
Quand la vie perd son sens ultime, que devient l’humanité ?
En suivant quotidiennement les nouvelles du monde, nous nous posons souvent la question de savoir si la vie humaine a encore un sens. Les chaines de télévision et les autres médias, depuis plus d’une dizaine d’années déjà, ne font que nous présenter près de 70% des nouvelles des tragédies et où la vie humaine est soit menacée (avec des débats sur la légalisation de l’avortement, de l’euthanasie, etc.) soit éliminée (par les guerres en répétition au Moyen Orient, en Ukraine, en Afrique, etc.).
En suivant de près les nouvelles sur la dégradation sécuritaire dans la partie Est de la R.D. Congo et plus particulièrement les récentes tueries et carnages à répétition dont les populations de Goma et Bukavu sont victimes, Il y a de quoi penser que la vie a perdu sa sacralité. Selon plusieurs sources, l’entrée des rebelles du M23 dans la ville de Goma a coûté la vie de plus de 3000 personnes et d’autres estiment que plus de 7 000 personnes tuées depuis les rebelles ont pris assaut des villes de Bukavu et Goma et plusieurs localités. Cette tragédie, inondation de sang dans laquelle la ville de Goma s’est retrouvée il y a près de deux mois maintenant et toutes les tueries et violations des droits humains dont sont victimes la population civile, ce bain de sang qui ne cesse de couler dans cette partie du monde, nous ont poussés à écrire ces quelques lignes en nous interrogeant sur le sens de la vie. « La vie a-t-elle encore un sens ? ». Cette question est sans doute celle que tout le monde se trouvant dans les zones martyres se pose actuellement. Certes, « la RDC est caractérisée par une longue tradition de violences qui remonte à l’époque de l’esclavage et de la colonisation et qui s’est poursuivie après la colonisation. Cependant, les plus virulentes de ces violences se sont manifestées dans les guerres de ces dernières années étant donné le nombre de victimes qu’elles ont fait »[1]. La R.D. Congo est un pays dont le destin semble être sacrifié. Les conditions de vie dans lesquelles la population orientale du Congo vit, les intempéries pendant la saison de pluvieuse, femmes et enfants abandonnés à leur triste sort sans une moindre assistance dans différents camps de réfugiés (à l’intérieur comme à l’extérieur du pays), les pillages des biens des paisibles citoyens, le viol des femmes et enfants, poussent ce peuple meurtri par des guerres extensives à se questionner sur le sens de son existence, son tort et son avenir dans tout ce qu’il traverse. La vie qui, normalement devrait être protégée, se trouve menacer par ceux qui s’appellent « libérateur ». Espérant que la vraie libération consiste à chercher le bien de cette population supposée être sous une domination, et « Celui qui désire vivre avec dignité et plénitude n’a pas d’autre voie que de reconnaître l’autre et chercher son bien »[2]. Si la recherche du bien du Congo et des congolais est la cause de cette guerre, il est donc nécessaire de cesser avec toutes sortes d’agressions et de violations des droits humains dont cette même population est victime, car il ne sert à rien d’éliminer cette vie qu’on suppose venir libérer. Ainsi donc, toutes les autorités, toutes les associations humanitaires et tous les citoyens sont appelés à protéger cette vie, tellement menacé dans cette partie du Congo.
La vie comme don de Dieu
La vie est un don de Dieu et mérite toute protection. Elle est sacrée, car elle émane de Dieu seul. C’est de lui qu’elle tire ses origines. Toutes les organisations internationales font montre de lutter pour la croissance, la protection et l’amélioration de conditions de vie de chaque personne humaine. Malheureusement, la protection de la vie de cet être humain semble devenir une menace dans les zones de guerre où s’observent selon certains témoignages de tuerie quotidienne, des viols, des vols et plusieurs formes des violations des droits humains. En empruntant les paroles de David Bondia Garcia, nous disons que cette tragédie qui se vit actuellement à l’Est du Congo marque « une omission de la responsabilité de protéger que la Communauté internationale devrait assumer en application du principe du respect de la dignité humaine partout dans le monde »[3]. En effet, « le but essentiel de l'Organisation des Nations Unies est de maintenir et de consolider la paix entre les peuples, de favoriser et de développer entre eux des relations amicales, fondées sur le principe de l'égalité, du respect réciproque et de la collaboration la plus large dans tous les secteurs de l'activité humaine »[4]. C’est pourquoi « la dignité de la personne et la défense des droits qui découlent de cette dignité doivent être le but de tout projet social et de tout effort mis en œuvre dans ce sens»[5]. C’est en mettant la