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Quelle Eucharistie en ce temps de confinement ?


Avec le confinement et les restrictions de rassemblement qu’impose le danger de la propagation du Coronavirus-Covid-19, on a vu se multiplier les célébrations eucharistiques online[1]. Sur des vidéos largement diffusées, on aperçoit des prêtres célébrant seuls l’eucharistie et invitant les fidèles à se connecter et à s’unir à eux. Les messages des laïcs fusent sur les réseaux sociaux réclamant auprès des prêtres ce genre d’initiatives. Ainsi faisant, on croit que la communion entre les fidèles serait maintenue via cette communion virtuelle que rendent possibles les réseaux sociaux.

Il est évident que les réseaux sociaux sont des puissants moyens modernes de communication. Grâce à eux, on rejoint un grand public connecté : la ‘digital community’ bien différente de la ‘real community’ ! Efficacité et profit, voilà les deux passwords qui justifient la prolifération des messes online. Les réseaux sociaux sont efficaces car ils rendent possible ce qui est impossible en ce temps de confinement : la rencontre réelle. Les fans et les promoteurs des eucharisties online croient profiter de ces moyens de communication pour entretenir et maintenir la communion réelle grâce à la communion virtuelle. Et ça donne l’impression de marcher, si on s’en tient au nombre de nouvelles initiatives online qui voient le jour : adorations eucharistiques et prédications.

Les réseaux sociaux sont de moyens nécessaires dont on ne peut se passer aujourd’hui au plan de la communication. Par ailleurs, il reste à savoir si, le mécanisme de virtualité et la logique de l’efficacité et du profit qui les commandent, sont aussi applicables à la célébration de l’eucharistie ; sans que celle-ci ne soit dénaturée. Mon avis est que justement les célébrations eucharistiques online auxquelles on assiste en ce temps courent le risque de vider de son sens l’Eucharistie et déformer l’image du ministre qui la célèbre. Dès lors, il s’avère important de se demander quel genre d’Eucharistie dont on a besoin en ce temps de confinement ?

Contre un certain fétichisme eucharistique que promeut ces messes online et auxquelles ne participent réellement que les prêtres, il est plus évangélique d’imaginer d’autres arts de pratiquer sa foi chacun où il se trouve et avec ceux de sa maison en ce temps d’isolement et de solitude. Et en ce sens, la tradition de l’Eglise a un immense potentiel ; surtout la prière en famille sous toutes ses formes !

Eviter tout fétichisme signifie cesser de croire que le simple fait d’avoir vu un prêtre célébrer la messe online rend une messe une réelle eucharistie. Non, les messes online restent des messes virtuelles. Leur accorder une importance au-delà de la virtualité, c’est tomber dans la logique des fétiches. La célébration de l’eucharistie, pour être vraie, doit faire l’Eglise au sens d’unir les différents membres qui participent à l’Eucharistie en un seul Corps, le Corps du Christ. C’est le fait qu’un peuple est vraiment rassemblé qui fait l’Eucharistie (I Co 11, 18). On se rappelle de la formule du père Henri de Lubac : L’Eucharistie fait l’Eglise. Et l’Eglise fait l’Eucharistie.

Lorsque l’apôtre saint Paul parle de l’Eucharistie, (1Co 11, 17-34), il désigne une communion réelle qui se réalise lors de la célébration entre chaque individu et le Christ et simultanément et inséparablement une communion entre les différents membres qui deviennent tous un seul Corps du Christ.  Pour lui, cette communion est si réelle qu’elle implique le partage du repas en commun, sans lequel l’Eucharistie reçue au lieu d’être une bénédiction devient une malédiction( I Co 11 ; 27). Cet aspect de partage de vie entre ceux qui participent à l’eucharistie fait gravement défaut aux eucharisties online. Et pourtant, elle est essentielle dans ce qui fait l’Eucharistie.

Les réseaux sociaux font le culte des ‘celebrities’. En effet, plus on est célèbre, plus on a beaucoup de ‘followers’ online. Dans cette logique médiatique, une messe online sera bien participée si elle récolte plus de likes. Et cela rend le prêtre aussi populaire, une véritable celebrity. Pourtant, dans la tradition chrétienne, l’Eucharistie est le sommet et la source de tout le culte ecclésial (Sacrosanctum Concilium n°10). Il est un culte rendu à Dieu seul. A ce titre, c’est la prière par excellence de l’Eglise. La seule et véritable celebrity de l’Eucharistie, c’est le mystère célébré : le mystère du Christ.  Les autres acteurs ne sont que de simples instruments.

