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LE PAIN EUCHARISTIQUE, UN PAIN ECOLOGIQUE


La foi chrétienne et le futur de la terre est un thème unique et unifié qui a accompagné des générations entières dans leur relation et rapport avec la divinité. Mais aujourd’hui, plus que jamais, nous ne pouvons pas dissocier notre être chrétiens de la protection de la nature. Chaque fois que les chrétiens se réunissent pour l’eucharistie, le prêtre présente au nom de l’assemblée le pain eucharistique et accompagne ses gestes avec ces paroles : « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes ; nous te le présentons : il deviendra le pain de la vie ». Ici, nous voulons souligner le rôle de la terre qui est propriété de Dieu – et qui produit en fonction aussi de ses relations avec les humains – mais aussi la responsabilité que nous avons, chacun de nous, pour ce qui est du futur de la terre. Notre rapport avec la terre dit aussi notre relation avec le propriétaire de la terre. Face aux désastres auxquels nous assistons ici et là sur la terre, le chrétien est appelé à manger le pain eucharistique et à s’engager pour améliorer les conditions écologiques : la terre est une réalité vivante qui a des droits propres. Ces droits sont à respecter toujours et partout.

Il y a quelques années, les modèles utilisés par les biblistes pour comprendre l’entourage de Jésus, se limitaient encore aux facteurs socio-économiques, sans prendre en considérations le lien et le rapport de l’homme avec les sphères climatiques et leur impact sur la vie. De ce point de vue, nous pouvons dire que la figure de Jésus comme révolutionnaire du secteur social est restée pratiquement incomplète.[1] Les caractéristiques de la nature et le respect de leur cycle sont aussi à respecter pour une bonne cohésion sociale. La découverte de l’attention et de la préoccupation de Jésus à l’égard des marginaux de la société, doit encore prendre en considération les défis que les études spécialisées nous présentent aujourd’hui sur la problématique de la nature et les conditions climatiques. Nous sommes invités à affronter, aussi du point de vue de notre foi chrétienne, les possibles implications écologiques de notre manière de manger, de vivre, d’exploiter et d’échanger les biens de la terre. Les uns et les autres, nous avons une responsabilité commune. Nous sommes tous débiteurs, de par nos interactions, pour les dévastations, les destructions massives de la terre – cette propriété de Dieu, Seigneur de l’univers. Ce ne sont pas seulement les riches qui sont concernés pour apporter des solutions, tout comme ce ne sont pas seulement les appauvris de la terre qui sont concernés quand les inondations et les éboulements dévastent des grandes localités. Dans l’Evangile, nous pouvons contempler Jésus qui, pour répondre à la question du jeune riche, met ensemble l’idée du Dieu d’Israël, fondée sur le shema (Dt 6, 4) et celle du Dieu bon du livre de la Genèse : Pourquoi m'appelles-tu bon ? Il n'y a de bon que Dieu seul. La sensibilité vers le monde naturel pourrait peut-être se fonder sur la conscience de la bonté du Dieu de la création. Cette même conscience devra aussi qualifier nos rapports les uns avec les autres, mais aussi nos rapports avec les dons de la terre. Les biens du jeune riche – dons de la terre – sont à utiliser de façon à renforcer la vie. Il ne s’agit pas seulement d’une implication sociale, mais aussi d’une implication écologique. Le pain eucharistique est don de la terre, fruit de la terre, avant d’être une élaboration humaine. Et cela comporte une grande responsabilité, un appel. Un élément essentiel que nous trouvons dans les récits de la Genèse est que ceci finissent toujours avec l’acceptation ou la proclamation de Jhwh comme créateur du monde. Son intention originelle se manifeste dans la libération du peuple d’Israël : protéger la bonne terre que Dieu a créé malgré la méchanceté humaine. La terre et ses bénédictions représentent et garantissent la faveur permanente que Jhwh fait à son peuple dans l’alliance éternelle.

