
En mémoire de l’archevêque Mzee Munzihirwa
29 Octobre 1996 – 29 Octobre 2022, 26 ans se sont écoulés depuis l’assassinat de l’archevêque de Bukavu Mzee Christophe Munzihirwa Mwene Ngabo. Il est devenu une tradition à Bukavu/RDCongo de commémorer en ce jour son martyre par une procession à partir du lieu de son assassinat, suivie d’une célébration eucharistique et d’un dépôt de gerbe des fleurs à sa tombe. Cette année, la célébration advient alors que la partie Est du pays est encore en proie aux massacres. Ce scenario reproduit le même que celui où la vie fut arrachée à Mzee avec beaucoup d’autres victimes anonymes. Et les bourreaux d’hier ressemblent bien à ceux d’aujourd’hui. Il s’agit bien des congolais en connivence avec les pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda ; si on en croit plusieurs rapports concordant.
Puisque le temps passe et que l’Est de la RDC est resté un champ de désolation pour les populations, ne faudra-t-il pas penser comment rendre autrement hommage à Mzee Munzihirwa et les autres victimes de ces guerres à procuration?
Mémoire et Vérité
En 2010, les experts des Nations Unies ont rendu public un document dit : Rapport du Projet Mapping concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République démocratique du Congo. Ce document est disponible à ce lien.
Dans ce rapport aux révélations choquantes, le récit du meurtre de l’archevêque de Bukavu est raconté en ces termes :
« Au cours des combats pour la prise de Bukavu, les 29 et 30 octobre 1996, des
éléments de l’AFDL/APR ont tué plus de 450 civils. Le 29 octobre, ils ont tiré à
l’arme lourde sur la ville, tuant sans discrimination civils et militaires. Après le
départ des FAZ, ils ont ouvert le feu sur la population qui tentait de s’enfuir. Ils
ont tué de nombreux civils à bout portant, dont l’archevêque de l’Église
catholique, Mgr Munzihirwa, tué dans son véhicule avec son chauffeur et son
garde du corps. À compter du 30 octobre, les militaires ont procédé à la fouille
systématique des maisons, tuant et torturant sans discrimination des dizaines de
personnes, civils comme militaires ». (Rapport Mapping, p. 141).
Ce rapport révèle que Mzee n’est pas le seul qui a été tué. Il y a eu son chauffeur, son garde du corps, 450 civils et de dizaines d’autres personnes, des morts anonymes. Un premier travail de vérité serait de nommer ces morts et les commémorer ensemble avec l’archevêque. Et pourquoi pas leur ériger un monument commémoratif commun ? Puis, les auteurs du crime sont mentionnés : l’AFDL/APR (Alliance de Forces Démocratiques pour la Libération/ Armée Patriotique Rwandaise), un groupe générique. Pourtant, il est historiquement établi qu’au moment du crime, les commandants de cette force armée étaient bien ceux de l’APR. Puisqu’après leur conquête de la ville de Bukavu, ils étaient sortis de l’ombre, il est alors possible de les identifier ainsi que tous leurs collaborateurs congolais. Ce qu’on ne fait pas. Il y a ici un silence qui ne rend pas justice aux morts qu’on célèbre.
Un travail de vérité à faire, serait de nommer ces bourreaux. Voilà ici un chantier qui reste à explorer si on veut continuer à célébrer en toute vérité la mémoire des victimes des crimes en RDC. Se rappeler des victimes des conflits est un exercice de justice. Dans ce processus, il convient de se garder de tirer un trait sur l’histoire au nom d’une fausse paix. Les politiciens congolais, leurs collaborateurs étrangers et les bailleurs de fond n’aiment pas ce travail. Qui s’y livre est vite accusé d’attiser la haine et donc de réveiller les démons de la violence interethnique. Les multiples ONG qui pullulent au Sud Kivu fonctionnent bien dans cette logique. Ainsi faisant, elles croient prévenir les conflits. En réalité c’est faux. Car elles se refusent d’établir les faits et de nommer les bourreaux. Les catholiques ne devraient pas cautionner ce mensonge.
En effet, une société éprise de justice a besoin des gens qui n’oublient pas la mémoire des victimes des conflits du passé. Les oublier c’est faire le nid d’autres conflits et offrir un cheque blanc aux bourreaux. Même en se réjouissant de la victoire de Jésus sur la mort, les chrétiens n’ont jamais perdu de vue que leur sauveur a été crucifié « sous Ponce Pilate ». Chaque jour où la profession de foi est proclamée, le bourreau de Jésus est clairement nommé. Cela évite à Ponce Pilate et ses collaborateurs d’avancer masqués au risque de causer dans l’avenir plus de victimes que Jésus.
Célébrer la mémoire des victimes est donc à la fois un exercice de vérité et une invitation à la conversion de la part de bourreaux. Si on ne peut pas atteindre les bourreaux étrangers de nos victimes, leurs collaborateurs pendant et après les crimes sont bel et bien chez nous. On les retrouve dans l’armée et aux affaires, parfois occupant ou ayant occupé de postes importants au pays et en province. En chrétiens, nous pouvons et devons les pardonner. Mais nous ne devons jamais oublier ce qui a été pardonné et le rappeler sans cesse aux bourreaux avec l’espoir qu’ils se convertissent.
La mémoire comme un défi d’imitation
Depuis l’assassinat de Mzee en 1996, plusieurs initiatives ont vu le jour dans l’archidiocèse de Bukavu: embellissement de la place dite Munzihirwa à Nyawera, construction du mausolée, publication d’ouvrages sur sa vie et ses messages, procès de sa béatification…autant d’actions louables. Au même moment, les crimes, la corruption et la mal gouvernance n’ont pas disparu au pays. On peut même penser qu’ils sont devenus banals. Dans ce contexte, ne faudrait-il pas penser que le pays a besoin de plus de Munzihirwa aujourd’hui ? La réponse est oui.
C’est dire que pour rendre véritablement hommage à ce prophète assassiné, il sied de demander que Dieu suscite dans notre église plus d’hommes et de femmes qui ont le courage de Munzihirwa et son sens élevé du don de soi. La célébration de la mémoire du martyre de Mzee pose ainsi le défi de « l’imitation ». Car Mzee n’est pas un magnifique monument à contempler. C’est un exemple à imiter. L’imiter comme vrai leader, courageux et serviteur de tous ; voilà le défi qui se pose à ses héritiers que nous sommes si nous ne voulons pas que nos célébrations en ce jour tournent au folklore.



