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La logique de la palabre africaine : Rationalité dialogique pour une vérité constructive


Le thème que j’aimerais vous proposer est intitulé : La logique de la palabre africaine : Rationalité dialogique pour une vérité constructive. Ce thème est traité dans le cadre de la philosophie et la logique africaine en particulier tout en plaçant la palabre au centre de la réflexion philosophique et de la construction de la vérité intégrative. Notre intervention se veut à la fois être une provocation intellectuelle et un encouragement aux penseurs Africains à valoriser les matériaux philosophiques inhérents à nos cultures.  Le choix d’axer notre leçon inaugurale sur la pertinence de la logique africaine en philosophie est né de cette conviction que ‘une philosophie est africaine ou occidentale ou asiatique, en raison de la logique qui la sous-tend »[1].  Deux raisons ont motivé le choix du thème.

 Quant à l’intérêt philosophique, notre intention est de vous amener à découvrir les lois de la logique à partir des modes africains de pensée enracinée dans l’ontologie africaine. C’est d’ailleurs, la finalité de l’école africaine de logique et d’analyse du langage, fondée en 2022 à l’UCC. Quant à l’intérêt sociétal, notre finalité est de vous montrer en quoi l’usage conscient des 3 principes de la logique africaine via la palabre contribue à renforcer le vivre-ensemble dans notre société polarisée (entre les riches et les pauvres, les gouvernants et ceux de l’opposition, les croyants et les non croyants, etc.).

Il est impensable de parler de la philosophie africaine et sa logique sans évoquer le débat autour de son existence ou pas dans les années 1950 suite à la publication livre de Placide Tempels sur la philosophie bantoue (1945). Suite à ce débat, Mgr André Makarakiza a produit sa thèse doctorale sur la dialectique des Barundi(1959) afin de prouver un aspect de la vie intellectuelle des Barundi: la « dialectique : c’est-à-dire notre art de découvrir le vrai et d’en communiquer la connaissance à autrui dans le dialogue et la discussion[2]. Quiconque est versé dans l’étude des systèmes logiques des occidentaux réalise facilement comment les Eurocentristes considéraient le système de pensée non occidental comme inexistant ou, au mieux, comme un ensemble de traditions mystiques et prélogiques manquant de rationalité. Evoquer le concept de logique africaine pour certains parmi nous réveillent à l’esprit les affirmations de certains écrivains Européens (David Hume, Hégel, et Levy-Bruhl ) qui avaient écrit de façon calomnieuse sur les Africains et leurs modes de penser. Loin de nous appesantir sur leurs écrits jugés dépassés et dégradants, il est indéniable que chaque peuple garde sa manière de voir et de juger ce qui se passe autour de lui tout en développant un système qui lui fait comprendre sa réalité. Cependant, sans modèle logique africain, les philosophes et scientifiques de notre continent tombent sous l’effet des accusations d’avoir copié et collé les modèles occidentaux.

Voilà pourquoi découvrir les systèmes logiques enracinés dans les cultures africaines dont les principes rendent intelligible notre réalité s’impose. Autrement dit, sans exclure l’apport des outils de la pensée importés, la logique qui oriente notre philosophie et les études africaines devrait évoluer à l’intérieur du continent.

Pour faciliter la compréhension de notre thème axé sur la logique dans de la palabre africaine, je commencerais par éclaircir certains concepts liés à la logique africaine, puis dégager les principes de telle logique et enfin proposer un champ d’application desdits principes dans la palabre africaine comme espace de confrontation des arguments et de recherche de vérité afin de vivre ensemble différents sans rivalité.

Le Décryptage conceptuel : De la « logique en Afrique » à la « logique africaine »

Le débat houleux sur l’existence ou non de la philosophie africaine s’est déplacé sur le terrain de la logique malgré l’existence du pluralisme logique vers la fin du 19ès. Le décryptage des concepts «logique africaine» et «logique en Afrique » s’inscrit dans une controverse entre les absolutistes soutenant l’universalisme logique et les relativistes prônant le pluralisme logique contextualisé. La question principale est de savoir s’il existe « une logique africaine » ou faut-il plutôt parler de « logique en Afrique» ? Bien que pour une personne non avisée, ces expressions désignent la même chose, elles convergent et divergent en même temps.