Il n’est pas donc étrange de trouver, dans le code de la loi en Israël, une forte référence à la protection de la terre. Nous n’avons pas l’intention de parcourir tout le code en question, mais c’est de là que nous prenons l’idée du pain eucharistique comme pain écologique. Israël a appris à manger le fruit de la terre, en rendant grâce au Seigneur et en s’engageant sur le chemin de la fraternité et de l’écologie. Le chrétien, en même temps qu’il mange le pain eucharistique, doit s’engager pour une écologie mondiale, en commençant par protéger la terre et les personnes autour de lui : Le pain de la nouvelle alliance est aussi pain écologique.

Car la terre dont tu vas entrer en possession, n'est pas comme la terre d'Égypte, d'où vous êtes sortis, où tu jetais dans les champs ta semence et les arrosais avec ton pied comme un jardin potager. La terre que vous allez posséder est une terre de montagnes et de vallées, et qui boit les eaux de la pluie du ciel ; c'est une terre dont Yahvé, ton Dieu, prend soin, et sur lequel Yahvé, ton Dieu, a continuellement les yeux, du commencement à la fin de l'année (Dt 11,10-12).

Un accent particulier est mis, dans cette présentation de la terre, sur l’importance de l’eau pour la vie humaine – en contraste avec la terre d’Egypte. Si là il fallait la fatigue humaine pour arroser et cultiver ; en Israël, la pluie provient du ciel comme don et la terre la reçoit. Dieu se préoccupe de la terre et cette attention devient source de fécondité : une terre d’où coulent lait et miel (Ex 3, 8 ; Dt 6, 3 ; 11, 9). Notre terre n’est pas maudite, et personne n’est condamné à travailler durement pour pouvoir se gagner du pain. Les dons de la terre doivent être partager équitablement entre tous, et doivent être une ouverture de l’homme, d’aujourd’hui et de demain, à la solidarité et à la bonté du créateur. Nous estimons que le partage du pain eucharistique requiert un autre chemin de pensée. Le pain écologique nous conduit à accueillir positivement les surprises, la grâce de Dieu : La Manne en est la plus belle expression biblique. Son nom est lui-même une question, Manne hou ? – son nom est « qu’est-ce que c’est ? ». En tant que grâce, don de Dieu, elle est de l’ordre d’ouverture et d’attention à l’autre : la mesure que l’on en fait a tout d’une non-mesure : on en recueille qui plus, qui moins ; mais quand on le mesure on observe que qui en avait plus n’avait rien de trop et qui en avait moins n’avait pas trop peu. Ceux qui enfreignant le commandement de Dieu, voulaient en faire provision pour assurer leur avenir la voyaient s’infester de vers (Ex 16, 9-21).[2]

La contraposition entre la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction, que nous trouvons à la fin du livre de Deutéronome (Dt 30, 15-20), peut nous servir de clé de compréhension du choix à faire pour faire chaque jour de notre existence chrétienne, et de nos eucharisties, une existence écologique. Notre terre, plus elle sera écologique, plus elle pourra renforcer en nous la vie, plus nous pourrons vivre des rapports et des échanges plus sereins, et plus nous pourrons jouir de la fertilité naturelle. Dans le même ordre d’idée, nous voulons encore faire allusion à ce long passage, pour inviter chacun de nous à ne pas tourner le dos au vrai propriétaire de la terre :

Car Yahvé, ton Dieu, va te faire entrer dans une bonne terre, terre de cours d'eaux, de sources et de lacs, qui jaillissent dans les vallées et dans les montagnes ; terre de froment, d'orge, de vignes, de figuiers et de grenadiers ; pays d'oliviers et de miel ; terre où tu mangeras du pain avec abondance, où tu ne manqueras de rien ; terre dont les pierres sont du fer, et des montagnes duquel tu tailleras l'airain. Lorsque tu mangeras et te rassasieras, tu béniras Yahvé, ton Dieu, pour la bonne terre qu'il t'a donnée. Garde toi d'oublier Yahvé, ton Dieu, au point de ne pas observer ses commandements, ses ordonnances et ses lois, que je te prescris aujourd'hui. […] Prends garde que ton cœur ne s'enfle, et que tu n'oublies Yahvé, ton Dieu, qui t'a fait sortir de la terre d'Égypte, de la maison de servitude, qui t'a fait marcher dans ce grand et affreux désert, où il y a des serpents brûlants et des scorpions, dans des lieux arides et sans eau, et qui a fait jaillir pour toi de l'eau du rocher le plus dur, qui t'a fait manger dans le désert la manne inconnue à tes pères, afin de t'humilier et de t'éprouver, pour te faire ensuite du bien (Dt 8,7-11.14-16).

