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La paix : clé de restructuration de tout l’enseignement de la théologie


Depuis le début de la guerre en Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, le monde semble encore s’être éveillé à la réalité de la guerre et ses méfaits. En ces jours, avec les images qui viennent de la Palestine et d’Israël, les affres de la guerre choquent plus d’un. La guerre, tous les médias en parlent. La guerre est-elle de retour ? Rien de nouveau.  Une certaine idéologie a fait croire qu’après la deuxième guerre mondiale et la fin de la guerre froide que la guerre avait été archivée et rendue effectivement impossible.

Faux. C'était évidemment une bonne illusion, mais aussi un mensonge, répond Sergio Tanzarella, professeur d’histoire ecclésiastique à la faculté pontificale de l’Italie méridionale. Il affirmait cela dans une lettre qu’il a dressée aux recteurs de toutes les universités et facultés pontificales de l’Italie, le 15 Mai 2022. Pour résister à l’idéologie de la bonté de la guerre et proposer une réponse profondément chrétienne à la guerre et à la violence, il suggérait que la paix selon l’évangile devienne la clé de lecture d’une possible restructuration de tout l’enseignement de la théologie au niveau universitaire. Sa lettre a été publiée en italien par le site Settimananews sous le titre : Pour une théologie de la paix. (Cf. http://www.settimananews.it/teologia/per-una-teologia-della-pace/23 Mai 2022). Il nous a autorisé en en faire la traduction.

 

Aux Recteurs des Universités Pontificales en Italie

Aux Doyens des Facultés Pontificales de Théologie en Italie

Aux Directeurs des Etudes Théologiques et des Instituts Théologiques

Aux Directeurs des Instituts Supérieurs de Sciences Religieuses 

Chères autorités académiques 

                                                                 Pendant de nombreuses années, la propagande de la bonté de la guerre froide fondée sur le principe de la dissuasion a essayé de nous convaincre qu'avec les éclairs nucléaires d'Hiroshima et de Nagasaki, la guerre avait été archivée et rendue effectivement impossible. C'était évidemment une bonne illusion, mais aussi un mensonge. Car les guerres et les massacres en Indochine, en Corée, en Algérie, au Vietnam, au Cambodge, avec leurs millions de morts, l'utilisation fréquente d'armes chimiques, le recours systématique à la torture étaient là pour démentir cette thèse optimiste et négationniste. Au même moment, il y avait en Afrique une succession ininterrompue d'autres guerres, souvent ignorées mais non moins meurtrières, ayant pour prémisses de graves famines et épidémies. Autant de guerres où les morts civils étaient bien plus nombreux que les morts militaires.

Après ce mois d'août 1945, il y a donc eu une succession de guerres coloniales et post-coloniales, toutes directement ou indirectement provoquées et armées par les nations les plus riches du monde, auxquelles se sont ajoutées des formes sanglantes de répression militaire en Amérique du Sud et en Amérique centrale avec des dizaines de milliers d'assassins et de desapareidos. En 1989, la chute du mur de Berlin et, deux ans plus tard, la dissolution de l'empire soviétique ont fait croire à beaucoup qu'il n'y aurait plus de guerres et que même les arsenaux atomiques capables de détruire plusieurs fois la Terre, fruit de la guerre froide et du principe de dissuasion, seraient déclassés. Tous les peuples pourraient alors avoir accès à l'éducation et aux soins de santé dans une nouvelle ère de paix.

La prédiction s'est avérée totalement fausse et les guerres se sont multipliées avec plus d'intensité et de férocité tout en ayant de moins en moins le courage de prononcer leur nom, devenant avec d'habiles euphémismes opération de police internationale, mission humanitaire, opération chirurgicale, opération militaire spéciale. Ainsi, au cours des trente dernières années, d'autres guerres se sont succédées : de deux en Irak, à celles d'Afghanistan, de la Libye, du Yémen, de l'ex-Yougoslavie, de la Syrie, et encore de régions entières de l'Afrique jusqu'à la guerre actuelle en Ukraine, des guerres seulement circonscrites géographiquement mais qui ont vu des coalitions internationales engagées avec des armées gigantesques et des armes de plus en plus sophistiquées, létales et coûteuses.

