
LA TRINITE : MODELE DE LA MISSION SYNODALE DE L’EGLISE
S’il faut nommer l’identité de la mission d’un chrétien, elle est belle et bien Trinitaire. Car, la foi chrétienne est résolument trinitaire. C’est ce que nous professons dans le crédo : « Je crois en Dieu le Père tout puissant Créateur du ciel et de la terre, en Jésus-Christ son Fils notre Seigneur et en l’Esprit-Saint ». Toute la vie Chrétienne est marquée de cet appel trinitaire. Cependant, nous avons été baptisés, on continue à baptiser « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, nos symboles de foi sont structurés par les Personnes trinitaires, et toute convocation d’Eglise, tout signe de croix se fait en ce Triple Nom»[1]. La Trinité, c’est tout ensemble ce que Dieu, dans la geste du Christ, entend faire voir de ce qu’il est en lui-même, et ce qu’il nous convie à partager dès ici-bas comme dans son éternité. Notre argumentaire sera bâti autour de trois points principaux. D’abord, nous parlerons d’une Eglise plus trinitaire et moins monolithique. Par la suite, nous montrerons que la synodalité constitue le mode de vie et d’opération de l’Eglise. Et enfin, nous chuterons sur une orientation pratique d’une pastorale synodale.
Une Eglise plus trinitaire et moins monolithique
Il est beau de voir que toute la communauté ecclésiale se rassemble, non en son nom propre, mais au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Elle est convoquée à entrer dans la dynamique trinitaire, comme étant une manière de manifester au monde ce qu’est Dieu. Aucune assemblée d’Eglise ne ressemble à une association philanthropique. Il s’agit au contraire « toujours des personnes différentes qui sont appelées par Dieu à former l’Eglise. L’assemblée répond, l’Eglise répond au Dieu trine qui la convoque. C’est ce que manifeste le ministère de présidence de l’Evêque ou du Prêtre qui commence toute célébration eucharistique par au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit »[2].
Jean-Noël Bezançon nous dit que la découverte de cette compréhension traditionnelle de l’Eglise, où chaque Eglise locale est toute l’Eglise, n’est pas sans lien avec la théologie de la Trinité[3]. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas des parties de Dieu. Ils ne sont pas Dieu à eux trois. Mais chacun est Dieu. Chacun, non seulement, a la nature divine, la divinité, toute la divinité ; mais est la nature divine, la divinité, toute la divinité car : « Le Père est toute la divinité, en tant que source, donnée. Le Fils est cette même divinité en tant que reçue. Et le Saint-Esprit est lui aussi toute la divinité en tant que partagée, communiquée échangée »[4]. C’est en ce sens que l’Eglise est l’image de la Trinité. Comme chaque personne divine est la divinité, chaque Eglise locale est l’Eglise universelle, non pas indépendamment des autres et en se coupant d’elles, mais précisément dans la relation qui l’ouvre aux autres, dans la communion qu’elle instaure avec elles.
Une théologie Trinitaire qui part de la considération de chacune des personnes divines, dans leur distinction et dans leur communion, favorise davantage une pratique ecclésiale fondée sur la concertation entre les Eglises, en particulier à travers les multiples synodes car : « Une Eglise plus trinitaire est, de fait, une Eglise plus synodale, conciliaire, concertante »[5]. Cette synodalité permet à l’Eglise d’abord se mettre ensemble pour ensuite faire route ensemble sur les chemins de la mission à l’exemple du Christ. Ainsi, Marc fait mention de compagnonnage avec Jésus : « Puis il gravit la montagne et il appelle ceux qu’il voulait, et ils vinrent à lui. Il en fit douze, pour qu’ils soient avec lui, afin de les envoyer proclamer l’Evangile et qu’ils aient l’autorité de chasser les démons » (Mc3, 13-15).
