
Vous avez dit : « Que les médiocres dégagent »
Cet article reprend le résumé des recherches faites par les étudiants de 3e année de graduat au Philosophât Isidore Bakanja (PIB)-Bukavu/ RD Congo, à propos de la signification de la « médiocrité », selon qu’elle se dégage dans les propos tenus par le Cardinal Archevêque de Kinshasa Laurent Monsengwo Pasinya. En effet, le 2 janvier 2018, dans son adresse condamnant la répression des marches catholiques, les Cardinal déclarait : « Il est temps que les médiocres dégagent et que règnent la paix et la justice en RDC.»
Pour saisir le sens des mots du prélat catholique, les étudiants avaient interviewé plusieurs personnes. L’objectif de l’interview, disent les étudiants des Missionnaires d’Afrique, n’est pas de rentrer dans le conflit politique opposant la personnalité du Cardinal avec celle de l’autorité politique, mais plutôt de saisir comment cette phrase nous parle aujourd’hui dans l’effort de bâtir la cohésion sociale dans la ville de Bukavu et partout au Congo. En lien avec le synode des évêques sur la question de la jeunesse, nous ne retenons ici que les significations qui sortent de réponses de jeunes. C’est une manière de leur donner de la voix au sujet de problèmes de sociétés.
- Le sens global du mot « médiocre »
Dans son étymologie, médiocre vient du latin mediocris, dérivé de medius, qui est au milieu. Dans son extension, le mot signifie encore de peu d’esprit, de talent, de capacité, de valeur; sans mérite.[1] Pour le philosophe camerounais Njoh MOUELLE, l’homme médiocre « est l’homme du milieu, c’est-à-dire du centre. »[2]. Dès lors, il est évident que tout le monde peut tomber dans la médiocrité. Mais il y a problème du moment où on veut se pérenniser dans la médiocrité, tout en refusant de se mettre en question ni par soi-même, ni par les autres. C’est ainsi que, un homme médiocre n’est pas seulement un être moyen, du milieu ; mais plus profondément ; un homme qui se contente du minimum, parce qu’incapable de se réinventer. C’est un homme qui, après avoir tourné le dos à l’effort, s’abandonne à la monotonie.
Pour le Père Théodore SHANIKA[3], « un médiocre cherche à gagner sans effort et sans mérite, dans l’illégalité ou l’illégitimité. Tous les moyens sont bons, dans la mesure où ils lui permettent d’atteindre ses fins : La corruption, la tricherie, le mensonge systémique, des violences inouïes, la brutalité policière, etc. » L’homme médiocre manque de personnalité, d’originalité, d’authenticité ; il est aliéné. Et selon l’expression forgée par Engelbert M’VENG, celui-ci vit dans une « pauvreté anthropologique. » C’est un homme qui, au lieu de faire, il se laisse faire, au lieu d’agir il se laisse aller. Il n’a donc pas le sens de créativité. Il vit dans l’ordre du minima, parce qu’incapable de faire un saut vers l’excellence. C’est dans cette perspective que Denis BACIKUDERE[4] affirme qu’ « un médiocre est incapable d’assumer ses responsabilités et de reconnaître ses insuffisances » Et pour renchérir, Esther BAHATI[5] pense que « le médiocre est synonyme de celui qui manque de capacités intellectuelles et/ ou d’élévation de pensée. Il est cependant, celui qui ne cultive pas ses talents.»
La médiocrité en définitive, reste un obstacle majeur au développement de l’Afrique et de la R.D.Congo en particulier. Il est ainsi nécessaire d’abord de comprendre comment la médiocrité en tant que vice se décline dans la société congolaise. Et ensuite, lui trouve une alternative dans la vertu. Car, si la médiocrité est un obstacle au développement, il convient d’en sortir pour aller vers l’excellence et promouvoir un nouveau type d’homme. Pour Njoh MOUELLE l’excellence est identifiée au fait de « se situer en haut de l’échelle, dans une position supérieure à celle de tous ceux qui se rangent massivement au bas et au milieu de l’échelle»[6].
- De la médiocrité des politiciens en RDCongo
Des interviews réalisées par les étudiants de différentes congrégations, il se dégage que la médiocrité, dans les propos du cardinal, s’applique d’abord à la classe politique dirigeante. Car c’est elle le premier responsable de la déconfiture de la société congolaise. Voici ce que pensent quelques jeunes :
-Monsieur KAYARI, étudiant à l’Université Officielle de Bukavu(UOB): « Que les médiocres dégagent signifie qu’il est temps que les dirigeants qui n’ont pas été capables de porter le pays à la paix laissent la place à ceux qui le pourront.»