            Dans cette condition de guerre généralisée et continue – la troisième guerre mondiale dénoncée à maintes reprises  par le Pape François - tandis que les fabricants et les commerçants d'armes (meurtriers au visage propre, aux lèvres beurrées et aux charités prodigues) continuent à faire la fête, nous aurions dû nous rendre compte que toutes les guerres sont destinées à ne jamais finir, et ceci non seulement à cause des dommages économiques irréparables et de la faim, des deuils et des mutilations, des veuves et des orphelins, de l'état de puissante usine de réfugiés, mais surtout à cause de la conséquence de la haine qui ne s'éteint pas même à travers la succession des générations et qui produira potentiellement d'autres guerres. On peut dire, malheureusement, que depuis le 10 décembre 1948, la Déclaration universelle des droits de l'homme est constamment violée.

Face à cette catastrophe de l'humanité qu'ont été et que sont les guerres modernes, le magistère pontifical a affiné de plus en plus une position claire qui, depuis Benoît XV, exprime une condamnation totale et un refus d'offrir de justifications morales et divines à la guerre. Surtout depuis Pacem in Terris, cette position est devenue encore plus évidente ! Et pourtant, il faut se demander si cela a encore un sens de proposer de nouveau cette théorie de la guerre juste conçue avant même l'utilisation des armes à feu pour la guerre. Il ne s'agit plus ici de tromblons ou de bombes, mais de bombes à fragmentation ou au phosphore, de balles à l'uranium appauvri, de mines anti-personnelles et de mines- jouets, celles destinées à mutiler les enfants, et de milliers d'autres engins et systèmes d'armes avec lesquels la guerre est menée aujourd'hui, et des têtes nucléaires avec lesquelles elle est menacée.

Non seulement l'utilisation de ces armes mais aussi leur simple possession n'exigent-elles pas aujourd'hui de notre part une condamnation sans appel comme l'a fait Giacomo Lercaro pendant Vatican II ?  Mais surtout, l'enseignement de la théologie me semble aujourd'hui appelé à prêter attention au désarmement des esprits et des cœurs, au dépassement des nationalismes et des oppositions entre les peuples, à la condamnation de toute tentative religieuse de justifier la guerre, au dépassement des néo-constantinismes, à la crise écologique humaine en cours avec la destruction systématique de l'environnement et de la fraternité. Il est urgent que la théologie enseigne aujourd'hui, avec ses propres outils d'étude et avec une scientificité rigoureuse, à rejeter toute guerre contre les migrants - c'est-à-dire celles menées avec des rejets, des noyades, des murs, des barbelés, des législations persécutrices, le déplacement des frontières nationales, des camps de prisonniers comme des centres de détention pour le rapatriement, de nouvelles formes d'esclavage - et surtout à nous faire comprendre que le métissage n'est pas un danger mais un des signes des temps que nous devons accueillir et comprendre avec gratitude.

            Nos étudiants voudraient comprendre, ils voudraient surtout découvrir combien le christianisme et les autres religions peuvent collaborer pour s'opposer à la guerre, et comment ils peuvent contribuer à la construction de cette fraternité humaine dont parlent le document d'Abu Dhabi et l'encyclique Fratelli Tutti. Et surtout, si le moment n'est pas venu - peut-être plus par un choix libre et responsable mais parce que contraint par l'urgence de l'histoire présente - de reconstruire toute la connaissance théologique sur le sens profond de la Paix, un sens constitutif et fondateur du christianisme et de l'évangélisation. Il ne s'agit pas d'offrir un cours spécifique, même s'il s'agit d'une initiative louable. Je peux moi-même affirmer que presque toujours les autorités académiques des institutions où j'ai enseigné ont été disposées à l'accorder sur demande. Aujourd'hui, il n'y a pas besoin d'un cours mais d'un nouveau cadre théologique adapté aux urgences de l'histoire et attentif aux signes des temps. Le pape François dans Veritatis Gaudium - après avoir observé que "nous n'avons pas encore la culture nécessaire pour affronter cette crise" - a effectivement indiqué que: 

