, en passant par l’athéisme[5].

Selon Messi Metogo, une prise en compte du fait de l’incroyance en Afrique n’est possible que si les études africaines dans tous les domaines : religieux, économiques, sociologiques, philosophiques…se renouvellent, en traquant l’illusion des spécificités africaines entretenues par les doctrines de la négritude et de l’authenticité[6]. On sait aujourd’hui que ces doctrines ont servi de base idéologique à la théologie de l’inculturation.

2. Du religieux diffus qui cache Dieu

Soutenir la thèse de l’incroyance religieuse en Afrique, comme l’a fait Messi Metogo, se heurte à l’effervescence religieuse, surtout chrétienne, qui s’observe aujourd’hui dans les sociétés africaines. Il s’agit d’une adhésion religieuse massive qui se traduit par une croissance exponentielle du nombre des croyants africains, toutes religions confondues,- et ici le christianisme bat le record avec l’avènement du néo-Pentecôtisme - une multiplication des lieux du culte, d’attitudes religieuses comme les écrits religieux sur les habits, les maisons, les moyens de transport, les prêches sur les carrefours, dans les transports en commun…Bref, il y a une sorte du religieux diffus qui ne fait que corroborer la thèse de l’africain incurablement religieux.

Paradoxalement, c’est dans un contexte africain de délabrement social et de deshumanisation que ces croyances religieuses prospèrent. Au final, il y a lieu de se demander s’il ne s’agit pas d’un religieux qui prospère au détriment de l’humain. Car ces croyances religieuses qui pullulent sont loin d’être un allié dans l’amélioration de la qualité de vie et du vivre-ensemble sur le continent africain.

Dans la tradition chrétienne, la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, selon les beaux mots de saint Irénée de Lyon. Dès lors, des pratiques religieuses qui ne promeuvent pas la vie ne sont autres que de l’incroyance. Il s’agit du « religieux qui cache Dieu ». Car la famine, les injustices sociales, la marginalisation sont incompatibles avec le dessein de Dieu sur l’homme et sur le monde. Or c’est à cela qu’on assiste aujourd’hui, dans un pays comme la Sierra Leone où il y a plus de mosquées que d’écoles et d’hôpitaux.

À la suite de Messi Metogo, il ne s’agit pas ici de jeter un discrédit indistinctif sur les croyances religieuses ; comme c’est le cas d’un certain discours africain antireligieux qui verse souvent dans un scientisme borné ou dans une caricature grossière de la religion[7]. C’est plutôt inviter à une approche critique du dialogue entre croyants. Le dialogue œcuménique et interreligieux tant chéri de nos jours ne devrait pas seulement être pensé comme un antidote au terrorisme et à la guerre des religions. Il sied qu’il aide aussi les adeptes africains de religions à faire la part de chose entre les religions qui « endorment et celles qui réveillent »[8], pour reprendre les mots du jésuite camerounais Ludovic Lado.

3. « Common Ground » comme un possible projet

Dans sa forme actuelle, le dialogue entrepris par les Églises catholiques d’Afrique ne s’oriente que vers les chrétiens d’autres confessions chrétiennes, les musulmans et dans une moindre mesure les adaptes des religions traditionnelles africaines. Sont ainsi oubliés, si pas ignorés, les incroyants, les gens sans affiliations religieuses et les indifférents. La raison sous-jacente à cet oubli est la non-reconnaissance par les catholiques de l’existence de cette catégorie d’incroyants. Car tous les africains sont a priori étiquetés religieux.

Certes les statistiques ajournées qui indiquent combien sont les incroyants africains font défaut[9]. Mais qui oserait nier, l’existence des incroyants, de gens sans affiliation relieuse, des indifférents, des relativistes…dans nos sociétés ? On les retrouve dans toutes les couches de la société, en allant de décideurs politiques et économiques, des universitaires…jusqu’aux gens modestes désabusés par des religions du bruit, de l’escroquerie et de l’indifférence face à la misère des gens.

Dès lors que cette catégorie des gens existe dans nos sociétés, dans la logique de « l’Église en sortie missionnaire » (Evangelii Gaudium, n°20-24), il serait salutaire d’engager un dialogue avec eux. Surtout lorsqu’on sait que beaucoup d’entre eux se retrouvent ou se retrouveront dans de hauts lieux de décisions de nos sociétés. Dans cette perspective, l’expérience des missionnaires Xavériens des États-Unis et du Royaume Uni peut inspirer une nouvelle donne missionnaire.

