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Les politiciens que le pape François rencontrera en RD-Congo


Après son voyage reporté en juillet 2022, le pape François visitera la RDC du 31 janvier au 03 Février et continuera son voyage au Sud Soudan du 03 au 05 février, en compagnie de l’archevêque de Canterbury et du modérateur de l’assemblée générale de l’Église d’Écosse. En RDC, par rapport au plan initial, l’étape de la visite à l’Est a malheureusement été supprimée, visiblement pour raison de sécurité. Et pourtant Goma est un miroir de la situation sociopolitique de la DRC. Dans son programme, il est prévu que le 31 janvier, le pape François rende une visite de courtoisie au président Felix Tshisekedi et rencontre les autorités, la société civile et le corps diplomatique au palais de la Nation.

Quels politiciens le pape François trouvera-t-il en RDC ? Je me propose de dresser leur portrait en sachant qu’ils seront très présents et tenteront de capitaliser cet évènement en leur faveur. Au-delà de l’enthousiasme du moment, il est important de s’intéresser à la figure de ces acteurs dont on sait que leur rôle est capital dans le destin de la RDC, hier, aujourd’hui et demain. Une réflexion à ce sujet est importante lorsqu’on est en RDC ; pays où la politique et la religion s’entremêlent au risque d’une instrumentalisation de la religion par la politique et vice versa.

Peut-être qu’en leur rappelant ce qu’enseigne l’Eglise catholique à propos de la vocation de politiciens chrétiens et en les invitant à la cohérence entre la foi et la vie[1], le souverain pontife les aidera à retrouver la noblesse de leur mission évangélique au service de la nation ; mission à laquelle, jusque là, ils ont globalement failli.

Des politiciens anciens élèves de l’école de la mission

Pour décrire la RDC, le philosophe congolais V. Elongo Lukulunga parle d’un pays  « surchristianisé »[2] ; c’est-à-dire, un pays caractérisé par une adhésion massive du peuple au christianisme qui se traduit par une croissance exponentielle de chrétiens[3], toutes confessions confondues, une multiplication de lieux de cultes, d’attitudes religieuses comme les prêches sur les carrefours, les prières dans les instances publiques comme au Parlement ou au Sénat, dans les transports en commun, dans des universités, dans des milieux carcéraux, …Dans ce contexte, on ne peut s’étonner que les politiciens congolais  auxquels s’adressera le pontife, sont en très grande majorité des chrétiens.

En général, les catholiques d’entre eux ont fréquenté l’école de la mission. Certains sont des ex petits séminaristes et grands séminaristes. Ils sont connus pour leur ferveur religieuse. Ils sont très pratiquants, membres de chorales, responsables de groupes d’action catholiques et membres des conseils paroissiaux et diocésains. Ils se marient à l’Eglise et demandent les sacrements pour leurs enfants. Ils sont de généreux mécènes. Ils sponsorisent la construction ou la réfection des édifices religieux, les pèlerinages, les fêtes paroissiales et diocésaines.  Ils offrent de cadeaux juteux aux hommes et femmes de Dieu (véhicules et/ ou argent). De cette manière, ils apportent leur soutien à l’œuvre de la mission. Et en contrepartie, les politiciens demandent qu’on prie pour eux. Ce qui est généralement fait. En bref, on peut dire que par leur pratique religieuse, les politiciens congolais sont de ‘bons chrétiens’.

Au-delà de ce comportement typique des anciens élèves de l’école la mission, qu’en est-il de  leur responsabilité politique, leur gestion de la Cité? Lorsqu’on se pose cette question, on touche à la face cachée de la pratique religieuse des hommes et des femmes catholiques qui président au destin de la RDC.

En effet, la RDC, dirigée par des politiciens majoritairement chrétiens, cumule tous les paradoxes. Pays dit « scandale géologique » à cause de ses multiples richesses naturelles, il est en même jalonné de crises multiformes : instabilité politique, guerres à répétition avec leurs lots de victimes humaines, crises sociales, corruption…En 2022, la RDC a été classée 175/189, sur l’Indice du Développement humain publié par les Nations Unies. A qui attribuer la responsabilité de cette situation sociopolitique de la RDC ? Sans hésitation, c’est d’abord à la classe politique.

Après les 32 ans du régime de Mobutu, de triste mémoire, les classes politiques se succèdent au pouvoir sans que la situation sociale du pays ne s’améliore. Les désillusions crées par le régime politique actuel prouvent que les politiciens congolais sont là pour se servir et non pour servir. Ils changent de camp selon que leurs intérêts sont en jeu. On en a connu qui étaient trop mobutistes hier, puis convertis en chantres du ‘kabilisme' et aujourd’hui, ils sont supporteurs acharnés de Félix avec son regroupement dit Union sacrée. Et cette transhumance politique a un gain : leur accumulation des richesses du pays au détriment d’une grande majorité de la population. 