“Cette tâche immense et imprescriptible exige, au niveau culturel de la formation académique et de la recherche scientifique, un engagement généreux et convergent vers un changement radical de paradigme, - j'oserais même dire - vers "une révolution culturelle courageuse". Dans cet engagement, le réseau mondial des Universités et des Facultés ecclésiastiques est appelé à apporter la contribution décisive du levain, du sel et de la lumière de l'Évangile de Jésus-Christ et de la Tradition vivante de l'Église, toujours ouverte à de nouveaux scénarios et à de nouvelles propositions”. 

                               

Il me semble que l'invitation du pape à un changement de paradigme et à une révolution culturelle, en partant également de quatre critères suggérés dans le document, n'a pas encore été lancée. Au contraire, je crains qu'une ossification didactique de la théologie, une incapacité à expérimenter et une peur du renouveau ne prévalent. Et cela malgré le fait que François ait explicité davantage ses indications dans son discours à Naples le 21 juin 2019, La théologie après Veritatis Gaudium dans le contexte de la Méditerranée :

“il est nécessaire de partir de l'Évangile de la miséricorde, de l'annonce faite par Jésus lui-même et des contextes originaux de l'évangélisation. [...] Il est nécessaire d'assumer sérieusement l'histoire dans la théologie, comme un espace ouvert à la rencontre avec le Seigneur. [...] La liberté théologique est nécessaire. Sans la possibilité d'expérimenter de nouveaux chemins, on ne crée rien de nouveau et on ne laisse pas de place à la nouveauté de l'Esprit du Ressuscité [...]. Cela implique une révision adéquate de la Ratio Studiorum. [...] se doter de structures agiles et flexibles qui manifestent la priorité donnée à l'accueil et au dialogue, au travail inter- et transdisciplinaire et au travail en réseau. Les statuts, l'organisation interne, la méthode d'enseignement, l'ordre des études doivent refléter la physionomie de l'Église "en sortie". Tout doit être orienté en termes de temps et de moyens pour favoriser au maximum la participation de ceux qui souhaitent étudier la théologie : outre les séminaristes et les religieux, également les laïcs et les femmes tant laïques que religieuses. En particulier, la contribution que les femmes apportent et peuvent apporter à la théologie est indispensable et leur participation doit donc être soutenue”.

Trois ans plus tard déjà, il serait important que chaque institution universitaire entame un processus de révision à la lumière de ces demandes et que les résultats soient rendus publics afin de devenir un exemple pour les autres institutions et un encouragement pour tous. Le Pape, partant "de l'Evangile de la miséricorde et d'une sérieuse assomption de l'histoire dans la théologie", suggère un extraordinaire espace de liberté et de responsabilité opérationnelle et créative, il n'y a plus d'excuse pour les justifications de l'immobilisme répétitif.  Cette prise en charge du temps et de l'espace implique une prise en charge sérieuse des mondes vitaux et des conditions de vie des hommes et des femmes, dans une théologie contextuelle, dans une écoute non distraite des questions pertinentes et urgentes. 

Une de voies à suivre est celle de la construction d'un nouveau projet d'enseignement du baccalauréat inspiré par la théologie de la paix, auquel il faut adapter la nouvelle Ratio Studiorum espérée et attendue. L'Écriture Sainte, l'Histoire Civile et l'Histoire de l'Église (non pas l'histoire événementielle, a-problématique et apologétique, mais l'analyse critique des sources et la déconstruction des mensonges et des généralisations, en surmontant l'utilisation publique de l'histoire et toutes les constructions de mémoires fonctionnelles à l'asservissement des êtres humains), avec un espace adéquat dans le curriculum, devraient fournir les bases d'une connaissance théologique qui place la l'Évangile de la Paix au centre, non pas comme un adjectif facultatif, mais la substance même de l'étude théologique fondée sur les principes de la non-violence.

