
Laver les pieds autrement
La liturgie du Jeudi Saint prévoit qu’après l’homélie, le prêtre lave les pieds des ‘hommes’ qui ont été choisis ; là où les circonstances le permettent. Depuis 3 ans, à la communauté Saint Kizito-Rokel/Archidiocèse de Freetown/Sierra Leone, nous tentons de vivre autrement ce rite de lavement de pieds.
- Pas seulement les hommes, mais surtout les femmes
Dans le rituel du Jeudi Saint, le prêtre est censé laver les pieds des hommes. Ainsi faisant, il incarne la figure du Christ, Maître et Seigneur (Jn 13, 13) qui donne un exemple en s’abaissant et en lavant les pieds de ses disciples. En 2019, lors d’une rencontre de préparation de la célébration de la semaine sainte, j’avais proposé que le geste du lavement des pieds puisse être fait par les hommes. Chaque époux était invité à laver les pieds de son épouse.
La raison derrière ce choix était que dans une culture où les hommes sont toujours servis par les femmes, il serait plus évangélique que cette fois les époux lavent les pieds de leurs épouses. De cette manière, les hommes mettraient en pratique cet exhortation de l’apôtre Paul : « Vous, les hommes, aimez votre femme à l’exemple du Christ : il a aimé l’Église, il s’est livré lui-même pour elle » Eph 5, 25. La proposition était accueillie favorablement, même si certains hommes avaient manifesté une réticence. Et le Jeudi Saint 2019, après que j’avais lavé les pieds d’une maman de la communauté, les autres hommes avaient suivi en lavant les pieds de leurs épouses. Le geste avait plu à la communauté. Lors de la réunion d’évaluation, il était suggéré que ce geste soit repris l’année suivante avec cette même formule. L’année passée nous n’avons pas pu le faire à cause des restrictions dues au virus du covid-19.
- Pas seulement le prêtre, mais aussi tous les responsables
Pour la célébration du Jeudi Saint 2021, étant donné que les restrictions dues au Covid-19 ont été allégées ici en Sierra Leone, notre communauté a tenté encore une fois de vivre autrement le geste du lavement des pieds. Cette fois-ci, il s’agissait que le prêtre et tous les responsables des mouvements et associations lavent les pieds de certains membres dont ils sont les guides. Le motif derrière ce choix était que si le prêtre représente le Christ-Tête dans la communauté, c’est surtout pendant la célébration des sacrements et particulièrement l’Eucharistie.
Par ailleurs, dans le quotidien, la communauté n’est pas guidée par le seul prêtre. A saint Kizito, nous avons le « chairman » et la « chairlady » de la communauté. Ils assument le rôle de premiers responsables de la communauté en ce qui concerne la marche de la vie ordinaire de la communauté. Après eux, il y a le catéchiste et les différents responsables des mouvements et associations. Tous ces responsables ensemble avec le prêtre forment le comité exécutif de la communauté, une sorte de grand conseil de la communauté.
Etre chairman, chairlady ou responsable dans une communauté chrétienne ne signifie pas qu’on est vacciné contre le virus du chef à servir et non du chef qui sert. Ce virus se nourrit des coutumes traditionnelles où le désir d’être chef est loin d’être motivé par le seul souci de servir. Voilà pourquoi encourager les responsables de la communauté chrétienne à laver les pieds de certains membres de la communauté comme le fait souvent le prêtre c’est tirer toutes les conséquences de ces paroles du Seigneur : « Le disciple n’est pas au-dessus de son Maître » (Jn 13, 16). En lavant les pieds de ses disciples, le Christ a donné un exemple à ses disciples. Il les a ensuite invités à faire de même les uns pour les autres (Jn 13, 14), comme signe d’un amour qui se met au service tous.
Si le rituel prévoit que seuls les hommes soient candidats au lavement des pieds, cette orientation a un fond culturel bien daté et n’a rien d’absolu. Le lavement des pieds est un geste de service à la manière du Christ. Rien ne justifierait que les femmes en soient exclues comme cela continue à s’observer dans certains diocèses et paroisses d’Afrique. Une fois, le pape François a lavé les pieds des prisonniers à Rome parmi lesquels se trouvait une femme. En demandant aux hommes de notre communauté de laver les pieds des femmes nous n’avons fait que suivre une tradition qui commence à prendre forme dans l’Eglise.
Aussi, le commandement nouveau reçu à la dernière Cène est un commandement pour tout disciple du Christ. En élargissant le geste du lavement des pieds à tous les responsables de notre communauté saint Kizito, nous avons voulu réaffirmer que le sacerdoce ministériel n’épuise pas le rôle du serviteur dans l’Eglise. Ce rôle est du ressort de tous les baptisés et surtout de ceux là qui assument des fonctions spécifiques dans la communauté. Le vœu est que toute la communauté devienne une communauté où tous apprennent à laver les pieds les uns aux autres.