Le concept «logique en Afrique»

Pour le logicien congolais, Raphaël Ntambue Tshimbulu, auteur du livre , La logique formelle en Afrique noire, l’usage de l’expression « logique en Afrique » reconnaît la subordination de l’activité logique dans le continent africain à la logique dite « universelle »[3] ou occidentale qui fournit des lunettes à travers lesquelles on analyse et juge la circonstance africaine. Cette idée de «logique en Afrique» ne gêne en aucun cas les logiciens africains qui prônent l’universalisme logique. En effet, le professeur Nigérian Akinola Makinde affirme qu’en raison de son universalité présumée et de son applicabilité à toutes les pensées, la logique, comme les mathématiques, ne peut être relativisée. Comme il n’y a pas de mathématiques américaines ou africaines, il n’existe pas non plus de logique américaine ou africaine, sinon il ne serait plus vrai que les principes logiques soient assumés dans toute pensée rationnelle [4].

Cependant, l’affirmation selon laquelle les logiques régionales sont impossibles à cause de l’absence des mathématiques régionales est infondée, car les objectifs de la logique et des mathématiques ne sont pas les mêmes. Le but principal de la logique est de clarifier et d'évaluer la pensée tandis que celui des mathématiques est de quantifier les objets[5].

Le concept «logique africaine» 

 Un des aspects les plus frappants de la logique en son état actuel est l’existence d’un pluralisme qu’on pourrait nommer « logiques régionales»[6] en tant qu’elles sont relatives aux cultures ou sujets particuliers.  A titre d’exemple, nous savons que la logique indienne avec son syllogisme nyaya (un raisonnement de 5 propositions) ce que Amartya Sen appelle ‘argumentative indian’ est plus détaillé que le syllogisme aristotélicien qui n’en compte que trois.  Le syllogisme indien intègre obligatoirement un exemple concret du monde réel (étape 3) ; car pour eux une logique purement formelle et abstraite (aristotelicienne) ne suffit pas. Le raisonnement doit être vérifié par une expérience pratique.

Donc, la « logique africaine » trouve sa raison d’être « dans son contenu et ses liens avec les structures gnoséologiques et critériologiques africaines »[7]. Cela ne signifie pas que les Africains ont un type de processus mental différent de celui du reste de l’humanité. Bref, l’expression «logique africaine», telle que nous sommes en train de l’utiliser renvoie aux modes de pensée enracinés dans l’ontologie africaine. Il y a une certaine conception de l’être relativement identique dans les cultures africaines, ce que Cheikh Anta Diop appelle un substrat culturel profond commun au peuple africain[8]. La «logique africaine» révèle l’existence d’une alternative africaine par rapport aux autres traditions logiques (occidentales, asiatiques, etc.)

Les principes de la logique africaine

Pour dépasser les limites de la logique classique, Jonathan Chimakonan, promoteur de la logique africaine qu’il nomme EZUMEZU a formulé trois lois ancrées dans les cultures africaines afin d’éviter l’absolutisme de la logique binaire par le biais de la reconnaissance de la valeur intermédiaire entre les variables opposées.  Ces 3 principes de la logique africaine sont : « la loi de relationnalité, de la complémentarité et la contextualisation »[9]. Dans le système où elles sont appliquées, « il n’y a pas de polarité stricte entre une chose et son contraire; et il y a toujours la position intermédiaire »[10] qui s’observe explicitement dans la palabre africaine. 

La logique de la palabre africaine pour une vérité constructive

La palabre est définie comme la parole parlée, discutée, partagée, argumentée dans le but de l’harmonie communautaire et de la coopération interactive pour exister[11], et pour vivre ensemble différents sans conflits. Bien qu’il existe plusieurs types de palabre africaine (formatrice, contractuelle, juridictionnelle, thérapeutique) [12]  et que les genres diffèrent suivant les finalités à atteindre, les principes logiques de base restent les mêmes. Dans la palabre, on ne s’attaque pas à l’autre, mais à ses arguments. Tout participant à la palabre adhère au principe qui stipule : « Rejetez ma parole, ne me rejetez pas », « Rejetez ce que je dis, ne me rejetez pas »[13]. Pour préserver la dignité de la personne humaine, les palabreurs doivent observer les trois piliers de la logique africaine, à savoir : le principe de relationnalité, de complémentarité et de contextualisation.