La synodalité : mode de vie et d’opération de l’Eglise
Le Pape François affirme que le chemin de la synodalité est le chemin que Dieu attend de l’Eglise du troisième millénaire[6]. Cette synodalité s’entend comme le « marcher ensemble » du troupeau de Dieu sur les sentiers de l’histoire à la rencontre du Christ Seigneur[7]. Elle est une dimension constitutive de l’Eglise, réactivée par le Concile Vatican II, au point d’en signifier l’esprit et la méthode[8]. Brigitte CHOLVY nous dit que :
La synodalité induit donc de faire le choix d’une attitude de dialogue avec tous et chacun, et avec toute la réalité du monde, et non de prendre l’option de l’opposition, frontale ou non, voir de la fermeture, et le choix d’entrer en dialogue entre Chrétiens et entre catholiques, et entre les traditions à l’intérieur de l’Eglise, sans faire jouer la hiérarchie comme seul principe d’autorité. Le dialogue est comme le style propre de la synodalité[9].
La synodalité est une pratique, une expérience, un modus vivendi et operandi de l’Eglise. Car « elle irradie ses dimensions spirituelle et institutionnelle, opère tant au niveau local, régional qu’universel, intra et extra catholique. Elle interpelle l’Eglise dans sa structure et son fonctionnement »[10]. Elle permet la coopération, la concertation des évêques au sein de l’Eglise pour le bien de l’Eglise universelle, dans le souci de prolonger l’étroite union du Pape avec les évêques[11]. Cette synodalité doit s’étendre à tous les niveaux de la vie ecclésiale pour favoriser davantage le « marcher ensemble » de toute la communauté.
Selon Brigitte CHOLVY, « marcher ensemble » implique nécessairement un double choix :
D’une part, le choix de marcher qui consiste à avancer, à être en mouvement, donc n’être ni statique, ni installé, y compris quand on est fatigué ou désorienté. D’autre part, le choix d’être ensemble avec les autres, donc à faire le choix de ne pas être solitaire, y compris au cas où on serait, comme on le dit, le seul à avoir raison. Ce double choix a été souvent résumé sous le terme de dialogue, à la fois externe et interne[12].
La synodalité constitue l’ADN de l’Eglise. Elle marque toute son histoire depuis sa genèse pascale[13]. Elle est fruit de l’ecclésiologie de communion du Concile Vatican II. Il s’agit donc du fruit concret et immédiat d’une riche et vivante expérience de concertation, de partage et de dialogue, vécue au Concile. A cet effet, on peut même déduire que la pratique de la synodalité s’impose comme l’expression de la forme particulière sous laquelle l’Eglise vit et opère[14]. Cette forme de vie et d’opération pousse à la prise de conscience que c’est ensemble qu’on construit une communauté unie et soudée. Elle pousse également à la collaboration et à la communion. Donc, la communion est indispensable dans la marche synodale de l’Eglise. C’est ainsi que Rigal dépeint qu’il existe un lien étroit entre la synodalité et la communion. Car, selon lui : « La synodalité n’est ni une simple stratégie pastorale, ni une simple exigence pédagogique, ni même une simple expérience ecclésiale, si importante soit-elle. Constitutive de l’Eglise, elle touche à son essence, à sa nature profonde, à son identité »[15].
Enfin, cette synodalité tire sa raison d’être et son fondement dans le mystère de la trinité. La prière de Jésus nous prouve à suffisance que la communion est fondamentalement trinitaire, le Dieu-Trine est un Dieu de communion : « Qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité et que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé »(Jn17, 22-23). Dans ce processus synodal, l’Eglise comme mystère de communion sortira, ira à la périphérie pour rencontrer tout le peuple de Dieu et lui apporter le Message du salut. Et cela se réalisera concrètement à travers ses descentes sur terrains et dans ses activités pastorales de proximité.
De nos jours, l’Eglise a besoin de réfléchir davantage sur sa façon de missionner, de proposer le message évangélique au cœur du monde en pleine et perpétuelles mutations. L’Eglise doit tenir compte du besoin concret de ses fils, filles et contemporains. Ils ont besoin d’une Eglise qui va à leur rencontre, qui tient compte de leur situation, qui les associe et les fait participer, communier à sa mission. Une foi indifférente de la réalité concrète des hommes ne rend pas compte de l’authenticité et de la spécificité de l’Eglise communion.
a) De la communion trinitaire à la communion pastorale
L’Eglise comme signe et moyen de communion tire son origine de la communion trinitaire. Ce n’est qu’en partant de ce fondement trinitaire que l’on peut comprendre ce qu’est la communion ecclésiale et déceler la raison d’être de l’Eglise. Car, c’est de la Sainte Trinité que l’Église reçoit son principe et son modèle. Elle tire son unité de l’unité du Père, du Fils, et de l’Esprit. Ainsi les qualités essentielles de l’Eglise du Christ sont: l’unicité, la sainteté, la communion, l’apostolicité. Comme Chrétiens, nous croyons en Dieu unique, mais en Trois Personnes : le Père, le Fils et le Saint Esprit. Ces trois personnes divines sont en parfaite communion, missionnent ensemble dans le strict respect du rôle de chacune. En elles, il n’y a pas ni fusion, ni confusion mais synodalité et communion.
