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Deux défis de l’annonce de l’Evangile aujourd’hui en Afrique


Le mois missionnaire extraordinaire, célébré en Octobre 2019 pour marquer le centenaire de l’encyclique Maximum Illud, a été l’occasion d’opérer un check up de la situation de l’évangélisation en Afrique : son expansion, ses défis et les nouvelles chances de sa relance. A propos de l’expansion de la mission chrétienne en Afrique, les statistiques sont unanimes: en Afrique, surtout subsaharienne, le nombre de chrétiens ne cesse d’augmenter[1]. Si le catholicisme et le protestantisme traditionnels connaissent une certaine stagnation, il n’en est pas de même pour le pentecôtisme[2]. Ce dernier se propage rapidement et avec un succès évident.

Toutefois, l’ampleur du fait chrétien sur le continent ne doit pas masquer les résistances auxquelles il fait face ; voire son rejet. Ainsi, on se méprendrait en croyant que le christianisme africain n’a qu’un avenir prospère. La visée des lignes qui suivent est d’identifier quelques défis auxquels la première annonce de l’Evangile est confrontée aujourd’hui. Ici, nous nous limitons à deux : celui de nouveaux agents de la mission et celui d’une mission qui responsabilise[3].

  1. Le défi de nouveaux agents de la mission

Le thème du mois missionnaire extraordinaire d’octobre 2019 : « Baptisés et envoyés : l’Eglise du Christ en mission dans le monde » a mis en lumière le lien entre le sacrement du baptême et le mandat missionnaire. Progressivement, tous les baptisés prennent conscience que leur baptême leur donnait le droit et de devoir d’être missionnaires, non seulement en entrant dans des instituts religieux dévolus à la mission, ou en les soutenant par la prière et les ressources, mais aussi à travers leur propre engagement dans les mouvements, les paroisses, dans la famille, comme au cœur de leur activité professionnelle[4].

En effet, grâce au baptême, tous les chrétiens sont appelés et envoyés. Cette mission à la portée de tous n’est pas sans créer un malaise dans le chef des laïcs tout comme chez certains missionnaires de profession. Si tout baptisé est missionnaire que deviennent alors les charismes missionnaires ? Devenir tous missionnaires, n’est-ce pas un moyen pour les professionnels de la mission de se décharger de leur responsabilité sur les laïcs ? Ces questions qu’on entend souvent chez les laïcs comme chez certains religieux indiquent que l’essence de la mission chrétienne a été souvent biaisée à cause de son fort attachement aux religieux missionnaires avec comme conséquence : la mise à l’écart de laïcs.

Dans le processus de la première annonce de l’Evangile, il y a ainsi lieu de parler d’un véritable « cléricalisme missionnaire » : les religieux missionnaires se considérant comme les «patrons » de la mission et le reste du peuple de Dieu, étant tenu pour des clients de cette mission. Pourtant, la mission à l’ère du laïcat, pour être évangélique, est sommée de tenir les charismes missionnaires comme des stimuli du charisme missionnaire de tous les baptisés. Pour emprunter le langage du football, un religieux missionnaire est comme un « coach ».  Et le reste du peuple de Dieu est une « équipe » de football. L’échec de l’équipe, c’est l’échec du coach ; gardant à l’esprit qu’un coach n’existe pas sans équipe.

Dès lors, dans la perspective de la  conversion pastorale et missionnaire de toute l’Eglise, chère au pape François[5], nous tenons de la vérité de l’Evangile que c’est le baptême qui rend  tout  chrétien un disciple-missionnaire avant d’être question de vœu religieux de mission ou d’ordination sacerdotale. Si le vœu de mission a un sens, c’est parce qu’il est au service des baptisés comme un modèle attractif et non  comme un service spécialisé. L’avènement de nouveaux agents de la mission signifie alors la responsabilité missionnaire de tous ces hommes et ses femmes qui côtoient les paroisses et d’autres lieux de la proposition de la foi. Dans ce processus, une place de choix est à réserver aux femmes suivant la proposition déjà faite par le Pape François[6]. Car elles sont souvent injustement mises à côté dans l’œuvre de l’évangélisation à cause des traditions africaines trop patriarcales. Encourager et soutenir la création des équipes mixtes où laïcs, religieux et prêtres diocésains œuvrent ensemble pour le service de l’animation missionnaire de leurs églises, c’est déjà s’acheminer vers l’avènement de nouveaux agents de la mission dont l’Afrique a grandement besoin aujourd’hui.

  1. Le défi d’une mission qui responsabilise

L’infantilisation des laïcs n’est pas le seul méfait de la mission chrétienne teintée de cléricalisme religieux. Dans un passé récent, l’évangélisation s’est trop focalisée sur la recherche du salut sans prêter attention aux moyens matériels dont l’Eglise a besoin en vue de ce salut. Il en résulte, selon le père Eloi Messi Metogo, qu’un de problèmes majeurs de l’africanisation du christianisme est l’absence de base matérielle[7]. Alors pour pouvoir vivre, les missionnaires ont dû continuellement recourir à la générosité de l’Occident.

