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Les Cendres d'Angela


A l’heure où la sévérité envers certains citoyens européens les conduit à la misère et où les européens indépendantistes appellent à la fermeture de l’Union européenne et au retour de l’Europe des nations, le film Les cendres d’Angela, d’Alain Parker, est à même de faire réfléchir.

Là où nos contemporains refusent la misère et accusent la politique d’immigration d’en être partiellement responsable, le film, bien que se déroulant au début du siècle dernier, nous plonge dans la misère et nous en dévoile le quotidien et les secrets.

Frank McCourt (interprété à l’âge adulte par Michael Legge), nous ouvre les portes de son histoire par ces mots révélateurs : « Il n’y avait rien de plus misérable au monde que mon enfance en Irlande catholique ». Né à Brooklyn d’une famille d’origine irlandaise, il n’a pas une vie heureuse, la pauvreté le privant de ce qui lui est nécessaire. Sa famille décide de retourner en Irlande après la mort de sa sœur Margaret, décédée de malnutrition. Aux yeux de ses parents, le retour au pays est la meilleure solution à prendre pour leurs enfants, car ils croient encore à l’entre-aide que pourront leur offrir leurs proches. Mais à peine arrivés, Angela McCourt (Emily Watson) et Malachy McCourt (Robert Carlyle) découvrent que la vie est encore plus misérable en Irlande qu’elle ne l’est en Amérique. Après la première guerre mondiale, toute l’Europe subit la crise économique, et la maladie, le chômage et la famine sont devenus quotidiens. Grâce à sa grand-mère, Franck, ses parents et ses trois frères (dont deux jumeaux) trouvent à loger dans un studio du quartier de Limerick – un studio qui verra mourir les jumeaux, des suites de malnutrition. La famille vit de la charité de la société de Saint Vincent de Paul, et le refus, la honte et les insultes constituent le prix à payer pour Frank, car sa famille dépend des autres pour survivre. Il surprend même sa mère aux côtés des pauvres du quartier, mendier pour obtenir les restes du pain des prêtres. De surcroît, la famille ne peut pas compter sur McCourt père, qui est chômeur et buveur, et dont la paie du moindre travail termine dilapidée au bar, allant jusqu’à gaspiller l’argent destiné au nouveau-né de la famille, dont le gouvernement a pris la charge financière.

Les moqueries de l’école devant ses vieilles chaussures, la fréquentation de sa mère avec les débiteurs du quartier et l’attitude humiliante des prêtres envers sa mère lorsqu’elle demande leur aide marquent l’enfance de Frank. Catholique au milieu d’une communauté catholique, il se heurte pourtant à un catholicisme vieillissant, que le film nous montre à travers les prédications des prêtres, qui ne concernent pas les problèmes des paroissiens, dont les McCourt, qui se réfugient dans la dévotion, en se tournant vers les saints. On arrive ici au premier point critique du film. La dévotion n'est pas ici le lieu spirituel où les paroissiens oublient leur misère, elle constitue une révolte contre la religion qui perd sa portée libératrice. Frank lui-même se réfugie auprès de Saint François d'Assise une fois parvenu à un stade de total rejet d'une image d'un Dieu punisseur. La dévotion envers les saints constitue enfin un retour à l'essence de la prédication chrétienne : l'annonce d'un Dieu d'amour à travers des témoignages de vie. La prédication chrétienne s'appuie non pas sur un système de pensée quelconque, mais sur la pratique de la vie. Grâce à cette dévotion, Frank découvre le sens du sacrement de la confession, le jour où il regrette d'avoir frappé sa mère.

Malgré une enfance difficile, Frank ne retient pas que la misère : il se souvient de l’amour de son père, qui le pousse à toujours se réjouir de la vie. Ainsi, malgré leur grande pauvreté, Frank et ses frères parviennent à trouver de la joie dans la camaraderie et les jeux de leur âge.

Très tôt, Frank se rend compte que sa famille ne peut pas vivre que des allocations ni dépendre de Malachy, plus chômeur que travailleur. Frank commence donc à travailler à la sortie de l’école avec un vieil homme qui livre le charbon commander par différentes familles du quartier, et cela le rend heureux, car il peut ainsi aider sa mère en rapportant un peu d’argent. Ce travail lui coûte malheureusement sa santé : il développe une infection aux yeux et est contraint d’arrêter. Par la suite, la famille s’endette davantage encore, au point de ne plus pouvoir payer le loyer, et doit, avec l’aide de la grand-mère, déménager dans un studio appartenant à un homme riche, ami de la grand-mère. Frank, alors adolescent, rend service au propriétaire comme un véritable esclave. Il finit par ne plus pouvoir le supporter lorsqu’au cours d’une dispute le propriétaire en arrive à le frapper et lorsque sa mère, afin de l’apaiser, est contrainte de se prostituer. Cet épisode nous dévoile l’étrangeté de l’économie : en Irlande, comme partout en Europe à l’époque de la dépression économique, les affamés vivent dans la misère et deviennent les esclaves des quelques privilégiés qui vivent dans l’abondance.

Travailler et économiser devient le mot d’ordre de Frank qui, refusant de se faire l’esclave des autres, il travaille comme coursier, parcourant ainsi toute la ville de Limerick à vélo. Je pense que c’est là le deuxième point fort et très critique du film. Franck économise l’argent de son salaire pour son visa pour les Etats-Unis, sa terre natale. Economiser, c’est épargner, et renoncer à tout ce qui paraît utile et agréable mais qui n’est pas toujours nécessaire. L’austérité, dont je ne suis ni un partisan ni un non-partisan, devrait créer un espace de créativité intérieure : on ne peut plus vivre endettés, on doit apprendre à vivre de ce qui est nécessaire.

Frank rêve de retourner aux Etats-Unis et d’y travailler afin d’aider sa famille. Le film se termine par cet épisode, riche d’une mémoire historique : durant la grande dépression, beaucoup d’européens ne se sont-ils pas embarqués pour les Etats-Unis, le Brésil et d’autres pays afin de trouver du travail et de sauver leur famille de la faim et de la misère ? Il est ainsi malheureux d’écouter les discours teintés de racisme sur la question de l’immigration en Europe que prônent certains partis politiques. Ils oublient que l’économie proprement dite ne s’enferme jamais dans une idéologie quelconque, qu’elle vit et ne se développe qu’à travers l’entre-aide. La crise que nous subissons actuellement vient de l’absent de cet esprit d’entre-aide, cet esprit qui est la demeure de la gratuité. Les cendres d’Angela constitue justement ce souvenir de la gratuité qu’un enfant aura découvert et gardé de la misère de sa famille et de son pays.

Tardelly, sx