
Crise humanitaire à l’Est de la RDCongo : poser un regard catholique
Le 28 janvier, les rebelles du Mouvement du 23 Mars (M23), ceux de « Alliance du Fleuve Congo » (AFC) avec un soutien avéré du Rwanda ont conquis la ville de Goma et par la suite Bukavu. Les Nations unies rapportent que les combats ont fait 3000 morts, plusieurs blessés et de centaine de milliers de personnes jetés sur le chemin de l’exil. Il y a à parier que ce chiffre ne soit minimisé. Cette guerre injuste imposée à la RDC vient aggrave une crise humanitaire qui dure depuis 30 ans. Ces morts innocentes viennent s'ajoutent au millions d'autres que différents rapports des Nations Unies ont déjà publié dont celui dit Rapport Mapping de 2010 (cf. www.genreenaction.net).
Dans la confusion actuelle et le désespoir qui s’ensuit, il sied de prendre de la hauteur sinon on risque de tomber dans les pièges de propagandistes de de la guerre, à savoir, la haine et la division. La foi catholique permet un tel sursaut. Poser un regard catholique, c’est oser imaginer ce que les catholiques peuvent faire pour soulager la peine de leurs frères et sœurs de l’Est de la RDC. C’est aussi essayer de saisir la crise actuelle différemment que ne les font les experts de tout bord.
A mon avis, ce regard catholique fait défaut aujourd’hui. Et pourtant, il aide à voir les choses d’un autre point de vue. D’une part, la foi catholique permet de prendre en compte la souffrance de toutes les victimes du conflit. Et d’autre part, elle permet d'imaginer une paix durable pour tous les peuples de la région de Grands Lacs : RDC, Rwanda et Burundi. Poser un tel regard c’est se soumettre à l'exigence de vérité en sachant que le Christ sur qui est fondée la catholique est « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6).
Résister aux sirènes du mensonge et le risque de se laisser dominer par la haine de l’autre est un exercice difficile en ce moment. Comment imaginer un horizon de paix au-delà des frontières dans ce contexte de désarroi où règne la loi du plus fort ? La foi catholique stimule à ne pas perdre le rêve de la paix : « Christ est notre paix : des deux, le juif et le païen, il a fait une seule réalité ; par sa chair crucifiée, il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine » (Ep 2, 14). Cette conviction soutient ce partage.
Des catholiques d’Afrique inaudibles

Depuis l’éclatement de cette unième guerre à l’Est de la RDC, les initiatives pour éviter l’escalade se sont multipliées au niveau international. Pour manifester leur soutien au peuple congolais, certaines conférences épiscopales se sont prononcées comme celles de l’Europe qui ont fait un plaidoyer auprès du parlement de l’Union européenne. La conférence nationale épiscopale du Congo ensemble avec d’Église du Christ au Congo ont entamé un contact avec les belligérants et les acteurs-clés de cette triste tragédie en vue de ce qu’ils appellent : « un pacte de paix et de stabilité ». Hors d’Afrique, des communautés paroissiales se sont mises à prier pour la paix et d’autres s’affichent à la sortie des églises arborant le drapeau congolais en signe de solidarité et de compassion. A ma connaissance, jusque-là, aucun diocèse ou une conférence épiscopale d’Afrique ne s’est exprimé publiquement à ce sujet. Ce silence m’a fait penser aux multiples déclarations qui fusaient dans presque toutes les églises d’Afrique lors de la publication de « Fiducia Supplicans » relative à la bénédiction des couples homosexuels.
Face au drame de l’Est de la RDC, l’indifférence des prélats africains et plusieurs fidèles catholiques qui contraste avec leur rapidité à défendre la pureté doctrinale et les valeurs dites africaines lorsqu’il s’agit de questions de morales sexuelles est plus que gênant. Le fait que les catholiques d’Afrique soient inaudibles lorsqu’il s’agit de grave crise humanitaire sur le continent devrait tempérer le zèle de ceux qui croient que les églises d’Afrique sont l’espérance de l’Église. Malgré l’impression de vivacité qu’elles montrent, nos églises sont en réalité très fragiles lorsqu’il s’agit des problèmes de sociétés. Elles ressemblent parfois à ces grandes églises, ces bâtiments qu’on trouve dans les villages qui n’ont aucun impact sur la vie réelle des villageois. Elles ne brillent que par l’apparence.