Les possibilités sont ici énormes et toutes à expérimenter. On pense, pour ne citer que quelques exemples, à l'apport que représente l'étude des écrits d'auteurs comme Érasme de Rotterdam, jusqu'à Luigi Sturzo, de la grande tradition de la pensée non-violente classique de Tolstoï à Gandhi, de Giorgio Capitinia Danilo Dolci au catholique Lanza del Vasto, Jean Goss et Hildegarde Mayr, les extraordinaires témoignages du XXe siècle de Primo Mazzolari, Lorenzo Milani, Giuseppe Dossetti, Thomas Merton, Giorgio La Pira, Tonino Bello, Arturo Paoli, Desmond Tutu et des martyrs comme Martin Luther King, Oscar Romero, Marianella García Villas, Juan José Gerardi et Pierre Claverie. Ce sont des exemples, parmi tant d'autres, de figures qui restent à ce jour pratiquement inconnues de nos étudiants. Je crois que leurs écrits pourraient donner à l'enseignement théologique une richesse extraordinaire qui a été jusqu'à présent sous-estimée, voire niée. Tout comme reste ignorée la riche tradition de l'objection de conscience chrétienne, de la recrue Maximilien à Franz Reinisch, Franz Jägerstätter, Max Josef Metzger, Josef Mayr-Nusser, Jean Claudel, Jean Pezet, Giuseppe Gozzini, Rosemary Lynch et tant d'autres qui ont offert un témoignage exemplaire de la non-violence évangélique.

Mais nous sommes à la traîne, la théologie est très à la traîne. Nous sommes appelés par les questions de l'histoire à une conversion de la théologie. Appelés à rassembler nos domaines de recherche souvent très spécialisés dans une élaboration collective et courageuse d'une théologie de la paix fondée sur le sens profond de la non-violence inspiré par l'Évangile. Les étudiants se tournent vers nous et nous demandent de les aider à comprendre la complexité, à former leur conscience à un désarmement des esprits, à formuler un jugement impérieux face aux armements, aux massacres, aux tortures, aux bombardements, et surtout face à un système financier militarisé qui produit la faim, l'appauvrissement, la mort, et qui en fait gouverne férocement le monde, conditionne les parlements, et prétend justifier les inégalités. Je n'aimerais pas que, même à une heure aussi terrible, nous continuions à programmer des études théologiques qui laissent les étudiants indifférents, ou résignés, à la réalité de l'inhumanité et de l'injustice systémique. Si le résultat de notre enseignement est l'indifférence, ou la résignation, alors il est certain que nous avons échoué. D'autant plus qu'il n'y a aucune trace d'indifférence ou de résignation dans l'Évangile. Inspirons-nous plutôt de ce que le Pape recommande encore :

“Je rêve de facultés de théologie où l'on vit la convivialité des différences, où l'on pratique une théologie du dialogue et de l'accueil ; où l'on expérimente le modèle du polyèdre de la connaissance théologique au lieu d'une sphère statique et désincarnée. Où la recherche théologique est en mesure de promouvoir un processus d'inculturation stimulant et convaincant”.            

Ce seront certainement ces convivialités, ces pratiques, ces expériences et ces processus qui seront notre contribution - d'institutions et d'enseignants de théologie - à la construction de la Paix. 

Naples, 8 mai 2022

Sergio Tanzarella

Professeur d'histoire de l'Église

Faculté Pontificale de Théologie de l'Italie du Sud section San Luigi

Via Petrarca, 115 80122 Naples

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