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Questions du Covid-19 aux chrétiens. Une perspective africaine.


Les questions que le virus du Covid-19 pose aux chrétiens sont à comprendre à partir de l’origine de ce virus très mortel, ses conséquences sur l’humanité et les moyens disponibles aujourd’hui pour le vaincre. Par rapport à son origine, les recherches disponibles attestent que le virus serait d’origine animale qui par la suite s’est transmis à l’humain. A présent, la transmission se fait d’humain à humain. S’agissant de ses conséquences, elles sont  désastreuses si on considère le nombre de décès au niveau mondial : 846 851[1].

A ce propos, l’Afrique a été chanceuse. Car les 54 pays n’enregistrent jusqu’à présent que 1 245 108 cas de contamination. Les malades guéris sont chiffrés à 976155 tandis que les cas de décès sont 29581. En Sierra Leone, les chiffres disponibles font état de : 2022 cas de contaminés, contre 1594 cas de guéris et 70 cas de décès[2].  Ce nombre de décès est certes important ; mais il reste bas par rapport aux autres continents. Et ainsi ont été démenties, fort heureusement, les prévisions apocalyptiques avancées par certains experts de l’OMS qui estimaient à 3 millions le nombre de possibles cas de morts en Afrique. Quant aux moyens disponibles pour vaincre le virus, il est établi qu’aucun vaccin n’a encore été trouvé même si certains essais cliniques sont dits très avancés.

Ces données sur l’origine, les conséquences et les moyens pour vaincre le Covid-19 relèvent de la science, du savoir humain. Tout laisse à croire que la découverte du vaccin sera célébrée comme « l’événement » de notre 21e siècle. Par ailleurs, vues d’Afrique en général et de la Sierra Leone en particulier, ces questions revêtent une autre dimension, celle religieuse. Un Sierra léonais moyen croit que le virus du Covid-19 a été envoyé par Dieu pour punir l’humanité pécheresse. Et que ceux qui en sont épargnés, le sont par grâce divine. J’ai entendu de gens dire que c’est le sang de Jésus-Christ qui les a protégés. S’agissant du vaccin, on croit qu’il ne viendra que de la bonté de Dieu. C’est lui qui nous guérira, dit-on.

On ne peut rejeter d’emblée cette conception en la qualifiant de préscientifique. Car elle traduit une vision africaine de la vie et du monde, qui selon les mots de L. Sedar Senghor, lie le caillou et la forêt à Dieu. Il s’agit d’une vision spirituelle de la vie humaine. C’est dire que les questions que le Covid-19 posent aux chrétiens sont aussi à inscrire dans cette vision spirituelle si on veut les approcher à partir de l’Afrique.

  1. Retour à la problématique de la théodicée.

En liant l’origine, les conséquences et les voies de sortie du Covid-19 à Dieu, comme le fait une certaine opinion en Afrique, nous retournons à la problématique de la théodicée celle de l’incompatibilité de la puissance et la bonté divine et l’existence du mal, dans le cas d’espèce le Covid-19. La réponse de la théodicée a toujours été  de conclure qu’un Dieu tout puissant et juste n’existerait pas. Car son existence serait contredite par l’existence du mal et la souffrance du juste. Aujourd’hui, sa toute puissance serait niée par l’existence et les affres de la pandémie.

Ce genre de raisonnement n’est pas étrange en Afrique. Pendant cette période, j’ai entendu des gens dire par moquerie : « où sont partis les pasteurs qui disaient qu’ils avaient l’huile sainte qui soigne toutes les maladies ? » Pour d’autres : « on nous disait que nous ne pourrions pas vivre sans aller prier dans les églises et les mosquées. Mais nous voici toujours en vie sans cette prière. Nous pouvons donc nous passer de prières et vivre tranquillement ! » Si ces gens n’arrivent pas à nier l’existence de Dieu en bloc ; par ailleurs, ils soulèvent théoriquement l’énigme de sa toute puissance.

Mais pour ceux qui ont la foi en un Dieu tout puissant et bon, les choses ne sont pas non plus faciles. Comme le vaccin tarde à venir et que les cas d’infections remontent d’où le secours nous viendra-t-il ? Pourquoi Dieu tarde-t-il à agir ? Nous a-t-il abandonnés ? La réponse à ces questions sera soit tourner le dos à la foi en Dieu, car inopérante. Soit se réconforter dans la foi et la confiance en un Dieu bon et tout puissant en combinant la prière du psalmiste et celle de Jésus au milieu même du désarroi en disant: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Ps 22) et « Abba, Père, entre tes mains je remets mon esprit. » (Lc 23, 46).

  1. De la conception africaine de la maladie et de la guérison.

Le continent africain a ses malades atteints du Covid-19. Certains sont guéris. D’autres attendent la guérison.  A partir de la vision religieuse de l’origine, des conséquences et de la sortie du Covid-19 décrite plus haut et dont on trouve les traces dans une certaine opinion en Afrique, il serait erroné de croire que la découverte d’un vaccin suffira pour rétablir la santé des victimes du Covid-19. Certes, cette découverte sera un grand soulagement, mais il faudra plus. Que faudra-t-il alors?

Selon le père Hebga, une approche africaine de la maladie est de considérer cette dernière comme un déséquilibre entre le patient et son entourage physique ou social, entre lui et les autres vivants, voire les défunts. Etre guéri dans ce contexte, signifie alors le rétablissement de l’équilibre entre ces différents facteurs et acteurs. Car la maladie n’est pas une affaire privée, individuelle. Elle est communautaire[3]. En plus, la distinction des maladies en corporelles, psychiques, spirituelles, etc., doit être comprise comme une nécessité méthodologique. En réalité, dit-il, c’est tout l’homme qu’il faut guérir[4].

