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A la découverte du Centre Culturel et Musée de la Vallée du Logone


 

Le père Antonino Melis, est un missionnaire xaverien d’origine italienne. Depuis 1985, il est en mission en Afrique : au Tchad et Cameroun. Spécialisé en examens médicaux, il a exercé ce métier avant d’entrer dans la congrégation xaverienne. Il a  par la suite découvert l’anthropologie et la linguistique en Afrique. Docteur en anthropologie de l’université de Tours en 1999, il a pendant des années collaboré avec des universités italiennes. Parmi ses publications il y a deux dictionnaires (Masa-Français et Gizey-Français). Depuis 2011, il assume le rôle du directeur général du Centre culturel et musée de la vallée du Logone[1]. Dans cette interview avec le père Louis Birabaluge, coordinateur du Centre d’Etudes Africaines des Missionnaires xavériens, le père Melis nous fait découvrir le Centre dont il est au service. Il affirme que même si le Centre est une institution laïque, il y a lieu de le penser comme une des réalisations des intuitions de la récente encyclique du pape François : Fratelli Tutti, sur la fraternité et l’amitié sociale (octobre 2020).

Louis Bira (LB) : Père Antonino Melis, comment est né en vous l’idée de mettre sur pied un Centre culturel ?

Antonino Melis  (AM):  Passionné des cultures et des langues en particulier, j’ai vu au fil des années le grand changement culturel en acte en cette zone de l’Afrique, et surtout chez la population Masa. J’ai vu disparaitre beaucoup de choses dans l’indifférence de tous. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose, parce que les populations actuelles ne se rendent pas compte de ce qui est en train de se passer. Des chercheurs contactés, surtout ceux qui ont travaillé dans cette zone dans laquelle ils ont bâti leurs carrières de chercheurs, m’ont découragé, mais d’autres m’ont encouragé, en premier lieu l’Evêque de Yagoua d’alors Mgr. Emmanuel Bushu qui me confia la tâche d’étudier un projet de musée diocésain. Par la suite la rencontre avec le Jésuite espagnol José Luis Ferrer donna une orientation différente, plus ouverte et laïque.

LB : Que vise le projet du Centre Culturel ?

AM: La finalité du projet est d’aider les nouvelles générations à garder et valoriser leurs racines culturelles sans renoncer à leurs origines. Qu’elles apprennent à vivre dans un monde globalisé, en assumant leurs spécificités et richesse culturelle. Le Centre culturel et Musée dans la Vallée du Logone est un lieu de dialogue et de rencontre intercommunautaire, un lieu dans lequel, les personnes de différentes langues et cultures apprennent à dépasser leurs particularités ethniques et vivent ensemble en harmonie. Car désormais, elles font partie d’une seule communauté.

Pour cela le projet cherche à promouvoir des capacités dans l’ensemble de la population .Des capacités qui contribueront à faire que les cultures locales de ce territoire ne disparaissent pas. Ainsi la richesse culturelle et l’avenir de cette région sont dans les mains des communautés humaines engagées dans la construction d’une société nouvelle et prospère, dans laquelle  chacun peut exercer les droits sans exclusion pour des raisons ethniques, de genre  ou d’origine sociale.

LB : Qui fréquentent le Centre Culturel ?

AM : Le Centre Culturel est formé de trois parties différentes mais reliées entre elles : une bibliothèque scolaire avec tous les livres de texte, ouverte l’après-midi et avec la possibilité d’étudier le soir ; une bibliothèque scientifique en sciences humaines concernant les populations de la région, dédiée aux étudiants universitaires et aux chercheurs, fréquentée surtout par ceux qui sont en train d’écrire un mémoire ou une thèse ; une salle informatique avec internet libre pour les élèves.  A cela s’ajoute le deuxième gros volet qui est le Musée ethnographique des populations de la vallée du Logone, pas encore ouvert au public mais en cours de réalisation.

LB : Comment sont financées les activités du Centre Culturel ?

AM : Le Centre Culturel est régi par une association reconnue par l’Etat camerounais, dont font partie le Diocèse de Yagoua, la Mairie de Yagoua, Sana Logone (une ONG camerounaise) Globalmon ( une ONG espagnole) et Africa degna (une ONG italienne). Ce sont les membres de ces associations qui s’intéressent à chercher les fonds d’abord pour la création et ensuite pour le fonctionnement. En effet les fonds pour le fonctionnement viennent en grand partie de l’Espagne et de l’Italie. Un service de secrétariat et deux chambres pour accueillir des chercheurs procurent un petit revenu.

LB : Dans sa nouvelle encyclique, Fratelli Tutti (Octobre 2020), le pape François appelle à une fraternité universelle qui tire profit de la richesse culturelle de tous les peuples. Le projet du Centre Culturel serait-il une réalisation du souhait émis par le pape ?

AM : Je peux répondre par l’affirmatif ; même si le Centre culturel est une institution laïque. En effet, nous nous retrouvons pleinement dans cette expression du Pape.  Il est écrit dans le projet du Centre :

« ce Centre doit promouvoir une transformation culturelle qui soit profonde, c’est-à-dire qu’elle aide à reconstruire les relations individuelles d’engagement, de solidarité, de respect ; les relations de  groupe de démocratie, tolérance et organisation, et les relations sociales, en revalorisant les droits humains, le travail, l’autonomie, le genre et l’équité. Dans cette recherche, il faut identifier les nouvelles valeurs qui doivent prévaloir dans ce Centre de Culture et Ecomusée qui se définit comme une entité Publique, Autonome et Autogérée »

LB : Quels sont les défis auquel est confronté le Centre Culturel ?

AM :  La nécessité de la création d’un Centre de ce  tel type répond au fait d’une perte de valorisation des traditions culturelles de la région de la Vallée du Logone de la part de ses habitants. L’oubli des origines comporte un affaiblissement de l’identité culturelle qui limite les énergies et les possibilités de la société pour pouvoir affronter un futur avec succès. A cela s’ajoute la rencontre brusque avec le monde globalisé, et la jeunesse attirée par certains aspects de la modernité, pas toujours les meilleurs. La formation éducative actuelle au Cameroun et au Tchad, d’autre part, ne génère pas des espaces pour que ses étudiants et professeurs promeuvent et revendiquent leurs coutumes. Les moyens de communication exercent une influence sur  les enfants et la jeunesse . Ils sont poussés à adopter des pratiques aliénées à leurs valeurs culturelles. Notre défi est d’accompagner les jeunes générations dans ce passage d’un monde traditionnel à un monde globalisé, sans que ce dernier n’élimine le premier. Et il y a  ici une tâche ardue, lorsqu’on sait la puissance des moyens des communications modernes.

LB : Un mot d’espérance ?

-AM : Dans des pays comme le Cameroun et le Tchad, où le pouvoir est confisqué par une petite minorité et la jeunesse est délaissée par les gouvernants, les jeunes qui fréquentent le Centre avec constance, qui étudient, souvent avec l’estomac vide, et luttent  pour son futur, sont des signes d’espoir pour un future meilleur. Des jeunes issus de population qui autrefois se faisaient une guerre permanente et qui sont maintenant devant le même tableau noir en train de faire des exercices de mathématique ou de physique, sont le signe qu’un jour meilleur de connivence pacifique et de collaboration est possible. Voilà la raison de notre espoir.

 

[1] Pour plus d’informations, voir le site du Centre : www.valleedulogone.com