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Le cri de la RDCongo et la responsabilité internationale


La situation tragique à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), que nous suivons avec une attention particulière, n’est malheureusement pas le seul conflit brutal et persistant qui, chaque jour, fait des victimes et génère un nombre croissant de déplacés sur le continent africain. Le Soudan, le Soudan du Sud, le Mozambique, la Somalie, l’Éthiopie, la Libye et d’autres pays sont également le théâtre de drames similaires. La plupart de ces conflits trouvent leurs racines dans des causes historiques et profondes qui se perpétuent, révélant l’incapacité de ces États et des acteurs internationaux à initier des processus de paix pouvant réellement changer le cours des événements.

Qualifier fréquemment ces conflits de « guerres civiles », limitées aux frontières nationales et non entre États, facilite l’inaction des organismes internationaux. Le principe de non-ingérence dans les affaires relevant de la compétence interne d’un État (article 2.7 de la Charte des Nations Unies) est parfois (abusivement) invoqué comme justification pour éviter un engagement direct. C’est peut-être aussi une manière de ne pas révéler l’existence d’États tiers qui, d’une manière ou d’une autre, pourraient tirer profit du cours de ces conflits.

Le discours de la Ministre Thérèse Kayikwamba Wagner, Ministre des Affaires Étrangères de la République démocratique du Congo (RDC), prononcé le 29 janvier dernier lors d’une séance du Conseil de sécurité de l’ONU, exprime une certaine déception à l’égard de la communauté internationale et du fonctionnement des organismes internationaux. Sans entrer dans le fond de ses déclarations (je ne disposerais pas des éléments nécessaires pour une analyse approfondie de ses affirmations et accusations), les provocations adressées au système de l’ONU et au Conseil de sécurité offrent des pistes de réflexion intéressantes sur la manière dont l’ordre international aborde ces conflits (les citations entre guillemets sont extraites du discours de la ministre).

Pour répondre à une nécessité didactico-méthodologique, j’en choisis trois

L’inertie du Conseil de sécurité

Dans cette période, un sentiment général de méfiance quant à l’efficacité de l’ONU et d’autres organisations similaires semble se répandre. La situation en RDC nous impose une réflexion. La ministre souligne dans son discours que, malgré la reconnaissance internationale de l’agression rwandaise, le Conseil de sécurité continue de rester inactif, sans adopter de mesures concrètes pour stopper le conflit. La difficulté à prendre des décisions incisives est presque toujours liée à la nécessité de concilier des intérêts géopolitiques contradictoires entre les membres permanents.

« Jusqu’à quand le Rwanda continuera-t-il à abuser de votre respect et de votre autorité ? Quel instrument international doit-il encore violer pour que ce Conseil prenne enfin les mesures nécessaires contre Kigali ? De la Chartre des Nations Unies au droit international humanitaire, aux droits de l'homme, en passant par les processus de paix de Luanda et de Nairobi, le Rwanda a prouvé que vos déclarations ne lui importent guère. Le cessez-le-feu du 4 aout 2024 n'a été pour lui qu'une chimère, et il s’est pris d’ignorer vos avertissements du 26 janvier, allant jusqu'à bombarder des hôpitaux et des maisons dans la ville de Goma ».

L’inaction devient encore plus grave face à l’aggravation évidente de la situation humanitaire à Goma, avec une population civile piégée et dépourvue des biens essentiels. La communauté internationale est accusée de réagir avec une lenteur excessive, d’ignorer la souffrance jusqu’à ce que la crise devienne ingérable ou de ne pas savoir la prévenir lorsqu’il est déjà trop tard.

« Ces dernières 24 heures, plus de 100 blessés ont été accueillis dans les centres de santé du Comité international de la Croix-Rouge, et la situation humanitaire continue à se dégrader avec plus de 500 000 nouveaux déplacés dans la province du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, pour le mois de janvier uniquement ».

La guerre au Soudan a été qualifiée à plusieurs reprises ces derniers jours de « crise humanitaire la plus grave de la planète » et pourtant, malgré ces déclarations, l’Afrique ne voit pas d’engagement international concret pour gérer cette urgence. Même face à la dévastation de Gaza et à la mort de 70 000 Palestiniens, le droit humanitaire a été manifestement ignoré, sans qu’une intervention décisive n’ait lieu. La ministre, cependant, ne se résigne pas et élève la voix pour dire ce que tout le monde a à cœur :

« Les vies des civiles ne doivent pas être pendues à la machinerie des politiciens qu’observe sans agir. Nous exigeons des actions ».

