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La conversion des missionnaires


Le Centre d’Études africaines a repris ses publications après une interruption due au covid-19. Sous le titre de:« la conversion des missionnaires » emprunté au jésuite français Michel de Certeau (1925-1986), les textes publiés dans le numéro 17 de nos Cahiers disent la mutation qui s’opère dans la vie d’un missionnaire entre ses premières expériences et son contact avec le monde de l’autre dans l’aventure de l’annonce de l’Évangile. Voici l’éditorial de ce numéro dont on peut se procurer une copie auprès des communautés xavériennes en Afrique (Cameroun, RDCongo, Burundi, Tchad, Sierra Leone et Mozambique)

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La conversion de « l’autre » est un vœu qui a marqué pour longtemps l’imaginaire des missionnaires. Ce souci était autant pressant qu’il semblait répondre au mandat du Christ Ressuscité : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné » (Mc 16, 15-16). La formation à la vie missionnaire se donnait comme objectif de fournir des outils théoriques et pratiques pour cette finalité. Munis de ce riche équipement, les annonciateurs de l’Évangile étaient censés partir en sachant quoi faire et comment le faire.

Pour autant, il n’est pas évident qu’une fois en mission les choses ne passent toujours comme prévu. Car au contact avec un peuple, une culture, un contexte différent de ceux des missionnaires, ces derniers, s’ils sont avisés, s’aperçoivent vite que la rencontre avec l’autre et son monde n’est pas facilement objectivable. Confrontés aux conditions de la mission, ils découvrent que la formation initiale n’a servi que de propédeutique à un itinéraire d’apprentissage qui durera toute la vie.

Il s’agira d’un processus continu, variant entre acculturation et conversion. Étudier la langue locale, connaître les us et les coutumes du terroir, s’acclimater, déguster et apprécier les plats du lieu…sont autant d’occasion qui amorcent l’acculturation des missionnaires, au sens de s’initier et s’ouvrir à la culture de l’autre. Cette étape est déjà un premier moment de conversion dans la mesure où il bouscule « les préjugés » que le missionnaire avait de ses destinataires. Le « je sais bien qui tu es », - certitude du diable - (Mc 1,24) cède la place à l’humilité du genre : « Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu » Jb 42, 5.

La transformation la plus décisive que rend possible l’expérience de la rencontre entre les missionnaires et les peuples auxquels ils sont envoyés porte fondamentalement sur l’idée qu’on se fait de Dieu et dont les missionnaires se font les hérauts. A ce propos le récit biblique de la rencontre de Pierre et du centurion romain Corneille (Ac 10) est emblématique. Idéalement, l’expérience de la rencontre entre l’annonciateur et le destinataire de l’Évangile éclaire et élargit l’image du Dieu de la foi et le salut qu’il offre. Sans ce déplacement existentiel et spirituel de la part des missionnaires, leur entreprise s’apparenterait à une volonté de conquête idéologique dont l’horizon est d’allier l’autre à sa propre religion et sa divinité différente du Dieu de Jésus Christ et de la manière dont il se révèle.

Pour caractériser ce mouvement qui s’opère dans l’existence d’un missionnaire, le jésuite français Michel de Certeau (1925-1986) a parlé de « la conversion du missionnaire » (Christus, n°40, 1963). Le présent numéro de nos Cahiers voudrait mettre en exergue cette notion de la conversion du missionnaire selon qu’elle s’opère au contact avec l’autre et sa culture ; donc par le truchement de ce qui est connu comme « acculturation ».

Le premier axe rend compte de la manière dont certains jeunes missionnaires expérimentent ce changement dans les premières années sur le terrain de la mission, soit en apprenant la langue, les us et les coutumes du milieu ou en approfondissant un élément de la culture locale par l’étude. Le deuxième moment se veut un éclairage biblique et doctrinal de cette notion de la conversion des missionnaires. Sous forme prospective, l’idée de la conversion des missionnaires est offerte, dans un troisième axe, comme une chance pour l’œuvre d’évangélisation aujourd’hui en Afrique en un moment où les jeunes missionnaires prennent le relais d’une mission qui, hier, était aux mains de leurs aînés accusés à tort ou à raison de tabula rasa. Il s’agit d’un agir missionnaire qui eut pour conséquence la disqualification de la culture des peuples qui se convertissaient au christianisme.

C’est un péché qu’on ne peut se permettre aujourd’hui. Car sans prêter attention au déplacement qu’exige le monde culturel de l’autre, il y a risque que l’œuvre évangélisatrice se transforme en mission civilisatrice. Dans le passé, les missionnaires ont parfois reçu ce reproche. L’annonce de l’Évangile sollicite certes la conversion, mais la préoccupation de convertir les autres ne peut justifier que les missionnaires ajournent leur propre conversion. Une des visées de remettre à jour le thème de la conversion des missionnaires aujourd’hui est de parer à cette volonté de puissance qui a nui parfois gravement à la noble mission d’annoncer l’Évangile en Afrique. L’autre objectif est de proposer la mission comme cheminement du missionnaire qui, à la rencontre « des autres », découvre, comme Pierre, que Dieu est plus grand que celui de ses rêves missionnaires (Ac 10, 34).

Depuis le début de son pontificat, le pape François n’a cessé d’inviter tous ceux qui exercent une charge pastorale dans l’Église à un style plus évangélique dans leur manière d’habiter leur ministère ou de promouvoir une coresponsabilité dans le service de la célébration et l’annonce de la foi. Le livre, Contre le cléricalisme, retour à l’Évangile, (Paris, Salvator, 2023, 137p.), d’Yves-Marie Blanchard que nous invitons à découvrir, participe à cet effort de conversion souhaité par le pape.