- SHOKA SHOKA Jules, étudiant à l’Université Catholique de Bukavu(UCB) : « celui qui est irresponsable et incapable de gérer le pouvoir. La médiocratie provient de la mauvaise gestion des affaires publiques, de l’insensibilité du pouvoir à répondre aux misères de ses citoyens. Le médiocre est celui qui s’enracine au pouvoir avec l’idée de changer la constitution et de la tailler à son solde. Donc, il est grand temps qu’il démissionne pour être remplacé par un homme de progrès, conscient de changer le bien être social.»
- Mademoiselle MAHESHE Judith, élève au lycée Cerezi : par l’expression que les médiocres dégagent: « Le Cardinal veut interpeller le gouvernement en place pour ce qui est de sa mégestion. Que les médiocres dégagent : que ceux qui ne sont pas capables cèdent leurs places, déclinent leur responsabilité car ils sont irresponsables.»
- MWAMINI Victorine, religieuse chez Ursulines à Bukavu : « les médiocres sont les autorités politico-administratives qui n’arrivent pas à exercer leur fonction comme il se doit, qui échouent de résoudre les problèmes socio-économiques et persistent à rester au pouvoir ».
- Lambert UKECI, étudiant à l’UOB : « les médiocres sont incapables et responsables de la mauvaise gestion des biens publics, ils doivent quitter et laisser la place aux autres. Ils ont trahi le peuple et n’ont pas à endormir le peuple. Ils sont médiocres parce qu’ils sont irresponsables notoires. Alors que la politique est l’organisation et la gestion rationnelle de la cité, les médiocres désorganisent et sèment des troubles dans notre pays »
- De la médiocrité comme vice sociétal
Après avoir indiqué que dans les propos du Cardinal, les médiocres à dégager sont d’abord les hommes et femmes politiques, les données récoltées attestent que les jeunes ont conscience que la médiocrité est un vice que l’on retrouve dans toutes les couches de la société congolaise. Écoutons certains d’entre eux.
- Jean Baptiste ILUNGA: « la médiocrité est d’abord constatée dans la population. Elle demeure passive face à la situation politique tendue. Dans nos quartiers, il faut déplorer un environnement malsain, le non-respect de règle d’urbanisme, le ‘daoula’ »[7].
- Sandy Kalenga : « la médiocrité relève d’un manque de conviction et d’un fondement solide des valeurs. Il est impérieux de savoir sur quelles valeurs nous (dirigeants et peuple) fondons la gestion de la république, chacun à son niveau. Fort malheureusement, l’on se conduit sans repère éthique et morale. C’est pourquoi l’on tombe dans la médiocrité ».
- MUSHAGALUSA MUDEKEREZA, (professeur assistant) :« le grand défi de la médiocrité est à situer dans la population étant donnée que la population congolaise fait preuve d’une certaine lâcheté et paresse. Selon E. Kant, la paresse et la lâcheté sont des causes qui expliquent qu’un grand nombre d’hommes libres s’enferme dans la servitude ».
- George BISIMWA, étudiant en Droit à Université Libre des Grands Lacs (ULGL): « tous nous sommes devenus des médiocres qui s’ignorent. Autant sont médiocres les politiques pour n’avoir pas réussi à améliorer les conditions de la vie matérielle des congolais, autant le sont encore plus les religieux pour n’avoir pas réussi à relever les conditions de la vie spirituelle et morale des congolais ; parce que là où la religion a réussi, on n’aurait plus à faire à une telle classe politique ».
- MUSHAMUKA Jean-Marie: « les médiocres ne sont pas que les gouvernants! Un enseignant, incapable de contribuer à l’émergence de ses élèves, a un côté médiocre. A la fin de l’année, il mérite de dégager l’établissement pour laisser la place à l’excellent. C’est ainsi que les élites auront place sur l’étendue de la république. »
- Bora MWANDAGALIRWA (jeune célibataire entrepreneuse) : « Il ya des médiocres au foyer. Il faut donc aussi parler de la médiocrité d’un mari paresseux. Celui qu’on appelle : « Zukaolye » « réveille-toi et mange » dans le foyer convient pour dire à l’homme qu’il est médiocre car « mwanaume si tumbu tu ! ». ‘L’homme n’est pas que ventre’. Il faut bien travailler.