Le principe de la relationnalité dans la palabre ( Umuntu ntaba gati ka waga)

Ce principe stipule que ‘les choses existent dans un réseau, chaque existence forme un lien nécessaire avec la réalité et rien de ce qui existe n'est isolé’[14]. Dans la palabre, l’individu A peut rejeter la parole de B, mais sans rejeter B. L’homme n’est réduit ni à sa parole ni à ses actes. Umuntu arashobora kwisubirako. Bien que certaines oppositions puissent surgir entre les individus A et B, rien ne peut couper définitivement le lien entre eux. Ainsi, les participants à la palabre existent en tant qu’unités individuelles, mais interagissent nécessairement les unes avec les autres.

 Le principe de la complémentarité dans la palabre ( magiriranire)

Le principe de complémentarité stipule que ‘les choses existent dans un réseau complémentaire où les choses se complètent elles-mêmes. Pour cela, tout sert de chaînon manquant de la réalité’[15].  Ce principe va au-delà de la contradiction entre deux variables. Bien qu’il puisse y avoir une opposition apparente entre deux variables, la contradiction n'est pas la seule façon dont elles peuvent se relier. La prise de parole de chacun des intervenants implique que les palabreurs valorisent l’apport de tout un chacun dans la découverte de la vérité. Car « c’est à travers la pluralité des voix et leur mise en perspective qu’émergent les éléments permettant au sage d’opter pour une solution la moins mauvaise »[16]. 

 Le principe de la contextualisation dans la palabre

Le principe de contextualisation stipule que « tout ce qui existe remplit des fonctions différentes partant d’un contexte à un autre » [17]. Ce qui est exclu par la loi du tiers-exclu dans la logique binaire est repris par celle du tiers-inclus dans la logique africaine.  En d’autres termes, une chose peut être à la fois vraie et fausse selon le contexte. Dans la palabre africaine, tout jugement n’est pas du tout clos mais reste ouvert aux contextes ultérieurs. La finalité n’est pas de dédommager ou d’être sanctionné, mais de renouer la relation[18].  

Exemple de la vie courante : Ce que nous appelons vérité ne dépend pas toujours de l'ensemble des faits qu'affirme une proposition, mais plutôt du contexte dans lequel cette proposition est affirmée[19]. La pertinence des lois de logique africaine s’illustre bien dans cette proposition:

« You need to drink water to stay alive »[20].(Tu dois boire de l'eau pour survivre ou vous devez boire de l’eau pour survivre). Cet énoncé peut être évalué différemment par les systèmes de la logique classique et celle africaine. Dans le premier cas, la valeur booléenne de la proposition serait sans aucun doute « 1 » à cause de la thèse de la bivalence et du déterminisme. Cependant, cette conclusion trop hâtive.

Dans la logique africaine , par contre, la proposition «Tu dois boire de l'eau pour survivre» est évaluée à deux niveaux: le premier inclut le mode complémentaire et le deuxième, le mode contextuel[21]. La proposition aurait la valeur booléenne « 1 » si elle était réduite à un contexte spécifique de déshydratation, sous des températures élevées[22]. À supposer que la personne se trouve au milieu du désert de Sahara. Par contre, si on applique notre proposition à un contexte spécifique différent, au milieu du lac Tanganyika, par exemple, où une personne est en train de se noyer, la valeur booléenne de l’énoncer : Tu dois boire de l’eau pour survivre serait « 0 », car la personne a probablement avalé trop d'eau et plus d'eau ne peut que la tuer.

En outre, si la proposition passe du mode contextuel au mode complémentaire, la valeur booléenne de la proposition « il faut boire de l'eau pour survivre » serait « 1 et 0 », c'est-à-dire il y a une surabondance de vérité. En l'absence du contexte spécifique, il est inutile de déterminer la valeur spécifique d'une proposition.