Le fait que l’Eucharistie soit la « Prière par excellence de l’Eglise » questionne l’image des prêtres ‘celebrities’ que charrient les réseaux sociaux. En effet, dans l’Evangile, le Christ ne nous apprend pas seulement à prier ( Lc 11, 1-4). Il nous met aussi en garde contre les mauvaises manières de prier (Mt 6, 6-7). Ne pas se tenir aux carrefours pour bien se montrer aux hommes et ne pas rabâcher lorsqu’on prie. Voici les interdictions formelles du Maître. Etait-il là aujourd’hui à l’ère du Covid-19, il dirait à nous prêtres : les réseaux sociaux sont vos carrefours. Pour ne pas être comme des hypocrites, en priant, retirez-vous dans vos pièces, fermez vos portes et prier votre Père dans le secret (Mt 6, 5). Aux fans de messes online, il ajouterait : ne soyez pas trop extravertis. Priez dans le silence de vos cœurs avec ceux qui vous sont proches !

Dès lors, ce temps de confinement peut s’avère un temps de grâce avant tout pour ceux qui célèbrent la messe. En effet, à force de la célébrer régulièrement, on risque la routinisation. Le célébrant finit par être comme un « fonctionnaire » qui exerce un rôle automatique pour les autres . Nous prions pour vous, disons-nous souvent ! Et si ce temps était celui pendant lequel, nous prêtres prierions et célébrerions pour nous-mêmes ? Le temps de redécouvrir les vertus oubliées de la messe célébrée seul  sans bruit d’avant le concile Vatican II ? Alors ce temps d’épreuve se changerait en temps de grâce.

Loin de tout égoïsme, je crois que « le bien du monde » pour lequel l’Eucharistie est offerte est autant une priorité que le bien du célébrant lui-même. En ce temps d’isolement, prier derrière les portes fermées peut être une opportunité de découvrir les bienfaits de la messe pour celui qui la célèbre. Ainsi on échapperait au piège du ‘prêtre-star’ auquel nous expose les réseaux sociaux.

Les fidèles laïcs qui sollicitent les messes online le font avec bonne foi, croyons-nous. Et pourtant, sans le savoir, ils jouent le jeu des réseaux sociaux. Leur truc consiste à nous rendre absents auprès d’une minorité de personnes qui nous est présente et nous donner l’impression d’être présents auprès d’une foule immense  qui nous est éloignée. Au finish, pour ceux de notre maison, nous sommes de présents-absents avec la bonne excuse de suivre la messe online. Contre cette dispersion, une sœur nigériane, Teresa Okure a proposé que ce temps de fermeture des églises devienne un temps de retour aux racines de ce que signifie être Eglise. Pour elle, il s’agit de redécouvrir la famille comme une église domestique, un vrai lieu de rencontre avec Jésus. Ainsi faisant, nous prendrions au sérieux les paroles du Seigneur : là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis présent au milieu d’eux (Mt 18,20) [2].

Quoi de plus beau en ce temps d’isolement et de solitude que de se soutenir les uns  les autres dans une prière commune ? Proches les uns des autres, nous nous faisons des eucharisties, don de vie pour les autres en ce temps où tout le monde se demande d’où le secours nous viendra-t-il. Notre eucharistie en mode confinement est à saisir comme solidarité, proximité, présence réelle et non comme un temps religieusement passé devant son ordinateur, son Smartphone ou sa tablette à suivre une messe diffusée sur un écran auquel on s’accroche.

Alerter sur le risque du fétichisme que courent les messes qui prolifèrent online n’a rien de rébellion contre la révolution numérique. C’est encore moins un manque d’admiration pour le zèle des prêtres qui se donnent à de telles célébrations. Loin s’en faut. Les réseaux sociaux font partie de notre vie moderne. Leurs avantages en matière de communication sont bien connus et appréciés. Delà, on ne peut fermer les yeux sur la logique commerciale qui hante les propriétaires de ses entreprises.

En effet, leur logique de l’efficacité et du profit ne marche pas lorsqu’elle est appliquée à l’Eucharistie. Dans l’Eucharistie, c’est le Christ qui se donne ; comme il s’est donné sur la Croix. Sur la Croix, l’abaissement fait place à l’efficacité, la faiblesse à la puissance et  le don au profit. Abaissement, faiblesse et don de soi…voilà autant de vertus que ne prisent pas les propriétaires des entreprises qui gèrent les réseaux sociaux comme whatsapp, Facebook, Instagram, Twiter…

Encourager les chrétiens à passer du temps ensemble- tout en respectant les consignes de précaution édictés par les experts sanitaires-, réciter les prières chrétiennes, prier le rosaire et méditer la parole de Dieu en famille ; voilà de simples reflexes chrétiens auxquels on peut s’accrocher en ce temps de confinement. Quant aux prêtres, en attendant la fin de l’orage Covid-19, il faudra s’habituer à faire le deuil des foules qui participent aux célébrations eucharistiques et apprendre à célébrer seul dans le secret pour la gloire de Dieu, le salut du monde et le sien propre.

 

[1] Ces célébrations diffèrent de la diffusion en direct des messes comme celles du Pape transmises par exemple par la télévision catholique française KTO.

[2] Voir le compte-rendu de son intervention faite par: AGNES AINEAH, « ‘Closure of churches God’s call to return to our roots to be Church’ African Nun reflects ”in ACI Africa, 31March.