En effet, nous pensons que cette communion, unité trinitaire devrait être la boussole qui oriente et inspire toutes les activités pastorales de l’Eglise. C’est dans ce sens que Philippe Ferlay nous dira que l’unité trinitaire « devient le ciment de la fraternité des hommes. Là encore, nos frères de l’orient sont de précieux guides. Pour eux, l’unité trinitaire comme réalisation de la communion dans la différence est le modèle de toute communauté humaine valable »[16]. Et Féderov pouvait pousser ce cri, depuis la tribune de la Douma des tsars : « La Trinité, voilà notre programme social »[17]. Ce qui précède nous pousse à dire que la pastorale de l’Eglise devrait s’inspirer toujours de la communion Trinitaire. L’Eglise qui se rassemble au nom de Dieu-Trine est conviée à avoir à l’esprit qu’elle est ambassadeur de cette communion trinitaire au cœur du monde. Elle est missionnaire de la communion. Cette communion va se répandre à tous les niveaux de sa vie, c’est-à-dire du sommet jusqu’à la base. C’est à travers cette communion dont Jésus est substance que l’homme retrouve sa dignité et vit de la vérité de sa condition. A cet effet, la Congrégation pour la doctrine de la foi va justifier que :
Le concept de communion est au cœur de l’auto-connaissance de l’Eglise, en tant que mystère de l’union personnelle de chaque homme avec la trinité divine et avec les autres hommes , commencée par la foi , et issue vers la plénitude eschatologique dans l’Eglise Céleste, tout en étant une réalité en germe dans l’Eglise sur terre[18].
En outre, le sacrement de l’Eucharistie demeure le lieu par excellence où se réalise la communion. Lumen Gentium stipule que le sacrifice Eucharistique est source et somme de toute la vie chrétienne[19]. Ainsi, la communion eucharistique permet de réaliser la communion des enfants de Dieu et la communion pastorale en mettant en exergue la sacramentalité de l’Eglise. L’Eglise doit tendre dans la pastorale à la pleine réalisation de la communion entre tous ses enfants. Et cela ne se réalisera que si elle se fait de plus en plus proche de ses contemporains et fait route avec eux.
b) Une pastorale synodale de proximité
Le Pape François nous rappelle que la synodalité constitue la voie royale pour l’Église, appelée à se renouveler sous l’action de l’Esprit et grâce à l’écoute de la Parole[20]. Cependant, cette synodalité exige le choix radical de faire route ensemble ou marcher ensemble qui demeure un signe prophétique pour une famille humaine qui a besoin d’un projet commun, en mesure de rechercher le bien de tous[21]. Elle exige aussi l’écoute, le dialogue et le discernement communautaire, auxquels tous et chacun peuvent participer et contribuer. Une Église synodale sera capable de communion et de fraternité, de participation et de solidarité, dans la fidélité à ce qu’elle annonce. Elle pourra se placer aux côtés des pauvres et des plus petits et leur prêter sa voix. Elle prend toujours modèle de son fondateur le Christ, qui était toujours aux cotés des nécessiteux. En effet, le Seigneur Jésus se présente lui-même comme « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6) ». Et dans la marche, pastorale synodale, l’Eglise, les chrétiens, à la suite du Christ, sont à l’origine appelés « les disciples de la Voie »[22]. Dans la pastorale synodale, chaque membre de la communauté est acteur, personne n’est passif. Pas de fusion ni confusion, chacun à l’exemple de la Trinité assumera son rôle et sa tâche. Ainsi, comme Chrétiens nous sommes appelés à l’unité, qui n’est ni fusion ni confusion ni l’uniformité, mais don de soi à l’autre pour se réaliser soi-même en plénitude. Il ne s’agit pas de la sympathie, mais de donner sa vie car « celui qui donne sa vie la garde, celui qui veut garder sa vie la perdra » (Mt16, 25). C’est en ce sens que la vie ecclésiale devient un modèle et une espérance pour la vie de tous les hommes. Cette vie ecclésiale se déploie dans la communauté et en chacun de ses membres par la régénération de la prière, qui est elle-même un exercice trinitaire[23].
