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Histoire et sens de l’axiome : Hors de l’Église point de salut


La théologie de l’histoire en parlant des saints païens accorde aux autres religions une signification positive dans le plan de Dieu. Il est dit que « le salut en Christ avait été possible pour les personnes, juifs ou gentils, ayant vécu avant l’évènement-Christ. »[1]  La question qui se dégage est celle de savoir qu’en était-il alors des membres de l’Église qui s’étaient séparés d’elle ? Le Nouveau Testament montre la nécessité de la foi pour accéder au salut. Il n’y a de salut qu’en Jésus Christ (Act4, 12).  Certains penseurs considèrent l’Église comme l’arche du salut et prennent pour texte de base 1P 3, 18-22, où l’on fait une comparaison entre les personnes sauvées par l’arche de Noé et les chrétiens passants par les eaux du baptême. Plus tard certains auteurs vont assimiler l’arche de Noé à l’Église.  

L’Église est vue dans ce sens comme une condition de possibilité du salut. Cependant, Dupuis montre que le rôle de l’Église dans l’ordre du salut est implicite. Il n’est pas juste et justifié d’exclure du salut ceux qui n’appartiennent pas à l’Église. L’auteur invite à une prudence quant à ce qui concerne l’interprétation de cette affirmation. « Il y a d’abord l’évolution historique de l’axiome, à partir d’une forme affirmant le rôle de l’Église sans nécessairement lui attribuer l’exclusivité, jusqu’à l’interprétation rigide excluant toute possibilité de salut en dehors de l’Église. »[2] L’axiome pris dans sa forme rigide, pose problème car l’accent est mis sur l’Église en tant qu’institution. Vu, la complexité et l’ambigüité de cet axiome, Dupuis propose d’examiner son origine et son développement avec ses problèmes herméneutiques et son contexte historique en commençant par les Pères.

« L’axiome« Hors de l’Église point de salut » [3]  est habituellement lié au nom de saint Cyprien. Il a cependant des antécédents historiques, bien que dans des formes et avec des compréhensions différentes. »[4]Ce sont les disciples de Clément d’Alexandrie qui ont été les premiers à employer cet axiome. « Cet axiome, né parmi les disciples de Clément d’Alexandrie (†v.211) pour répondre aux interrogations sur le devenir des juifs, des païens rétifs à l’évangélisation et des frères séparés, a eu une histoire particulière en Occident. »[5]Irénée pense aussi que ceux qui se séparent de l’Église sont coupables et coupés du salut.  Il se réfère surtout aux gnostiques. Origène quant à lui semble être beaucoup plus explicite sur l’affirmation de l’axiome. « Que personne donc ne se fasse illusion, que personne ne se méprenne ; hors de cette maison ; c’est-à-dire l’Église, personne n’est sauvé [Extra hancdomum, id est extra ecclesiam, nomosalvatur]. Si quelqu’un en sort, il se rend responsable de sa propre mort (SC. 71). »[6]

Origène s’attaque aux juifs qui n’ont pas accepté le message chrétien et aux chrétiens qui ayant connus l’Église, ont décidé de la quitter. C’est dans ce sens qu’ira saint Cyprien (†258) qui semble être beaucoup plus direct. Il s’adresse surtout aux personnes ayant déjà quitté l’Église et ceux qui ont tendance à quitter. Et donc ni les païens ni les juifs ne sont pas concernés. « Vous ne pouvez pas avoir Dieu pour Père si vous n’avez pas l’Église pour mère. (De ecclesiaecatholicaeunitate 14 ; CSEL 3, p. 253). »[7] Cet axiome sera appliqué aux juifs et aux païens après la reconnaissance du christianisme comme religion officielle de l’empire romain. Le premier document magistériel à reprendre cet axiome est une lettre du Pape Innocent III à l’archevêque de Tarragone (18 décembre 1208).  « Nous croyons de notre cœur et nous confessons de notre bouche une seule Église, non celle des hérétiques, mais la sainte Église romaine, catholique, apostolique, en dehors de laquelle nous croyons que personne n’est sauvé. »[8]

En 1215, le concile de Latran IV sortira le deuxième document de l’Église en reprendre cet axiome. « Ainsi, dans sa définition contre les albigeois et les Cathares, le concile introduisit une profession de foi en la communauté visible, sacramentelle et eucharistique, « hors de laquelle absolument personne n’est sauvé. »[9] Le troisième document qui reprend cet axiome est la Bulle Unamsactam du Pape Boniface VIII (18 décembre 1303), qui invite à la soumission au pontife romain. Le quatrième document est le décret pour les coptes au concile général de Florence (4 février 1442), sous la conduite du Pape Eugene IV, qui condamne les schismatiques et les hérétiques.« Désormais, et le concile de Florence le dira en 1442, être séparé de l’Eglise, c’est être séparé du Christ et du salut et être isolé de la communauté civile. »[10]

Cet axiome a toujours soulevé de nombreux problèmes jusqu’à nos jours.  On constate que les Pères ont pris des positions rigides sur la nécessité de l’Église pour le salut. D’où un certain ecclésiocentrisme qui se dégage à partir de cet axiome. Cependant, aujourd’hui cet axiome dans sa formulation négative et exclusive est insoutenable car l’Église affirme l’universalité du salut en Jésus-Christ. Malgré le tournant décisif et positif de Vatican II, Dupuis estime que les problèmes ne sont pas résolus pour autant, car des questions d’ordre théologiques pointent à l’horizon tout en cherchant à savoir la « nécessité » universelle de l’Église dans l’ordre du salut. 

Cependant, on peut affirmer avec Vatican II qu’en dehors ou au-dedans de l’Église, il y a le salut. L’Évangile va au-delà des limites de l’Église en tant qu’arche du salut. « Dieu notre sauveur […] veut que tous les hommes soient sauvés (1Tim 2,4). Toutefois, l’Église est nécessaire au salut. La nécessité de l’Église est soulignée par Lumen Gentium au numéro 14.« En enseignant expressément la nécessité de la foi et du baptême (cf. Mc 16, 16 ; Jn 3, 5) le Christ lui-même a du même coup affirmé la nécessité de l’Église, dans laquelle on est introduit par le baptême comme par une porte. »[11]Le pluralisme religieux n’est pas une fatalité mais une nécessité pour théologiser autrement. La nécessité de l’Église n’exclut pas la pluralité des religions.

 

[1] Dupuis J.,Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, Paris, Cerf, 1997, p. 131.

[2]Ibidem., p. 133.

[3] Ce texte est un extrait du Mémoire présenté à l’Ecole Théologique saint Cyprien au Cameroun pour l’obtention du baccalauréat canonique en Théologie. Le titre du mémoire était : Pluralisme religieux : entre nécessité et risques. Une réflexion à la lumière de : Vers une Théologie chrétienne du pluralisme religieux de Jacques Dupuis.

[4] Dupuis J., Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, Paris, Cerf, 1997, p. 134.

[5] Mayeur J.-M, Charles (†) et Luce Pietri, Vauchez A., Venard M., Histoire du Christianisme (Des origines à nos jours, Tome XIV Anamnèsis, Paris, Desclée, 2000, p.72.

[6] Dupuis J., op.  cit.., p. 135.

[7]Ibidem. p. 137.

[8] Ibidem., p. 144.

[9]Idem

[10] Mayeur J.-M, Charles (†) et Luce Pietri, Vauchez A., Venard M., Histoire du Christianisme (Des origines à nos jours, Tome XIV Anamnèsis, Paris, Desclée, 2000, p.73.

[11]Lumen Gentiumau numéro 14.