Et avec courage, elle affirme :

« Si ce Conseil ne sanctionne pas, l'histoire marquera ce temps come l’époque de l'impuissance et de l'indifférence du Conseil de sécurité. Le droit de rachat de ce Conseil sur cette crise n'est nulle part ailleurs que dans des actions immédiates ».

Comment expliquer le chaos actuel aux familles congolaises qui, depuis 1960 avec l’arrivée de l’ONUC, puis en 1999 avec la MONUC, transformée en 2010 en MONUSCO, continuent de vivre entre attaques, morts et le drame des déplacements ? Il n’appartient certainement pas à la population d’analyser des accords, des missions ou des articles de droit international. Ce qui importe pour ceux qui vivent quotidiennement dans l’insécurité, c’est que ces interventions produisent des résultats concrets : au moins la possibilité d’une vie sans la peur qu’un groupe armé ne les contraigne (dans le meilleur des cas) à abandonner leur maison et leur village. Mais jusqu’à aujourd’hui, cela ne s’est pas produit.

La marginalisation des voix africaines (et pas seulement)

Le texte révèle un autre sentiment à l’égard des organismes internationaux : le poids géopolitique détermine l’attention reçue. La ministre nous fait comprendre que, peut-être, si les dénonciations provenaient d’États plus influents à l’échelle mondiale, la réponse serait probablement plus rapide et incisive. Même lorsque de nombreux pays partagent la même position, s’ils n’ont pas un poids géopolitique significatif, cela ne conduit pas automatiquement à des décisions concrètes. Il est frustrant pour n’importe quel État de lire dans l’article 2, paragraphe 1, de la Charte des Nations Unies : « L’Organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses Membres. » Les États ne sont pas égaux : ils diffèrent par leur taille, leur population, leur puissance militaire, politique et économique. Mais, paraphrasant une pensée d’Hannah Arendt sur l’homme, il devrait être du ressort du droit de les rendre égaux. Cependant, la structure juridique de l’ONU contredit cette aspiration.

« N’est-ce pas une preuve suffisante pour vous, que lorsque à chaque réunion convoquée par ce Conseil, la liste des orateurs regorge de pays d'Afrique et d'ailleurs cherchant à vous pousser à agir ? Dimanche, c'était l'Afrique du Sud, le Burundi, l'Uruguay. Aujourd'hui encore, nous sommes rejoints, dans un esprit de solidarité, par nos frères et sœurs d'Angola, d'Afrique du Sud, d'Uruguay, de Guatemala, de Zimbabwe, de Sénégal et du Burundi. Tous ont répondu. Car l’humanité est en jeu. Tous sont venus voir ce que vous allez faire. À quel seuil de catastrophe humanitaire et de violations flagrantes de notre territoire devrez-vous enfin agir enfin, pour sanctionner les responsables du M23, les officiers rwandais et leurs complices ? ».

La ministre, pour attirer l’attention sur la situation de son pays, se sent obligée de citer les victimes internationales, comme si, en le faisant, elle espérait recevoir une attention accrue :

« Les victimes ne sont plus seulement congolaises. Le Rwanda a frappé l’Afrique et l’Amérique Latine en tuant des militaires sudafricains, malawites et uruguayens venus protéger les civils. Il a frappé ce Conseil en tuant des casques bleus de la Monusco ».

Elle le fait comme si les plus de 6 millions de morts au cours des trente dernières années ne suffisaient pas à éveiller les puissances à agir, à étudier le conflit et à le soumettre à une réflexion sérieuse, tant régionale qu’internationale. De très nombreux pays se sentent marginalisés par le système international. Pour reprendre une image africaine : ce sont des adolescents qui, sans initiation, ne peuvent participer aux discussions sous l’arbre des « palabres ». Le seul problème : aucun changement n’est prévu à court terme.

La guerre n’a pas de frontières

La ministre nous offre une image forte de la guerre lorsqu’elle déclare : « Une guerre ne connaît pas de frontières, elle est sale, elle consume tout sur son passage, les forts comme les faibles ». Deux fois, la ministre nous rappelle que la guerre ne respecte pas les frontières ; dès le début du texte, elle avait déjà affirmé : « (…) nous savons combien la guerre dépasse toutes les frontières ». Avec tant de conflits que nous voyons autour de nous, nous pouvons affirmer avec certitude que la guerre n’est jamais l’affaire d’un seul pays, mais touche toute l’humanité. « Une balle qui frappe dans le cœur ne saurait laisser le reste du corps indifférent ».