Pour conclure notre réflexion qui était centrée sur l’application des principes de la logique africaine dans la palabre, nous sommes parti du débat entre les universalistes et les relativistes.  Le constat est que les principes du raisonnement de la logique occidentale classique (identité, contradiction et du tiers exclu) ne couvrent pas suffisamment la complexité du raisonnement humain dans son ensemble[23]. D’où, la nécessité d’autres logiques possibles à l’instar de la logique indienne. La réflexion enracinée dans l’ontologie africaine nous a fait découvrir les lois de relationnalité, de complémentarité et contextualisation applicable à la palabre africaine.

De tout ce qui précède, il nous faudrait garder à l’esprit que « toute discipline du savoir, en effet, est le fruit d’hommes situés dans une société, dans une culture, et dans une histoire et s’enracine ainsi dans cette appartenance »[24]. Ainsi, la logique prend son inspiration dans une culture donnée, en tant qu’outil, mais elle n’est pas nécessairement réduite à cette culture, elle la transcende pour être universalisée. C’est pour cette raison que vous et moi, avons le devoir de valoriser les outils de la pensée enracinés dans notre culture bantu, de porter à l’autel de l’universel l’originalité de nos particularités afin que la tâche de philosopher puisse avoir des retombées palpables sur le vécu quotidien.

[1] J. O. CHIMAKONAM, Ezumezu, a system of logic for african philosophy and studies, Cham,

 Springer, 2019, p.81.

[2] André Makarakiza, La dialectique des Barundi p3 extrait de sa thèse.

[3] R. NTAMBUE TSHIMBULU, La logique formelle en Afrique noire. Problématique, Enseignement et essais, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 1997, p.11.

[4] M. MAKINDE AKIN. 2007. African Philosophy: The Demise of a Controversy, Ile-Ife, Obafemi Awolowo University Press, 2007, p. 42.

[5] J. O. CHIMAKONAM, Ezumezu, A System of Logic for African Philosophy and Studies, Cham, Springer, 2019,p. 51.

[6] J. LARGEAULT, « Peut-on parler de logiques d’origine régionales?», dans Archives de philosophie, 60, (1997), p.32.

[7] MAYOLO MAVUNZA LWANGA, Logique, parémiologie et argumentation, Kinshasa, Science et Discursivité, 2004, p. 11.

[8] L. ANDJEMBE, «Sur la rupture opérée par Cheikh Anta Diop dans l’historiographie négro africaine» dans Présence Africaine, 1er et 2è trimestres, (1989) no 149-150, p. 17.

[9]J. O. CHIMAKONAM, Ezumezu, a system of logic for african philosophy and studies p.137.

[10]Ibid., p.100.

[11] I. BISEWO PESA, Éthique communicationnelle de la palabre africaine, Frankfurt, Peter Lang, 2011, p.30

[12] B. BUJO, « Palabre », dans Dictionnaire de théologie africaine, Abidjan, Paulines Editions ATA, 2023, p. 522.

[13] J. MBAYO MBAYO , Bumuntu ou la culture de l’excellence . La praxéologie, Volume 2, Louvain-la-Neuve, Academia-L’Harmattan, 2017, p. 48.

[14] J. O. CHIMAKONAM, Ezumezu, a system of logic for african philosophy and studies, p.138

[15] J. O. CHIMAKONAM, «Ezumezu, a variant of three- valued logic, insights and controversies» p.9.

[16] J. MBAYO MBAYO, Bumuntu ou la culture de l’excellence. La praxéologie, Volume 2, p. 58.

[17]J. O. CHIMAKONAM, «Ezumezu, a variant of three- valued logic, insights and controversies» dans Researchgate, p. 9.

[18] G. BIDIMA, La palabre.Une juridiction de la parole, Paris , Michalon, 1997,p.19.

[19] Ibid.

[20] J. O. CHIMAKONAM, Ezumezu, a system of logic for african philosophy and studies, p.122

[21] J. O. CHIMAKONAM, L. U.OGBONNAYA, African Metaphysics, Epistemology, and a New Logic.A Decolonial Approach to Philosophy, p.7.

[22] Ibid.

[23] J. O. CHIMAKONAM, Ezumezu, a system of logic for african philosophy and studies, p.137.

[24] R. NTAMBUE TSHIMBULU, La logique formelle en Afrique noire. Problématique, Enseignement et essais, p.12.