Elle est tout à fait réelle la tentation d’oublier Jhwh et cela peut porter avec soi, comme conséquence, un repli sur soi-même, un égoïsme et une recherche de domination et d’exploitation des autres.

Si nous avons voulu affirmer notre responsabilité dans l’amélioration des conditions climatiques avec le partage du pain eucharistique, c’est parce que nous sommes convaincus que la préoccupation de donner un avenir meilleur aux jeunes générations ne peut que passer par un changement de mentalité et de conscience. Les futures générations souffriront à cause des conditions climatiques que nous provoquons aujourd’hui avec nos omissions. L’image de Sodome e Gomorrhe est forte, mais tout semble indiquer que notre insensibilité nous mène droit vers cette réalité : « Les générations à venir, vos enfants qui naîtront après vous et l'étranger qui viendra d'une terre lointaine, à la vue du soufre, du sel, de l'embrasement de toute la contrée, où il n'y aura ni semence, ni produit, ni aucune herbe qui croisse, comme au bouleversement de Sodome, de Gomorrhe… » (Dt 29,22-23).

Quand nous mangeons le pain eucharistique comme pain écologique, nous devons en même temps proclamer la terre comme propriété de Dieu, une terre à respecter et à protéger pour qu’elle soit encore plus fertile et plus productive. La fertilité de la nature pourrait devenir l’autre non de la sainteté que nous sommes invités à rechercher continuellement avec nos paroles et nos actions. Manger le pain écologique, au-delà de l’accent que nous mettons sur notre rapport avec la terre, c’est se sentir dans l’obligation de prendre soin des pauvres et de s’engager à les libérer de tout ce qui menace leur vie : c’est le commencent de relations justes au sein de toutes nos communautés. C’est l’engagement à faire de sorte que chacun puisse jouir de la terre et de ses dons. Même la loi plus antique qui prévoyait le repos de la terre au bout de sept ans d’exploitation, c’était en vue d’aider le pauvre et les animaux sauvages (cf. Ex 23, 10-11). Faire reposer la terre, en plus, signifiait reconnaitre celle-ci comme propriété de Dieu. Au motif religieux, peuvent s’unir donc des raisons humanitaires et écologiques. Du renouvellement de la beauté naturelle dépend aussi l’abondance de la production de la terre et la qualité de notre interdépendance humaine. Nous ne sommes pas interdépendants seulement entre humains, nous le sommes aussi avec la terre et son cycle. En rendant grâce pour le pain eucharistique, faisons-le avec une conscience écologique, et il deviendra le pain de la vie. La rédemption humaine va de pair avec la rédemption de la terre : raison pour laquelle la vie humaine ne peut pas être conçue séparément de la vie de la terre. Toute deux partagent le même destin, de la même manière que toutes deux sont expression de la bonté créatrice de Dieu.[3]

Manger, comme nous l’avons souligné ailleurs, est un processus d’intériorisation et d’incorporation. A ces deux concepts, nous associons celui de l’écologie pour compléter l’idée d’intimité et de vitalité que comporte le geste anthropologique de manger et manger ensemble. Manger est ainsi un acte biologique et existentiel, mais aussi quelque chose de plus. Dans le pain eucharistique, pain écologique, nous ne mangeons pas seulement pour survivre ou pour neutraliser la famine : nous affirmons le sens de notre existence et le sens de toute la création. Dans le pain écologique nous suscitons des groupes et communautés de frères et amis qui cultivent dans l’action de grâce et dans la joie le don que Dieu même met à leur disposition, devenant ainsi des personnes capables de dialoguer autour d’une même table.

 

[1][1] Sean Freyne, Gesù, Ebreo di Galilea. Una rilettura del Gesù storico, Milano, San Paolo, 2006, 43.

[2] Cf. Louis-Marie Chauvet, Symbole et sacrement. Une relecture sacramentelle de l’existence chrétienne, Paris, Cerf, 1988, 48.

[3] Cfr. Freyne, Gesù, Ebreo di Galilea, 54.