personne, sa très haute dignité et le respect du bien commun au centre de toute action sociale et économique que nous parviendrons à la construction de la paix[6] dans ce pays, dont les sons des armes ne cessent de retentir dans les oreilles des congolais, depuis plusieurs décennies. C’est cette dégradation de la dignité humaine dans le pays qui a poussé à la CENCO de rappeler cette sacralité de la vie de l’homme, crée à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1, 26-27)[7]. C’est pourquoi cette vie doit être promue et respectée. Au contraire, en ce temps de guerres, la sacralité de la vie sombre dans une nuit sans éclat de lumière. Le peuple de Dieu qui est dans la partie orientale vit dans une psychose généralisée, voire dans une terreur qui est « la réalisation de la loi du mouvement » et attend le secours venu d’un saint inconnu. Les congolais de l’Est vivent des journées et des nuits obscures et attendent le lever du soleil; malheureusement qui tarde à se montrer. C’est dans cette atmosphère qu’on arrive à dire que « la vie s’est arrêtée » à Bukavu et Goma. Les tueries sont devenues comme la monnaie courante dans cette partie. C’est cette incertitude, cette banalisation du mal qui pousse à « l’homme et surtout les politiques d’aimer plus le territoire, la terre, l’or, le coltan plus que la personne qu’ils gouvernent et qui exploitent ces minerais et habitent ce territoire qu’ils aiment autant », dirait le prophète et pasteurs BUJIRIRI. Ainsi donc la vie humaine, la personne humaine est sacrifiée au bénéfice du coltan, de l’or, de la terre. Face à cette situation qui laisse à désirer, force est de constater que « le peuple congolais est un de ceux qui ont le plus souffert et a connu l’enfer sur terre »[8], martèle Mbuyi kabunda.
L’insécurité est grande dans toute la partie orientale du Congo, peu importe celui qui gouverne. Dans les villes de l’Est du Congo (surtout à Bukavu et Goma), il est signalé presque tous les jours d’assassinats, d’agressions, de vols à mains armées, de viols de femmes et d’enfants même en pleine journée, etc. Les hommes sont devenus comme des « ennemis objectifs » dans cette tragédie dans laquelle ils sont traqués comme des animaux, car ils sont les principales victimes de ces différentes tueries. Le peuple congolais attend un certain Juda qui arrive à éveiller la conscience de ces agresseurs, violeurs et voleurs en leur disant « Que gagnerons-nous à tuer notre frère et dissimuler sa mort ? » (Gn 37, 26). Peut-être cette interrogation arrivera, à l’exemple des frères de Joseph, à arrêter ce bain de sang qui coule dans l’Est du Congo, depuis près de trois décennies. Ainsi, les congolais en général et ceux de l’Est en particulier arriveront à vivre dans la paix et la joie. L’Est de la R.D.C confrontée à cette occupation des rebelles vit dans les atrocités croissantes avec une multitude des malheurs : plusieurs milliers de morts, des déplacés internes et externes, des pillages à répétition, les destructions des infrastructures économiques et sociales, la dégradation accélérée des conditions de vie des populations[9].
Face à l'incertitude agonisante, contemplé le Christ souffrant
Il est vrai que depuis ses origines, le christianisme a été, en quelques sortes répandues dans des situations difficiles voir les persécutions des premiers chrétiens comme nous l’affirme Tertullien « le sang des martyrs est la semence des chrétiens». Certes, dans l’Est du Congo, la vie humaine qui est menacée ne l’est pas à cause de l’appartenance religieuse ou sociale, mais c’est juste pour les intérêts politiques d’une catégorie des personnes. Les congolais sont victimes de leur sous-sol, très riche, que le Bon Dieu leur avait offert. Mais alors, en ce temps de carême, nous nous posons également la question de savoir contempler le Christ dans sa marche vers le calvaire pendant cette dure période que traversent les déplacés de guerre et cette incertitude de revoir le lendemain pour ceux qui sont restés dans leurs milieux. En écrivant ces quelques mots, nous avons pensé à Ashuza Huguette[10] et à toutes les victimes de cette barbarie. Face à cette tragédie, nous nous interrogeons avec Noémie Gouy « Comment a-t-il été possible à des individus tout à fait ‘’ordinaires’’ d’adopter des comportements destructeurs et de se transformer en de véritables assassins ? »[11]. La vie humaine est devenue comme un petit biscuit qu’on peut découper en petit morceau en une poussée de seconde. Certes, l’homme n’est qu’un souffle (Job 7,7 ; Ps 39,5), ce souffle que Dieu lui-même lui a donné afin qu’il devienne l’être humain (Gn 2,7). Mais alors, d’où est venue cette méchanceté humaine d’éteindre ce souffle divin ? Oui, les jours de l’homme sont comme l’ombre qui passe (Ps 144,4), mais malheur à celui qui éteindra ce souffle.