- Père Bernard CIBAMBO (jeune missionnaire xavérien) : « il y a des gens (religieux ou religieuses, prêtres, sœurs, séminaristes,…) qui ont quitté le monde et sont entrés dans l’Église. Le monde n’a rien perdu et l’Église n’a rien gagné. Qui sont-ils ? Ce sont des médiocres »
- Du vice de la médiocrité à la vertu de l’excellence
Après avoir écouté comment plusieurs personnes interprètent l’expression « Que les médiocres dégagent », les jeunes du PIB[8] concluent, à la suite du philosophe camerounais Ebénézer NJOH MOUELLE, qu’il faille passer du vice à la vertu. C’est-à-dire trouver l’alternative dans le passage de la médiocrité a l’excellence pour promouvoir le développement. En effet, selon NjohMouelle: « Le développement des mentalités devrait permettre l’avènement d’un homme libre et libérer de toute les formes de servitudes entravant son développement global »[9]. Le développement véritable doit permettre l’épanouissement plénier de l’homme et de la femme. C’est pourquoi la « révolution copernicienne » proposée par Njoh-Mouelle, vise à promouvoir un type d’homme nouveau, à l’issue de ce développement : l’homme excellent[10].L’émergence de l’excellence nécessite des mythes révolutionnaires que des mythes pervers qui plongent dans la médiocrité de soumission due aux stéréotypes et exploitations diverses. Il faut dépasser cette mentalité de manque d’estime de soi, d’aliénation, d’attentisme et de dépendance naïve. Promouvoir l’excellence c’est humilier les humiliations des médiocres. Nous devons être des savants- prophètes et visionnaires pour aider le peuple de se libérer.
Les recherches des étudiants s’inscrivaient dans le cadre du cours d’Anthropologie culturelle et sociale, dispensé par le père xavérien Gabriel Basuzwa. Aux dires des étudiants, la proposition de l’excellence comme antidote à la médiocrité rime bien avec une de visée du cours. Se référant à leurs notes de cours, les étudiants concluent : « L’heure a sonné de nous libérer de la médiocrité qui rôde autour de nous car le cours d’Anthropologie culturelle et sociale au PIB se veut être « […] non seulement une source d’information, mais aussi une base de transformation de plus en plus profonde [...] »[11]. Nous devons être des hommes et des femmes d’excellence et capable de dénoncer les situations de disparité sociale et de médiocrité qui font que certains vivent dans des bonnes conditions alors que d’autres périssent. Hommes et femmes, tous avons la même dignité et des potentialités qui puissent nous aider à développer la Ville de Bukavu. Etienne de la Boétie n’avait-il pas raison lorsqu’il dit que « la servitude des peuples est volontaire, c’est le peuple lui-même qui se laisse débêtir et abâtardir »[12].
[1] Dictionnaire Littré, http://www.littre.org/definition/médiocre, consulté le 06 mars 2018 à 21h38’, par les étudiants de Missionnaires Xavériens.
[2]Njoh MOUELLE, E., De la médiocrité à l’excellence, Ed. Clé, Yaoundé, 1998, p. 48.
[3] Prêtre de l’Ordre de Schoenstatt, vivant en Allemagne, contacté par correspondance, le 25 février 2018 14h38’.
[4]Etudiant en deuxième année de graduat chez les missionnaires xavériens, interviewé le 23/02/ 2018.
[5] Etudiante en médecine en Doc 4 à l’U.E. A, interviewé le 23 février à 15h17’.
[6]Njoh MOUELLE, E., Op. Cit., p. 52.
[7] « Daoulage » désigne un phénomène à Bukavu qui consiste à acquérir illicitement le courant électrique, sans être inscrit au compteur de la Société nationale d’électricité (SNEL).
[8]Philosophat Isidore Bakandja.
[9]E. NJOH-MOUELLE, De la médiocrité à l’excellence (Essai sur la signification humaine du développement), Collection Etudes et documents, Éditions CLE, Yaoundé, 1998, p.20-21.
[10]Idem, p.21
[11] Dr Gabriel BASUZWA, Syllabus du Cours d’anthropologie culturelle et sociale, PIB, 2017-2018, Inédit, p.2
[12] E. De la Boétie, Discours sur la servitude volontaire, Flammarion, Paris, 1983