Ainsi, la cure africaine répond à une logique d'intégralité qui tient compte du schéma pluraliste du « composé humain » ; de la conception de la maladie et de la guérison, les forces en action dans la maladie et le traitement. Le contexte africain dans lequel sévit le Covid-19 postule alors une médecine à la fois  intégraliste et communautaire. Intégraliste car pour l’africain, il est absurde de prétendre soigner tantôt mon physique et tantôt mon mental. C’est moi tout entier qui suis malade, bien que l’infection morbide ne se manifeste que dans telle région du moi. Une médecine communautaire, car dans un certain sens, ce n’est pas seulement l’individu mais tout le groupe social qui est malade et qui doit être rétabli par la cure[5]

Pour limiter les propagations du Covid-19, la distanciation sociale est un de moyens  proposé avec les conséquences sur le lien social qu’on connaît aujourd’hui. Il y a ainsi lieu de se demander si le postulat de la médecine communautaire mise en oeuvre par les cultures africaines ne retrouve pas à ici toute son actualité et sa pertinence comme voie de guérison de tout le corps social infecté.

Postuler une médecine intégraliste et communautaire  comme c’est le cas dans le contexte africain n’est pas sans consonance avec l’agir de Jésus si on s’en tient aux récits bibliques des miracles de guérison : Mt 8, 5-13 ; Mc 10, 45-52, Lc 17 ; 11-19 : la guérison de dix lépreux, Jn 5 : 1-9…Dans ces derniers, on voit bien que Jésus ne dit pas au malade, tu es guéri, mais bien : « va, ta foi t’a  sauvé » (Mc 10, 52 ; Lc 7, 50). Il ressort ici que dans la pratique de Jésus, la guérison physique est englobée dans une réalité plus vaste, physique et spirituelle que recouvre le salut. Le renvoi par Jésus de dix lépreux auprès des prêtres (Lc 17,14) désigne l’intégration sociale et religieuse comme faisant partie du processus de guérison sans laquelle il serait inachevé.

Bref, alors que le monde est en attente de la bonne nouvelle de la découverte du vaccin contre le Covid-19, la conception africaine de la maladie et de la guérison montre que d’autres défis attendent notre humanité pour qu’elle soit intégralement et communautairement guérie. Et donc les solutions purement technoscientifiques ne suffiront pas. Il faudra un vaccin spirituel et social. Et il sied de se convaincre que croire en la cure spirituelle que procurerait ce vaccin spirituel n’est pas de la superstition, mais bien la croyance à une vision spirituelle du monde[6].

Face aux enjeux de la cure spirituelle individuelle et communautaire, l’Eglise n’est pas dépourvue de moyens. Le ministère de malades et le sacrement de l’Onction des malades disposent de potentialités à explorer pour cette fin. La visite aux malades qui fait partie du ministère des malades brise le lien de l’isolement et devient un signe de réconfort et d’espérance pour le malade privé de toute relation familiale et sociale[7].

La pandémie du Covid-19 a remis au jour la question de la fragilité humaine. C’est toute l’humanité qui est frappée ; qui par l’infection du virus, qui par la peur d’être infecté, qui par la dépression due à l’isolement et au confinement, qui par la précarité... En ce moment précis, chacun a sa maladie, pourrait-on dire. D’où le besoin d’être guéri intégralement et ensemble. Dès lors, pour les chrétiens, le fléau auquel fait face notre humanité, permet de redécouvrir tout le sens du sacrement des malades comme un sacrement dans lequel le Christ vient vers le malade pour l’apaiser, lui rendre confiance, lui pardonner ses faiblesses et le fortifier moralement face à la maladie[8].

Mais pour ce faire, il faudra se défaire d’une compréhension caricaturale de ce sacrement souvent connu comme : « Extrême – Onction », « Onction de ceux qui vont mourir » (saint Thomas d’Aquin)[9].  Comme c’est toute l’humanité qui est malade, il faudrait privilégier la célébration communautaire de l’Onction des malades et ainsi aider la communauté tout entière à comprendre que par l’Onction, les malades reçoivent de l’Esprit Saint un renouveau de confiance en Dieu et des forces nouvelles contre la tentation( Rituel 54). Car la grâce première de ce sacrement est une grâce de réconfort, de paix et de courage, qui peut aider à la guérison[10]. Qui n’aurait pas besoin d’une telle grâce aujourd’hui ?  

 

[1] Cf. www.who.int.fr/Covid-19/ Global deaths/ 31/08/2020. Aujourd’hui, le nombre doit avoir augmenté.

[2] Cf. www.who.int.fr/Covid-19 Afrique/données de l’OMS-Covid-19-Afrique du 31/08/2020). Depuis que ces lignes ont été rédigées, les chiffres publiés ici doivent avoir varié.

[3] HEBGA MEINRAD, « Guérir l’homme. Expérience africaine et perspective évangélique » in Telema 3-4( 7-19/1987), p. 15.

[4] Ibid., p. 17.

[5] HEBGA MEINRAD, «  La guérison en Afrique », in Concilium 234( 1991), p. 86.

[6] HEBGA MEINRAD, « Guérir l’homme. Expérience africaine et perspective évangélique », op.cit., p. 17-18.

[7] LA CELEBRATION DES SACRAMENTS, présentée par Pierre Jounel avec la collaboration de Jean Evenou, Paris, Desclée, 1983 ; p. 802.

[8] LA CELEBRATION DES SACRAMENTS, présentée par Pierre Jounel avec la collaboration de Jean Evenou, Paris, Desclée, 1983 ; p. 804.

[9]  LA CELEBRATION DES SACRAMENTS, op.cit., p. 806.

[10] LA CELEBRATION DES SACRAMENTS, op.cit., p. 808.