C’est cet état de fait décrit ci-haut qui questionne l’apparente foi catholique de politiciens congolais. Comment se fait-il que d’hommes et de femmes, si fervents catholiques n’aient aucune idée du bien commun, du sens de la justice et de l’équité ? Pourquoi leur pratique religieuse n’influence pas positivent leur agir en politique ? La réponse à ces questions exige qu’on essaie de comprendre l’autre face de leur pratique religieuse.

De politiciens plus constantiniens que catholiques

A mon avis, les compatriotes déçus de l’agir des politiciens catholiques congolais se méprennent sur le sens de leur pratique religieuse. Plus que la mise en pratique de la foi catholique et ce qu’elle commande en ce qui concerne l’agir politique, nos politiciens pratiquent une ‘religion civile’ s’inspirant du modèle de fonctionnement de la société datant de l’empereur romain Constantin (27/ 02/272- 22/05/ 337). Pour eux, la pratique religieuse concourt au renforcement de leur assise politique comme à l’époque du régime constantinien.

Qu’est-ce que le constantinisme ? Il s’agit d’un mode de fonctionnement de la société où les rapports Église-État répondent aux critères initiés depuis l’empereur Constantin, avec l’édit de Milan (313)[4]. En effet, avec l’édit de l’empereur Constantin, le christianisme devient la religion de l’empire. Les chrétiens semblent acquérir la liberté de prêcher l’Évangile, mais enfin de compte, c’est une liberté domestiquée. C’est une liberté au service de l’empereur et ses agents. La foi chrétienne devient une religion civile, une religion au service de l’empire. Il est hors de question que l’Evangile soit proposé à l’Empereur et ses agents comme une parole qui sollicite leur conversion.

Ici les chrétiens peuvent  leur religion sans problème. Mais tout cela ne doit pas troubler l’ordre et bousculer les règles du jeu fixées par Constantin et ses agents. Tout ce qu’on attend des chrétiens, ce qu’ils occupent des œuvres caritatives, prient pour la paix et ceux-là qui exercent l’autorité publique. En contrepartie, l’empereur et ses agents apportent leur soutien à l’Eglise.

Les différents offices religieux organisés lors de cérémonies publiques : les messes d’action de grâce demandées par les partis politiques, les séances de prière au parlement et au début de mandats des présidents ou des cérémonies nationales…participent à cette logique constantinienne. Ils concourent au renforcement du pouvoir des politiciens en leur conférant un cachet divin. De la part de l’Eglise, ces offices religieux sont parfois une marque de gratitude de serviteurs de Dieu à l’égard de serviteurs de Constantin. Il s’agit donc d’un rapport apparemment : gagnant-gagnant. Pourtant, en vérité, dans ce rapport marchant, le gagnant ce sont les politiciens, les agents de Constantin. Car somme toute, leur aide à l’Église ne vise qu’à renforcer leur hégémonie, leur sacralisation et s’assurer de la soumission passive et silencieuse de l’Église. Et le fait que l’Eglise accepte leurs cadeaux sans questionner d’où viennent ces fonds, fait de l’église, d’une certaine manière, une alliée objective des ces hommes et femmes qui détournent impunément les biens publics.

Par ailleurs, il convient de noter que l’époque de Constantin n’a pas produit que de chrétiens dociles et vassaux du régime. En effet, même dans un contexte d’alliance : Église et Empire, il ne manqua pas des chrétiens courageux à s’opposer à cette politique et à défendre la primauté de Dieu et la liberté de l’Évangile. C’est le cas de premiers martyrs chrétiens. En RDC, l’effort de défendre la liberté de l’Evangile ne manque pas. Comme par exemple quand des chrétiens, le 16 février 1992, avaient défié la dictature de Mobutu pour exiger plus de démocratie. Pendant le régime de Joseph Kabila, les marches organisées par le Comite Laïc de Coordination sont aussi à saisir dans cette optique. Lorsque la CENCO, par ses lettres, dénonce la corruption, la cupidité de politiciens et leur immoralité, nous sommes bien au plan de cet effort de se libérer du constantinisme.

