
Oscar BIMWENYI –KWESHI (4/12/1939-6/3/2021) : Un Père de l’Eglise d’Afrique
Né le 04 Décembre 1939 à Bena-Monyo en RDC, le célèbre théologien Oscar Bimwenyi-Kweshi s’est éteint le 06 Mars 2021 en Belgique. A côté des géants comme Vincent Mulago, cardinal Joseph-Albert Malula, Tharcisse Tshibangu, Alphone Ngindu Mushete…il sera toujours commémoré comme un vrai père de l’Eglise en Afrique. Cet honneur lui est dû grâce à sa contribution à l’avènement d’un christianisme africain. Les lignes qui suivent entendent lui rendre hommage et en revenant sur quelques éléments de son œuvre théologique.
- La fin d’un discours unique sur Dieu
O. Bimwenyi-Kweshi a pris la parole dans un contexte où le discours occidental sur Dieu s’imposait comme le seul vrai et valide. Son œuvre et celle de ses collègues ont pu mettre fin à cette prétention hégémonique. Ils ont ensuite montré que Dieu pouvait se dire dans toutes les langues. Leurs travaux ont donné lieu à ce que nous connaissons aujourd’hui comme théologie africaine. Concrètement, la contribution d’O. Bimwenyi-Kweshi à la pensée chrétienne africaine nous la trouvons dans sa thèse soutenue à l’université catholique de Louvain en 1977. Elle a été publiée sous le titre : Discours théologique négro-africain. Problèmes des fondements[1]. C’est une œuvre incontournable dans la théologie africaine, estime le théologien spiritain nigérian Bede Ukwuije[2]. Pour sa part, Claude Ozankom parle de cet œuvre comme d’une des pièces maîtresses de la théologie africaine contemporaine[3].
Que retenir de cet œuvre ? Selon B. Ukwuije, la thèse théologique d’O. Bimwenyi-Kweshi se résume en ces termes : « L’être humain africain est, dans son expérience existentielle, ouvert à l’absolu et, par ce fait, le langage religieux africain- l’expérience religieuse thématisée- est un discours théologique, indépendamment de l’apport du christianisme ». Autrement dit, le langage religieux africain est une précompréhension de Dieu[4]. Dans cette perspective, la tâche de la théologie africaine ne consiste pas dans un effort d’adaptation ou d’inculturation des visions de Dieu qui viennent d’ailleurs, mais de chercher à comprendre le Dieu qui est déjà présent dans le langage religieux africain[5].
Pour argumenter, O. Bimwenyi-Kweshi s’est servi de la philosophie de Heidegger, médiatisée par Bultmann. Le grand mérite d’O. Bimwenyi-Kweshi est d’avoir opéré une rupture épistémologique au sein de la théologie africaine lorsqu’il suggère que le discours sur Dieu doit prendre au sérieux l’expérience limite de l’être humain comme lieu d’ouverture à Dieu[6].
Pour penser l’avènement du Dieu de Jésus-Christ en Afrique, O. Bimwenyi-Kweshi s’est basé sur l’expérience religieuse concrète, celle des peuples habitant les provinces du Kasaï en RDC[7]. Pour ce faire, il a été conduit à étudier les cultures de son terroir à travers les récits oraux et écrits, les symboles et les institutions traditionnelles. Sa conviction était que pour être authentique, tout discours sur Dieu en Afrique ne peut aboutir que dans la mesure où il tient compte de l’expérience socioreligieuse du Muntu, auquel Dieu a parlé, avant l’arrivée du missionnaire chrétien, par la voie de ses ancêtres. Cette prise en charge de l’héritage spirituel africain est indispensable si la théologie veut conduire en Afrique à plus de vie et de liberté et non pas à l’aliénation[8].
Dans son œuvre, O. Bimwenyi-Kweshi a su honorer l’héritage culturel négro-africain en montrant son actualité et sa vitalité. Il a pu valorisé et faire connaître sa culture. En effet, intégrer dans le discours théologique les symboles culturels du terroir permet à la culture du peuple d’être mieux connue. Ce geste n’est pas insignifiant. Si les pères de l’Eglise d’hier avaient pu créer un dialogue entre le monde latin et le monde grec, ce digne fils d’Afrique noire a établi un pont entre l’occident et l’Afrique noire. Car il a fait de la théologie le lieu du dialogue interculturel où le modèle culturel européen dont le christianisme « occidental » importé en Afrique porte l’empreinte apprend à se confronter à d’autres modèles culturels. En ce sens, son œuvre théologique s’est avéré d’une part, comme un service public rendu au peuple congolais, dans la mesure où il a permis à sa culture, au moins dans sa dimension discursive, de sortir de l’oubli dans lequel tendait à la reléguer la première évangélisation. D’autre part, il a servi l’occident chrétien lequel il a instruit sur une autre manière d’être humain et de croire en Dieu.
- Œuvre d’un grand, mais œuvre limitée
L’œuvre du père O. Bimwenyi-Kweshi est certes une des pierres angulaires de la théologie africaine. A ce titre elle mérite respect et admiration. Par ailleurs, grande soit-elle, elle reste une œuvre humaine et donc limitée. En effet, notre père de l’Eglise d’Afrique ne manque pas de critiques. Il suffit de citer deux de ses détracteurs. Le dominicain camerounais Eloi Messi Metogo croit que bien qu’il s’en défende, Bimwenyi est encore trop préoccupé de prouver au monde occidental que l’Afrique peut produire un discours théologique propre. Sa théologie est ainsi une théologie de la négritude, une ethno-théologie qui endort les Africains et ouvre la porte à toutes les manipulations et la dictature[9]. Il est ici reproché à O. Bimwenyi-Kweshi de n’avoir pas été suffisamment critique à l’égard des traditions africaines dont il s’est servi comme postulat de sa théologie.