Il existe dans l’Église Catholique de France un dimanche où toute la quête est réservée aux églises d’Afrique. On ne peut pas imaginer une telle initiative en Afrique lorsqu’on est confronté à une crise humanitaire comme celle de l’Est de la RDC et ailleurs . Un confrère m’a fait remarquer en ces jours qu’un pays aussi catholique comme le Cameroun n’a jamais organisé « une petite quête » pour le peuple centrafricain au plus fort de la crise dans ce pays voisin. On peut le dire aujourd’hui de la RDC et ses voisins. Loin de toute jérémiade, j’ai voulu faire remarquer cette attitude des catholiques d’Afrique ; eux qui se disent champions de la solidarité ! Penser au-delà de ses frontières est un signe qu’on est catholique. Il y a à craindre une catholicité purement verbale en Afrique sans aucun impact sur le vivre-ensemble et le sens de la solidarité humaine qu’elle implique.
Des analyses atrophiées
Pour rendre compte de ce drame humain en RDC, le plus meurtrier après celui de la 2e guerre mondiale, les spécialistes se succèdent sur les plateaux de télévisions et les articles de revue pullulent. Les analyses et les pistes pour sortir de ce conflit meurtrier ne s’écartent pas de choix d’habitude : condamnations molles de rebelles et leur parrain, appel au cessez-le-feu, dialogue entre belligérants…Bref, il s’agit de tout ce qu’on a déjà essayé pour se retrouver aujourd’hui à la case du départ. Cela fait que la guerre actuelle tend à être inintelligible et contre laquelle on ne peut rien, sinon la résignation ou une compassion de surface.
C’est aberrant de voir l’atrophie qui caractérise les analyses des gens dits experts de la région de Grands Lacs. Ils vont jusqu’à « comprendre » cette unième guerre. Pour eux, la guerre vise à prévenir un autre génocide qui menacerait une minorité ethnique vivant au Congo et au Rwanda. En France, un article de Cnews, la chaîne du milliardaire Vincent Bolloré qualifie les rebelles de M23 « de combattants pro-Tutsi luttant contre le manque de représentation ethnique » (article publié le 31/01/2025).
Si on ne peut nier la présence des soldats dits « tutsi » parmi les rebelles, c’est une contre-vérité de justifier la guerre actuelle par la défense d’une minorité ethnique. Pour preuve, les rebelles ont pour alliés les membres du mouvement dit « Alliance du Fleuve Congo » (AFC) dont le chef est Corneille Nanga Yogboya, originaire de la province orientale et ancien président de commission électorale nationale indépendante de 2015 à 2021. Il est celui qui a « arrangé » le deal entre l’ex-président Kabila et Félix Tshisekedi, le président actuel, proclamé vainqueur des élections contre toute vraisemblance. Aussi le M23 compte en son sein des hauts cadres dont un certain Bertrand Bisimwa, un Mushi du Sud-Kivu dont on peut douter que sa présence se justifie par le désir de défendre un groupe ethnique.
Cette stratégie a déjà été testée en 1998 avec la rébellion dite du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD). Elle consiste à mettre en avant des revendications identitaires grâce à l’alliance avec les congolais dont les motifs sont politiques. En réalité, ces derniers ne sont que l’ombre de la forêt qui les couvre. Une appréciation de la situation qui prévaut actuellement à l’Est de la RDC et qui omet cette instrumentalisation de certains congolais à la sole des intérêts étrangers n’est rien d’autre qu’une machine à la désinformation.
Sur un autre versant, la guerre à l’Est est justifiée comme une volonté du Rwanda et ses alliés du M23 et de l’AFC de profiter de richesses minières de cette région du Congo, surtout de la mine de Rubaya qui, selon les experts, regorge 20 à 30 % de réserves mondiales du coltan (composé de colombite et de tantalite). Il s’agit d’un minerai très stratégique pour l’industrie aéronautique et électronique. Le journal belge Le Soir croit que la « mine de Rubaya » est « l’enjeu véritable de la présente guerre » (article du 27/11/2024).