C’est pour cela qu’il convient toujours de se méfier des éloges des politiciens à l’égard des évêques ou des prêtres. En ayant à l’esprit la logique constantinienne, on comprend que la pratique religieuse des politiciens congolais concoure plus à une stratégie politique qu’à un désir d’écouter l’Evangile, de se convertir et servir la Nation. Contrairement à ce que croient certains hommes d’Eglise en RDC, la norme d’action de politiciens catholiques congolais ce n'est ni l’Evangile ni l’enseignement social de l’Eglise. Leur norme, c’est ce que commande le parti. Leur autorité morale n’est ni l’évêque ni le curé. C’est bien le chef du parti. Et d’ailleurs ils ne s’en cachent pas. On n’est loin ici d’une stigmatisation abusive.

 Les politiciens catholiques congolais ne sont pas les seuls qui se trouvent dans cette situation. En 2002, pour faire face au défi de l’incohérence des politiciens catholiques dans le monde, la Congrégation pour la doctrine de la foi a  publié une Note doctrinale relative aux Questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique ». Dans celle-ci, le politicien catholique britannique, Thomas More, est donné en exemple comme quelqu’un qui a défendu par sa vie et sa mort, «la dignité inaliénable de la conscience»  et a prouvé que l’on ne peut pas séparer l’homme de Dieu, ni la politique de la morale[5].

De la politique comme  un métier noble

Le pape François est connu pour son attention à l’égard des pauvres et des marginalises. Et cette catégorie se compte par plusieurs millions en RDC. Leur situation est le résultat d’une gestion égoïste de biens publics par des politiciens ‘très catholiques’ mais qui n’ont aucun respect pour le bien commun et ne se préoccupent pas du sort des pauvres. Et pourtant, si nos politiciens mettaient en pratique ce qu’enseigne la foi catholique au sujet de la gestion de la Cité, ils amélioreraient la vie du peuple dans ce pays don- béni- Dieu.

En effet, contrairement à une opinion qui croit que la politique est un sale métier, l’art de mentir, l’Eglise catholique considère le métier de politicien comme noble. Elle encourage les chrétiens à prendre activement part à la ‘politique’, à savoir à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun. Ce bien commun inclut la défense et la promotion de réalités telles que l’ordre public et la paix, la liberté et l’égalité, le respect de la vie humaine et de l’environnement, la justice, la solidarité, etc[6].

L’Eglise catholique enseigne que les clercs (évêques, prêtres et diacres) ne remplissent pas de charges publiques comportant une participation directe à l’exercice du pouvoir civil[7]. C’est par ses membres laïcs que l’Eglise se rend présente et active dans la vie du monde (Africae Munus (AM), 128).  Les laïcs sont appelés à la sainteté et à vivre cette sainteté dans le monde (AM 129). C’est à eux qu’il revient d’exercer une activité politique directe. Ils agissent dans la société comme «citoyens, isolément ou en groupe, guidés par leur conscience chrétienne»[8]. Et, pour servir l’ordre temporel selon l’esprit évangélique, ils ont besoin d’être soutenus par l’action du Christ, éclairée par la Parole de Dieu et l’enseignement social de l’Eglise.  Au centre de l’action politique, l’Eglise place le service de  la personne humaine et le bien commun (AM 129).

Vu le degré d’incivisme, de la  corruption, du clientélisme …en cours en RDC, on se rend compte que cette belle doctrine de l’engagement du laïc en politique n’a pas produit de fruits escomptés. Comme la visite du pape a aussi un caractère pastoral, on ne peut s’étonner qu’il rappelle encore une fois aux politiciens qui se disent catholiques l’exigence de tenir ensemble la pratique religieuse et l’engagement en société. Car on ne peut se dire catholiques en paroisse et au moment prêter allégeance à un parti ou à une autorité morale dont l’agir contredit clairement l’évangile.  

 

[1]CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, « Note doctrinale. Questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique », in https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20021124_politica_fr.htl, n°1, 1§.

[2]ELONGO LUKULUNGA V., « La surchristianisation au quotidien à Kinshasa. Une lecture de l’autre face de la religion », dans Congo-Afrique, n°368(2002),

[3]La RDC abrite la sixième population catholique au niveau mondial devenant ainsi le premier pays africain à majorité catholique.

[4]HAUERWAS St., WILLIMON W. H., HAUERWAS St., WILLIMON W. H., Étrangers dans la cité, Paris, Cerf, 2016, p. 68.

[5]CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, op. cit., n. 1§ 1.

[6] IBID., n. 1. §3.

[7] CODE DU DROIT CANONIQUE. Latin-français,  Paris, Centurion/ Cerf, Tardy, 1984, canon 285 §3.

[8] VATICAN II, « Gaudium et Spes », n°76. §1.