En effet, depuis 2012, ils ont initié un projet dit « Common Ground », « Base commune ». Son objectif est de tisser des liens entre les voix séculières et religieuses, particulièrement dans l’hémisphère Nord (Europe et USA), une sorte de forme nouvelle de la Missio Ad Gentes. À première vue, cette initiative peut semble bizarre pour certains croyants religieux. Car beaucoup sont convaincus que les athées, les humanistes, les agnostiques, les Sceptiques et les gens sans aucune affiliation sont contre la religion ou anticléricaux. En effet,  grâce au dialogue, on peut s’apercevoir que cette conviction tordue n’est pas vraie, dit un confrère américain, Carl Chudy, un des initiateurs du projet[10].

Un dialogue est ainsi possible entre des hommes et femmes de religions et ceux-là qui ne trouvent aucun sens dans le fait religieux comme en témoigne l’expérience des Xavériens œuvrant dans un contexte missionnaire sécularisé. Un projet de type « Common Ground » est envisageable aussi en Afrique, même si les modalités de sa mise en œuvre concrète restent à définir. Les aumôneries universitaires, là où elles fonctionnent, pourraient servir de cadre pour une telle initiative, étant donné que les universités et les écoles supérieures ou professionnelles s’offrent comme le terreau fertile de l’incroyance en Afrique. On pourrait imaginer des rencontres entre jeunes croyants et non croyants autour d’un thème d’utilité publique comme l’éducation de nouvelles générations, par exemple. Ne pas le faire, ça serait abandonné les jeunes générations qui y sont formées à la merci de puissants groupes exotériques comme la Franc-maçonnerie et la Rose Croix. Lesquels ne cessent de pécher abondamment dans l’eau troublée de nos sociétés désorientées spirituellement.

Contrairement aux objectifs du dialogue œcuménique ou interreligieux dont les objectifs parfois inavoués est de rallier les interlocuteurs à la vérité de sa foi, le projet « Common Ground », réunissant croyants et non croyants, vise à faire naître « un peu plus d’humanité »[11] dans des sociétés  africaines où elle s’érode de plus en plus. En agissant ainsi, on perpétuerait l’héritage du frère Messi Metogo qui n’a cessé d’inviter les Catholiques d’Afrique à penser la mission non comme un effort pour convertir l’autre et à « agréger » à l’Église catholique le maximum de nouveaux baptisés. Mais comme un témoignage à l’Évangile dans le respect de ceux qui appartiennent à d’autres religions ou qui sont sans religion. Car le respect des personnes et leur dignité, disait-il, font partie des exigences de l’amour évangélique[12].

 


[1] Paris /Yaoundé, Karthala – UCAC, 1997, 249p. Le titre complet de la thèse est: L’indifférence religieuse dans certaines sociétés négro-africaines d’hier et d’aujourd’hui. Étude ethnosociologique et théologique, Paris-IV-Sorbonne-Institut catholique de Paris, 1999.

[2] Paris, Présence Africaine, 1949.

[3]ELOI MESSI METOGO, « L’indifférence religieuse et l’incroyance dans les sociétés négro-africaines contemporaines », dans M. MESLIN (dir.), Cahiers d’Anthropologie religieuse, Vol. I (1992), p. 59-60.

[4] Art. cit., p. 61.

[5] Art. cit., p. 60.

[6] Art. cit., p. 67.

[7] ELOI MESSI METOTO, Dieu peut-il mourir en Afrique ?op.cit., p. 16.

[8] LUDOVIC LADO, « Des religions qui réveillent et de celles qui endorment », Revue Projet, n°351(2/2016), p. 57-64.

[9] Quelques indications au niveau mondial sont à trouver ici : Pew Research Center, « Le future des Religions du Monde: Projections de la croissance de la population 2010-250 », www.pewforum.org/2015/04/02/projections- religieuses-2010-2050.

[10] CARL CHUDY, « Un itinéraire dans le dialogue interreligieux : ‘Dieu entre les lignes’ », Isaveriani, n°98(Mars2017).

[11] ELOI MESSI METOGO, «  Religions, christianisme et modernité : question pour le second synode ? », NDI-OKALLA J., (dir.), Le deuxième synode africain face aux défis socio-économiques et éthiques du continent. Documents de travail, Paris, Karthala, 2009, p. 37.

[12] ELOI MESSI METOTO, Dieu peut-il mourir en Afrique ?op.cit., p. 228-229.

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