Cherchant leur salut grâce à la générosité des autres, les évangélisés d’Afrique se sont retrouvés dans une situation confortable d’éternels assistés. Cela a fait dire à Eboussi Boulaga que leur foi au Christ était suspecte. Car les biens de la mission étaient l’expression de la foi des autres et donc,  pour lui, les africains croyaient par procuration[8]. La conversion que postule cette situation est le passage du statut d’assistés au statut de responsables de la recherche du salut et de moyens pour la mission.

Lever le défi d’une mission qui responsabilise implique un changement radical de mentalités à la fois des évangélisateurs et des évangélisés. Il s’agit avant tout de se convaincre que les moyens matériels pour la mission ne manquent pas en Afrique. Ce qui fait défaut, c’est l’exploration des voies africaines de la providence. Heureusement, sans le vouloir, la diminution du personnel missionnaire occidental et la crise économique qui frappe les donateurs d’hier sont en train de contraindre l’œuvre d’évangélisation de se prendre localement en charge. Fini le temps où pour bâtir une église, on devrait attendre la manne venant d’ailleurs. Les chrétiens africains ne cessent d’être conscients de la responsabilité qui leur incombe quant à la mission et aux œuvres de la mission. Cette prise de conscience se manifeste par  exemple par leur mobilisation pour récolter les fonds en vue du dimanche des missions. Et dans beaucoup d’églises, les résultats sont très encourageants. Un cas à notre connaissance qui fait réjouir est la situation de l’archidiocèse de Bukavu/RDCongo où les paroisses tenues par les prêtres diocésains arrivent à mobiliser une somme importante pour cette occasion. A titre d’exemple, pour le dimanche des missions en 2019, les paroisses Cathédrale, Cahi, Mater Dei, Kadutu ont contribué à hauteur de 39730 US dollars. Curieusement, les paroisses comme Mbobero, Panzi, Nguba, Birava et Cimpunda, toutes servies par des religieux missionnaires n’ont réalisé que 2413 US dollars!

Lever le défi d’une mission qui responsabilise implique aussi  un changement du style de vie des religieux missionnaires et des prêtres. Le mode de vie  trop couteux  hérité de pionniers de la mission ne tient plus. A la limite, il est devenu scandaleux et un véritable contre-témoignage.  Dès lors, responsabiliser les laïcs signifie exiger les évangélisateurs à être comptable de leur train de vie en leur offrant une allocation proportionnée aux moyens de la communauté. On ne peut plus tolérer un clergé diocésain ou missionnaire bourgeois vivant de la sueur des fidèles laïcs déjà exsangues par leurs propres besognes. Conversion missionnaire pour les religieux et les clercs veut dire entre autre : vie sobre, soumission à la loi commune du travailler, gestion rationnelle et transparente, fructification des biens de la mission…Bref, auto-prise en charge de la mission signifie que le missionnaire apprenne aussi à se prendre en charge, à vivre du fruit du travail de ses mains, à la manière de l’apôtre Paul qui pouvait fièrement dire : « Vous le savez bien vous-mêmes : les mains que voici ont pourvu à mes besoins et à ceux de mes compagnons ( Ac 20, 34).

 

[1] De fait, selon une étude menée par un centre de recherche américain, The Pew Forum on Religion and Public life, portant sur le nombre de chrétiens dans le monde en 2012, il ressort que le nombre des chrétiens augmente partout au monde et surtout en Afrique subsaharienne à cause du pentecôtisme. Cf. « Global Christianity. A Report on the Size and Distribution of the World's Christian Population», in WWW.PewResearchCenter.org.

[2]Le pentecôtisme s’inscrit dans la longue tradition des multiples réformes internes du protestantisme anglo-américain. Né à Los Angeles au début du siècle dernier, il est une ramification du Holiness Movement américain, lui-même fruit d’un mouvement de renouveau ayant vu le jour au sein de la tradition méthodiste dans la seconde moitié du XIXe siècle. Cf. LUDOVIC LADO, « Les enjeux du pentecôtisme africain » in Etudes(Tome 409), 7-8/2008, p. 61.

[3] Cet article est une partie d’un texte paru dans le Cahiers du Centre d’Etudes Africaines, n°14(6/2020), pp. 27-39.

[4] MARIE-HELENE ROBERT, “Evangéliser ‘ de proche en proche’ en temps d’incertitude: la mission à la portée de tout disciple”, in Spiritus, n°235/Juin2019, p.189.

[5] PAPE FRANCOIS, Evangelii Gaudium, n°25.

[6] Le pape François dit : « Il faut encore élargir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église. Parce que « le génie féminin est nécessaire dans toutes les expressions de la vie sociale ; par conséquent, la présence des femmes dans le secteur du travail aussi doit être garantie » [72] et dans les divers lieux où sont prises des décisions importantes, aussi bien dans l’Église que dans les structures sociales ». Ibid.,  n°123.

[7] ELOI MESSI METOGO, “30 ans après ‘La dé-mission’ de Fabien Eboussi Boulaga », in Spiritus, n°179(Juin2005), p. 241.

[8] FABIEN EBOUSSI BOULAGA, “Pour une catholicité africaine. Etapes et Organisation, dans Civilisation noire et Eglise catholique, Colloque d’Abidjan 12-17septembre 1977, Paris, Présence africaine, 1978, p. 347.