Son discours est un appel qui va au-delà du simple rappel du principe d’humanité qui illumine l’ensemble du droit international humanitaire, mais qui souligne également le principe de solidarité dans les relations internationales :

« Nous sommes un pays africain sous attaque, mais cette attaque dépasse nos frontières. Elle est une attaque contre le multilatéralisme, contre les principes mêmes des Nations Unies, contre chacun de nous. Laisser cette crise s'enliser sous prétexte qu'il s'agirait d'un problème africain, nécessitant une solution africaine, revient à trahir l'esprit de solidarité internationale qui fonde cette organisation et l'esprit de responsabilité et de sécurité collective qui justifie même votre présence en tant que membre de ce Conseil ».

Peut-être sera-ce le plus beau cadeau que les pays du Sud offriront à toute l’humanité : une conception nouvelle des relations internationales qui ne veut pas être uniquement liée à l’égoïsme du partage des biens et des ressources ou à la peur qui nous fait toujours voir en l’autre une menace. Une idée des relations internationales qui part de l’élément Ubuntu de l’anthropologie africaine – « je suis parce que nous sommes » – hélas déjà presque disparu, même en Afrique. Cependant, la solidarité de la ministre congolaise pour les victimes rwandaises peut être un signe que tout n’est pas perdu :

« Nous, la République démocratique du Congo, reconnaissante également, les pertes en vies humaines parmi les soldats rwandais tombés au cours des affrontements (…). Cette position coûte cher aux familles des centaines de soldats rwandais tombés dans cette guerre insensée. Même si leur propre pays refuse de les reconnaître, de leur rendre hommage ou d'accorder à leurs familles le droit de pleurer leurs pertes, nous, la République démocratique du Congo, savons combien la guerre dépasse toutes les frontières. Nous reconnaissons que la folie dans laquelle Kigali nous a entraînés fait des victimes partout ».

Nous savons que nous avons besoin les uns des autres, même d’un point de vue strictement utilitariste. Nos téléphones portables et nos autres gadgets électroniques ont besoin du coltan congolais ; nous savons aussi combien l’avenir de la planète dépend de la vie des forêts du Congo. Il serait fondamental d’apprendre à gérer ces ressources de manière équitable, afin que les Congolais, qui habitent ces terres, soient les premiers bénéficiaires des fruits de cette richesse. Il est tragique, cependant, que ce besoin en ressources soit le moteur de conflits dévastateurs qui font des victimes humaines dans la région des Grands Lacs, tout comme le problème du gaz, nécessaire pour offrir chaleur et confort, condamne à mort par le froid les enfants palestiniens et ukrainiens.

Le concept de paix au Congo, comme dans une grande partie du monde, n’est pas lié à l’idée de pacte ou d’alliance, comme dans la tradition latino-romane de la pax, souvent entendue comme l’imposition d’un ordre. L’Afrique sait bien que la paix n’est pas seulement l’absence de conflit et qu’elle ne sera pas garantie par un simple accord entre Kigali et Kinshasa. La paix n’est pas l’absence de guerre : c’est le contexte dans lequel l’homme peut s’épanouir pleinement en tant que personne, dans lequel justice, vérité, liberté et charité coexistent et s’alimentent mutuellement. La guerre, en revanche, naît là où il n’y a pas de paix, où les besoins essentiels font défaut, où l’espoir s’évapore et où la peur engendre la violence. Cette paix sera le fruit d’un effort commun, sinon elle ne pourra jamais être pleinement acquise par quiconque.

« (…) c’est ici que le monde doit relever ses défis. » Je conclus par cette idée exprimée dans le discours de la ministre pour dire qu’en dépit de la reconnaissance des grandes difficultés opérationnelles des principaux organismes internationaux (comme l’ONU, son Conseil de sécurité et l’Union africaine), ceux-ci restent des espaces cruciaux de débat, des lieux où la voix d’un pays en difficulté réclame une réponse, et qui seraient encore moins efficaces sans leur présence. Dans ces derniers conflits, nous assistons à la montée de la contradiction entre les intérêts de certains gouvernements, leurs décisions politiques et les actions, paroles et mesures adoptées par certains organes internationaux tels que le Secrétariat général des Nations Unies et la Cour pénale internationale. Ces derniers, aux côtés du Pape François, ont été les voix internationales les plus fortes pour défendre les civils palestiniens et pour demander le respect du Droit international humanitaire. L’espoir de la ministre est, en effet, celui de toute l’humanité vivant sous la violence de la guerre : « que cette Assemblée soit le rempart de la justice et de la dignité humaine. »