Pour sa part, le père B. Ukwuije estime que tout en pensant l’expérience religieuse africaine comme précompréhension de la Révélation, Bimwenyi n’a pas réussi à montrer en quoi le Dieu qui vient à l’expression en Jésus-Christ renouvelle et outrepasse réellement cette compréhension[10]. Il ajoute : « sa théologie s’est finalement limitée à l’étude du langage religieux des traditions comme condition de possibilité de la révélation de Dieu, en courant le risque de réduire la révélation de Dieu à des conditions de possibilités fondées dans l’être humain. Certes on sent en filigrane la référence au Christ comme Parole de Dieu, mais l’auteur n’a pas osé approfondir l’identification de Dieu avec le Crucifié »[11].
Aux dires du théologien nigérian, il a manqué à son aîné congolais d’être explicit sur la nouveauté de la condition de l’humain africain lorsqu’il rencontre le Dieu de Jésus-Christ. Car en fait, dit-il, si on doit affirmer que l’être humain est « le deuxième pôle de la révélation » ce n’est pas en vertu de ses capacités et de ses ouvertures existentielles et éthiques, mais dans la mesure où cet être humain accède à l’obéissance de la foi en Jésus-Christ. Et il conclut : « une théologie chrétienne ne doit pas se contenter de montrer l’harmonie entre la révélation et les traditions humaines, il faut pouvoir désigner le lieu de la rupture qui inaugure une nouvelle histoire, une rupture provoquée par la venue de Dieu vers l’humanité »[12].
- La tâche des héritiers
Evoquer les critiques d’O. Bimwenyi-Kweshi comme je viens de le faire ne diminue en rien la grandeur de la pensée de ce grand chercheur de Dieu. Au contraire, c’est dire le défi qui attend les héritiers de sa pensée. Si le Christ qui vient à l’Afrique est le même, hier, aujourd’hui et pour l’éternité (He 13, 8), il n’est pas vrai que l’Afrique d’O. Bimwenyi-Kweshi est la nôtre aujourd’hui. La foi chrétienne n’y est plus perçue comme un produit suspect importé. Désormais, elle fait partie intégrante de l’héritage religieux africain. Nous sommes à l’ère de l’intégration et non de l’adaptation ou de l’assimilation.
Puisque Dieu a dévoilé son visage en Jésus-Christ et qu’il a fait de la terre d’Afrique sa demeure, il revient aux théologiens africains de notre époque d’aider leurs frères et sœurs à répondre sans prétexte à la question : « Et vous africains, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Mc 8, 29. Dans cette démarche, les chercheurs actuels de Dieu n’y vont pas les mains vides. Ils ont la vie et l’œuvre de leur aîné. Pour eux ces mots de la lettre aux Hébreux sont un projet de vie : « Souvenez-vous de ceux qui vous ont dirigés : Ils vous ont annoncé la parole de Dieu. Méditez sur l’aboutissement de la vie qu’ils ont menée, et imitez leur foi » He 13, 7.
En effet, le père O. Bimwenyi-Kweshi n’était pas un intellectuel de bureau. En plus du travail d’enseignement qu’il a exercé à la faculté de théologie de Kinshasa jusqu’en 1986, il était aussi un homme de foi engagé. Cela se voit dans son travail de pasteur en paroisse et dans la participation à la Conférence épiscopale du Congo, d’abord comme membre de la commission dogmatique (1979-1981) ensuite comme secrétaire général (1981-1984). Comme si tout cela ne suffisait pas, il est entré au monastère en 1986[13]. Pasteur, théologien et moine, son itinéraire s’offre aujourd’hui comme un paradigme à tout chercheur de Dieu en Afrique. Car il rappelle que l’amour intellectuel de Dieu ne peut être séparé d’une vie de foi vécue dans et au service de l’Eglise.
[1] Paris, Présence africaine, 1981.
[2] Bede UKWUIJE, Trinité et Inculturation, Paris, DDB, Coll. Théologie à l’Université, 2008, p. 175.
[3] Claude OZANKOM, « Oscar Bimwenyi-Kweshi. Fin d’une période de discussion sur la possibilité d’une théologie africaine”, in Bénezet BUJO et Juvénal ILUNGA MUYA (éd.), Théologie africaine au XXIe siècle. Quelques figures, vol. 1, Fribourg, Editions universitaires Fribourg-Suisse, 2002, p. 90.
[4] Bede UKWUIJE, op. cit., p. 9.
[5] Ibid., p. 177.
[6] Ibid., p. 185.
[7] Claude OZANKOM, op. cit., 96.
[8] Ibid.,, op. cit., 99.
[9] Eloi MESSI METOGO, Théologie africaine et ethnophilosophie, Paris, 1985, p. 57, cité par Claude OZANKOM, op. cit., p. 89.
[10] Bede UKWUIJE, op. cit., p.9.
[11] Ibid., p. 186.
[12] Ibid., p. 186-187.
[13] Ibid., p. 175.



