
Le pardon au service de l’harmonie sociale
L’homme, par nature, n’est pas une île. Il est un être fondamentalement relationnel. Vivant avec les autres, il développe sa manière de penser, de voir les choses, de juger les évènements et d’agir pour ne citer que cela. Ce qui provoque parfois des incompréhensions, des mésententes et des conflits. Par inadvertance ou de manière délibérée, il fait du mal à son prochain lorsque sa vision ne coïncide pas avec celle des autres. De cela naissent des confrontations énergétiques. En tant qu’un être raisonnable, l'homme n’occulte pas ce danger mais il devrait faire le tout possible pour les surmonter afin que la société soit paisible et vivable. C’est pour cela qu’il lui est demandé de pardonner de fond en comble à ceux qui lui font du mal. Et d’ailleurs, nous sommes tous conscientisés que nous sommes des êtres fragiles. C’est pour cette raison que j’aimerais vous partager le fruit de ma réflexion sur le thème « Le pardon, levain de la bonne cohabitation sociétale ». Du coup, quelques questions s’avèrent nécessaire : Le pardon, quid ? Quel est son but ultime ? Quelles attitudes pouvons-nous adopter face au refus d'être pardonnés ?
LA NATURE DU PARDON
Le pardon c’est le fait de tenir une offense et renoncer à la vengeance ou à la punition. Nous comprenons qu’en pardonnant nous manifestons joyeusement l'amour envers ceux qui nous ont offensés. Pour illustrer cela, dans l'évangile selon Saint Mathieu, Pierre interroge Jésus : « Seigneur, quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je ? Jusqu’à sept fois ? » Mt18,20. Jésus lui répond : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois mais jusqu’à 70 fois sept fois » Mt18,21. Cette réponse de Jésus nous montre qu'il faut pardonner incessamment.
En effet, à première vue et selon la conception de pas mal de personnes, c’est comme si le pardon est adressé seulement à l’offenseur. Néanmoins, à vrai dire, il s’adresse d'abord à celui qui a été offensé car « pardonner c'est se pardonner »[1] . Cela étant, nous comprenons que pardonner demande un don de soi et un dépassement. Et pour bien pardonner, on doit se pardonner. Barthelemy renchérit en ces termes : « pardonner c’est savoir se pardonner d’abord, d’autant plus que l'acte mauvais subi n’est pas inaugural, il est une répétition de ce que j’ai moi-même fait subir à autrui » [2]. Et le pape François, d’heureuse mémoire, définit le pardon comme « l’oxygène qui purifie l’air polluée par la haine »[3]. Laconiquement, nous affirmons et retenons que le pardon est une thérapie existentielle s’adressant directement à deux destinataires : offensé et l'offenseur.
LE BUT ULTIME DU PARDON
Le pardon constitue un acte charitable que l'être humain effectue. Cet acte Bien qu’il soit accompli par l’homme, il trouve sa source en Dieu car « le pouvoir humain de pardonner découle de Dieu »[4].
En effet, le pardon est une expression de l’amour authentique qui nous habite parce que si nous ne nous aimons pas, il nous sera ardu voire impossible de pardonner ceux qui nous ont fait du mal. Pour pouvoir se libérer des maux subis, il faut manifester l’amour et la volonté parce que comme l’affirme le Père Guilhem Causse « pour pardonner, il faut sortir des sentiers battus et aller puiser à la source de la raison mais aussi à la source de la foi, de l'espérance et de la charité proprement divine »[5]. Donc, en pardonnant, la raison seule ne suffit pas il faut justement avoir recours aussi aux vertus théologales. Avec la raison seule, nous sommes orientés vers la vengeance. De plus, le pardon exige de la liberté absolue. Pour qu’une personne pardonne authentiquement, il faut qu’elle soit vraiment libre. Elle ne doit pas être contrainte de pardonner car « être obligé de pardonner, c’est être obligé de continuer à subir le mal. En outre, c’est promouvoir une caricature de pardon et s’exposer à s’apercevoir tôt ou tard qu’on n’a pas du tout pardonné en profondeur »[6]. De ce fait, nous comprenons que la liberté joue un rôle capital dans le pardon.
Dans l’octroi du pardon, nous devrions également respecter la personne humaine, sa dignité en se rappelant qu’elle a été créée à l’image de Dieu et surtout qu’elle vaut plus que ses actes commis. Autrement dit, qu’elle ne peut jamais être réduite à ses actes mauvais exécutés. A cet effet, Jean- Michel Maldamé corrobore « celui qui pardonne respecte celui qui fait le mal, car il ne le réduit pas au mal qu’il a fait. Il ne fait pas comme si rien ne s’était passé, mais il voit lucidement ce qui est »[7]. En revanche, il ne faut pas confondre le pardon de la réconciliation. Pour le pardon c’est nous qui prenons librement l’initiative, autrement dit, il dépend de nous tandis que la réconciliation implique nécessairement les deux parties en conflits. Mais pouvons-nous au juste affirmer que pardonner signifie oublier ?
Certainement non. Pardonner ne signifie pas oublier car il est impossible d’oublier ce que notre mémoire a capté et plus encore ce qui nous a négativement affecté. Et d’ailleurs en nous rappelant le mal subi, ça nous aide à ne pas le faire ultérieurement à notre prochain. A ce propos, Mgr Simon NTAMWANA souligne ceci « pardonner est tout autre qu’oublier ; pardonner, c’est se souvenir autrement, c’est se souvenir de façon à reconstruire l’avenir de tous »[8]. On peut pardonner mais oublier c'est impossible. A fortiori l’oubli ne dépend pas de nous mais il est involontaire. En plus, un chanteur Rwandais connu sous le nom de KIZITO MIHIGO renchérit en ces termes « pardonner n’est pas oublier notre histoire. Pardonner c’est dépasser notre nature, c’est aimer l’être humain tel qu’il est, en sachant qu’il est faible et pécheur. Vive le pardon dans nos cœurs, en Afrique et dans le monde entier, vive le pardon ». Ce faisant, quand quelqu’un nous fait du mal, nous devrions être conscients que l’homme a ses forces et ses faiblesses. En sachant cela, nous pouvons lui pardonner à coup férir parce que nous aussi ça pourrait nous arriver demain ou le lendemain.