Enfin, pour dire comme le Pape François, la synodalité est bien plus que la célébration de rencontres ecclésiales et d’assemblées d’évêques, ou une question de simple organisation interne à l’Église ; elle « désigne le modus vivendi et operandi spécifique de l’Église Peuple de Dieu qui manifeste et réalise concrètement sa communion en cheminant ensemble, en se rassemblant en assemblée et par la participation active de tous ses membres à sa mission évangélisatrice »[24]. Ainsi s’imbriquent ce qui constitue les piliers d’une Église synodale : communion, participation et mission.
En définitive, notre regard sur la « Trinité : modèle de la mission synodale de l’Eglise » nous a permis de parler, dans le premier point, d’une Eglise plus trinitaire et moins monolithique. Ce n’est qu’après cela, que nous avons montré, dans le second point, que la synodalité constitue le mode de vie et d’opération de l’Eglise. Pour enfin arriver, dans le troisième point, à proposer une orientation pratique d’une pastorale synodale qui s’inspire toujours de la Trinité. Et nous retenons que la Trinité est toujours à l’œuvre, la communauté ecclésiale se rassemble toujours au nom de la Trinité. Elle convoquée à entrer dans la dynamique trinitaire, comme étant une manière de manifester au monde ce qu’est Dieu. Une Eglise plus trinitaire est, de fait, une Eglise plus synodale, conciliaire, concertante.
[1] BENOIT Lobet sb, Que penser de la Trinité, Bruxelles, Editions fidélité, 18 Juin 2000, p.46.
[2] Ibidem, p.38.
[3] Cf. Jean-Noël Bezançon, Dieu n’est pas solitaire, la Trinité dans la vie des Chrétiens, Desclée, Paris, 1999, p .124
[4] Ibidem
[5] Ibidem, p.125
[6] Pape FRANÇOIS, Discours pour la commémoration du 50ème anniversaire de l’institution du Synode des Evêques, 17 Octobre 2015.
[7] PAPE FRANÇOIS, La constitution apostolique sur la Curie Romaine et son service à l’Eglise dans le monde Praedicate Evangelium, Rome le 19 mars 2022, n°4.
[8] Cf. Pape PAUL VI, Discours pour le début des travaux de la 1ère assemblée générale ordinaire du synode des Evêques, 30 Novembre 1697, cité par le Pape François en 2015.
[9]Brigitte CHOLVY, « Deux pistes pour marcher ensemble », In Spiritus, revue d’expériences et recherches missionnaires, Dossier Mission et Synodalité, Décembre 2021, n°245, p.423.
[10] AUGUSTIN Germain Messomo ATEBA, Synodalité et mission : d’Ecclesia in Africa à Africae munus ; in Spiritus, revue d’expériences et recherches missionnaires, Dossier Mission et Synodalité, Décembre 2021, n°245, p.436.
[11] Cf. Idem
[12] Cf. Brigitte CHOLVY, Op.cit., p.423.
[13] Cf. AUGUSTIN Germain Messomo ATEBA, Op.cit., p.437.
[14] Cf. Commission Théologique Internationale, La synodalité dans la vie et la mission de l’Eglise, Paris, Cerf, 2019, n°42.
[15] Jean Rigal, L’Eglise en Chantier, Paris, Cerf, 1994, P.213.
[16] Philippe Ferlay, Dieu Trinité dans notre vie, Paris, Desclée, 1985, p.188-189.
[17] Ibidem
[18] Congrégation pour la doctrine de la foi, Lettre aux Évêques de l’Eglise catholique sur certains aspects de l’Eglise comme communion, Vatican, Edition Vaticane, 1992, n°3.
[19] Vatican II, Lumen Gentium, n°11
[20] Pape François, Pour une Eglise synodale : communion, participation et mission, document préparatoire, n°9
[21] Cf. Idem
[22] CTI, Op.cit., n° 3
[23] BENOIT Lobet sb, Op.cit., p.43.
[24] CTI, Op.cit., n°3