Ce postulat semble le plus proche de la vérité au-delà de toutes les justifications de ce chaos entretenu. Sa limite réside dans son incapacité à dire à qui profite véritablement le butin de la guerre. C’est-à-dire le « minerai de sang ». Le bénéficiaire du chaos est souvent qualifié indistinctement : le Rwanda, les multinationales comme Apple, les rebelles…On ne peut récuser cet avis. Mais il faut dire plus. D’abord, vue l’interdépendance du peuple rwandais et congolais, surtout les populations qui vivent à la frontière (Goma-Gisenyi, Cyangugu-Bukavu), il sied de noter que la guerre fait de victimes de deux côtés parmi les populations civiles qui vivent du commerce transfrontalier et de bonnes relations d’amitié pour certains. Certes dans ce conflit, le Congo paie le lourd tribut. Mais les voisins de congolais sont aussi des victimes. On parle rarement de leur souffrance.
Il est donc faux de continuer à répéter que la guerre profite au Rwanda. La vérité est qu’elle profite à une petite minorité dans la région à la solde des industries de l’armement et de multinationales étrangères en quête de matières premières rares. Affirmer ceci empêche au peuple congolais de voir dans leur peuple frère rwandais un ennemi a priori. Car contrairement à ce qu’on croit, la guerre ne change rien à la qualité de vie de voisins. Ils souffrent autant que les congolais. Il existe en RDC, au sein de la classe politique, cette tendance à entretenir la haine du voisin;non sans démagogie. Car, s’il y a eu déroute de l’armée congolaise, c’est aussi parce que les dirigeants politiques ont failli à leur devoir. Dire cela, ne signifie en rien minimiser le fait que la RDC est le pays agressé et l’agresseur est très bien identifié.
Au-delà de tout, imaginer la paix

La crise humanitaire de l’Est de la RDC a trop duré et a fait de victimes de trop. Il n’y aura jamais de solution militaire à cette guerre. C’est une illusion de croire assurer la paix et la sécurité par les moyens de guerre. Dans sa bonté, le Créateur a voulu que les congolais soient voisins de rwandais et de burundais. Quelle que soit la triste histoire qui marque la mémoire de cette région, les destins du peuple congolais et celui de rwandais sont liés.
Poser un regard catholique sur ce drame à partir des frontières permet de croire que par-delà tout, il convient d’imaginer la paix. Et en ce sens les catholiques peuvent et doivent jouer un grand rôle au nom de la vérité de leur foi. Ne sont-ils pas tous membres du même Corps du Christ ? Le visage souffrant du Christ crucifié à l’Est de la RDC peut-il laisser indifférent un catholique rwandais ou burundais ? Si tel était le cas, quel sens aurait encore ces paroles de saint Paul : « si un membre du corps souffre, c’est tout le corps entier qui souffre » ? (1 Co 12, 25-27). Depuis l’éclatement de la guerre et son lot de victimes humaines j’ai trouvé consolation en écoutant le chant : « Mon frère congolais » composé par un jeune catholique rwandais. Cette chanson est porteuse d’une vision vraiment catholique contrastant avec celle de chantres d’une catholicité africaine de folklore.
En effet Kizito Mihigo chante en disant : « Mon frère congolais, mon cher ami voisin. Il n’y a pas de haine possible entre nous…Un frère en Dieu engendré dans le Christ…Au-delà de nos différences nous sommes de frères de sang, nous sommes des êtres humains…venez tous les rwandais, venez tous les congolais…mettons-nous ensemble pour chanter la paix…Mes frères congolais…je parle comme un frère engendré dans la Christ… parlons de la foi…Au-delà de nos différences nous sommes de frères de foi…Chantons la paix que Dieu nous demande…Les guerres entre nous ont fait beaucoup de mort…Maintenant il faut changer et marcher dans la paix…»
Voici un chant qui dit à quoi ressemble un regard catholique sur la crise actuelle. On peut dire que c’est utopique. C’est vrai. Mais Kizito est encore moins utopique par rapport au prophète Isaïe lorsqu’il envisage une situation où le loup et l’agneau auront le même pâture (Is 65, 25). Peut-être ce moment tragique risque de faire advenir ce qu’on appelle « la différence chrétienne ». C’est mon vœu et ma prière. Notre Dame de Kibeho au Rwanda, intercède pour tous tes enfants de la région des Grands Lacs.