En contemplant le Christ dans sa marche au calvaire, la population de l’Est du Congo vit à son tour ce calvaire dans la quotidienneté de leur vie, surtout en cette période de grande crise où finir une journée ou encore se réveiller le matin pour commencer une nouvelle journée est devenu comme le grand miracle. L’Est du Congo se demande « Qui nous fera voir le bonheur ? » (Ps 4,7). Ce peuple de Dieu qui fuit leurs maisons et dont les cœurs sont brulés de chagrin, de peur, de terreur et d’incertitude de ce que serait le lendemain, tourne ses yeux vers le Seigneur en qui il met toute sa foi et son espérance. C’est celui qui lui fera voir ce bonheur auquel il aspire.
En tant que pèlerins de l’espérance sur le chemin de la réconciliation et de la paix, et à l’instar de la reine Esther, la population de l’Est du Congo se tourne vers le Seigneur son unique défenseur, car elle se trouve seule devant les oppresseurs de la vie (Est 4,16-17), afin qu’elle reçoive non seulement la paix mais également la joie après cette détresse et le bien-être après cette souffrance dont elle fait l’expérience (Est 10,3). Tout en fixant son regard vers le Christ, Prince de la paix, les peuples meurtris tournent également son regard à Luanda où était prévu le dialogue, qui malheureusement semble être incapable de résoudre la crise ou encore à Doha.
Nous concluons notre partage, en invitant tout le monde à la culture de la paix. Et l’élément clé pour apporter la paix et la stabilité au Congo et dans toute la région des Grands Lacs est « la défense et la promotion des droits de l’homme, parce que sans droits de l’homme, il ne sera pas possible d’atteindre la stabilité et la sécurité souhaitées et encore moins le développement de la région »[12]. Cette défense et promotion des droits de l’homme est une activité indispensable et nécessaire pour la RDC et toute la région à cause de ces séries de conflits très durs et dramatiques qui n’arrivent pas à prendre fin. Sans cette activité, toute la région risque de « raviver le conflit » de générations en générations. Par conséquent, « il est tout aussi important de mettre fin à la guerre que de maintenir la paix »[13]. A cet effet, c’est dans le respect absolu de l’ordre établi par Dieu que cette paix doit se fonder et s’affermir[14]. Il est déjà temps d’abandonner toute sorte des barbaries, des tueries, des maux en privilégiant la paix, le bien, car « c’est en devenant artisans de paix (Mt 5,9) que nous pouvons construire un nouveau Kivu nourri, éclairé et irrigué par la Parole de Dieu. Une parole de vie dont les bases de la paix sont justice (Is 9, 11), la dignité humaine, la non-violence et l’image chrétienne de l’être humain comme créature de Dieu et bâtisseur de destinée en toute responsabilité (Gn 3 ; Ps 8) »[15]. Nous prions le Seigneur de protéger cette population afin qu’elle ne soit pas aussi les complices des malheurs qu’elle vit.
[1] MBUYI KABUNDA, et alii, La République Démocratique du Congo. Les droits humains, les conflits, la construction/destruction de l’Etat, Ed. de la fondation solidarité, 2009, p. 54.
[2] François, Evangelii Gaudium, n° 9
[3] MBUYI KABUNDA, et alii, La République Démocratique du Congo. Les droits humains, les conflits, la construction/destruction de l’Etat, Ed. de la fondation solidarité, 2009, p. 94.
[4] Jean Paul II, Pacem terris, 1963, n° 142.
[5] Benoit XVI à Cologne, 2005.
[6] François, Fratelli Tutti, n° 232.
[7] CENCO, La vie est sacrée n° 8, 04.09.2024
[8] MBUYI KABUNDA, et alii, La République Démocratique du Congo. Les droits humains, les conflits, la construction/destruction de l’Etat, Ed. de la fondation solidarité, 2009, p. 6
[9] Cf Lucien NAKALONGE, Le rapport entre foi et la praxis sociale du sujet chrétien chez J. B. Metz, Usakin, Inédit, 2023, pp 38-39.
[10] Une jeune fille de Bukavu/Muhungu qui a été tuée par les voleurs à main armée aux environs de 22h du jeudi 06.03.2025 à Bukavu.
[11] Noémie Gouy, La banalité du mal : la soumission à l’autorité suffit-elle pour transformer un homme ordinaire en bourreau ?, in E-CRINI, n° 6, Ed. du CRINI, 2014, p. 8.
[12] MBUYI KABUNDA, et alii, La République Démocratique du Congo. Les droits humains, les conflits, la construction/destruction de l’Etat, Ed. de la fondation solidarité, 2009, p. 88.
[13] MBUYI KABUNDA, et alii, La République Démocratique du Congo. Les droits humains, les conflits, la construction/destruction de l’Etat, Ed. de la fondation solidarité, Barcelone, 2009, p. 88.
[14] Jean Paul II, Pacem in terris, 1963, n° 1.
[15] Lucien NAKALONGE, Le rapport entre foi et la praxis sociale du sujet chrétien chez J. B. Metz, Usakin, Inédit, 2023, p. 46.