Qui plus est, nous, en tant que chrétiens, pardonner n’est pas une option, plutôt, c’est un devoir à accomplir. Autrement dit, la question du pardon n’est pas seulement une question spirituelle et éthique, elle est aussi une exigence esthétique pour ce qui est proprement humain. Celui qui n’arrive pas à pardonner perd assurément la beauté de son humanité. Au lieu de considérer l’autre comme un ange gardien comme le disait Gabriel Marcel, il va confirmer que l’enfer c’est les autres comme le stipule Jean Paul Sartre.
Bien évidemment, pardonner n’est pas facile mais c’est possible. Cela est vu dans l’évangile selon saint Matthieu chapitre 18. L’homme a été pardonné par son maître mais lorsque son tour est arrivé, il n’a pas eu pitié de l’autre. En pardonnant, nous imitons Jésus. Quand il venait d’être mis sur la croix, Jésus prononce ces mots : « Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » Luc 23,34. En plus, lorsque nous pardonnons, nous appliquons ce que l’apôtre saint Paul nous dit « soyons bons les uns pour les autres, ayez du cœur, pardonnez-vous mutuellement comme Dieu vous a pardonnez en Christ » Ep 4,32. Et le pape François affirme que si vous voulez être pardonné, pardonnez à votre tour. Autrement dit, analogiquement, il nous dit ce que l’évangéliste Matthieu nous invite à faire « tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-les-vous-mêmes pour eux » Mt7,12. Nous devrions donc demander pardon chaque fois que nous faisons le mal car lorsque nous le faisons, nous péchons contre nous-mêmes, les autres et contre Dieu. Et lorsque nous tournons notre regard vers Dieu, Il nous accueille toujours à bras ouvert. Mais c’est nous parfois qui ne voulons pas le pardon car, selon le pape François « Dieu ne se fatigue jamais de pardonner, c’est nous qui nous fatiguons de demander sa miséricorde »[9]. Que faut-il faire lorsque l'offensé refuser de nous pardonner ?
LES ATTITUDES ADOPTEES EN FACE DU REFUS D’ETRE PARDONNE.
Comme nous l’avons stipulé ci-haut, la question du pardon n’est pas celle qui est résolue seulement avec la raison mais aussi avec la foi. En effet, avant de demander pardon, nous devrions faire une lecture attentive de la personne à qui nous voulons le demander. Il arrive parfois qu’une personne demande pardon à quelqu'un qui n’est pas en bonne humeur. A l'instar d’un ivrogne ; de quelqu'un qui a perdu son être cher. Quand quelqu’un refuse catégoriquement de pardonner alors qu’il est en bonne forme, il faut d’abord patienter. La patience peut nous faire arriver à un bon résultat. D’ailleurs l’adage français le dit bien que la patience est amère mais son fruit est doux et les Burundais ajoutent « uzitonze amira ibinoze » . Ensuite, nous devrions être humbles devant autrui. Il ne faut pas que nous commencions à être capricieux envers lui. Nous devrions aussi prier pour lui pour qu’il puisse être touché par la bonté et la beauté de Dieu. Enfin, nous devrions être persévérants. Peut-être il peut refuser aujourd'hui mais le lendemain il peut accepter. Et surtout que pardonner n’est pas spontané mais en plus qu'il n’est pas seulement humain mais qu’il est divin. Nous soulignons que si la personne refuse catégoriquement de pardonner, il faut la laisser tranquille car nous ne pouvons pas contraindre quelqu'un à pardonner. Dans ce cas, nous comprenons qu’il a racorni son cœur. Et cela c’est un mauvais signe. A ce propos, Mgr Simon NTAMWANA dit « le refus du pardon animalise le cœur de l’homme »[10].
In fine, le pardon a une place singulière dans la vie de la société. Et nous devrions pardonner pour que nous puissions être libérés moralement, psychologiquement et humainement. Ce faisant, quand nous pardonnons, nous nous sanctifions et nous devenons des premiers bénéficiaires du pardon. Quand on se met sur la route du Pardon, on vit une double libération entre autres : la libération de soi et la libération de l’autre.
[1] B. KABWANA MINANI, Pardonner à tout prix ? Du mal au pardon selon Paul Ricœur, l’harmattan, Paris, 2016, p.82.
[2] Ibidem, p.84.
[3] L’angélus du pape François du 17 septembre 2023.
[4] L.BASSET, Le pouvoir de pardonner, Éditions Albin Michel, Paris, 1999, p.270.
[5] Père G. Causse, Le pardon est l’expérience de la résurrection, le 15 Avril 2023, cité du Vatican, https://www.vaticannews.va/fr/eglise/news/2023-04/pardon-dimanche-misericorde-divine-entretien-pere-guilhem-causse.html ( consulté le 8/4/2026 à 14h ).
[6] L. BASSET, op.cit., p.271.
[7] J. MICHEL MALDAME, le scandale du mal. Une question posée à Dieu, Editions du cerf, paris, 2001, p.105.
[8] S. NTAMWANA, Soyons les serviteurs de la vie, Le roseau vert, Bruxelles, 2005, p.36.
[9] François, Exhort.ap.Evangelii Gaudium (24novembre 2013), No 3.
[10] S. NTAMWANA, op.cit, p.36
.



