
P. Valentin SHUKURU, De la RDC en Indonésie : Une expérience missionnaire
Je suis Valentin Shukuru Bihaira, un missionnaire xavérien né au Congo le 14 Février 1980. J’ai fait mes études primaires dans mon village à Bunyakiri. Puis j’ai poursuivi mes études secondaires à Goma où j’ai obtenu mon diplôme d'Etat en 2000. Ensuite, je suis entré chez les Missionnaires Xavériens à Bukavu en 2001. Après trois ans d'études philosophiques et le noviciat, j’ai fait la première profession de voeux religieux à Kinshasa en 2006. Envoyé aux Îles Philippines pour poursuivre mes études en théologie à Loyola School of Theology (Ateneo de Manila University) en 2012. Ordonné prêtre à Bukavu, le 23 septembre de la même année, j’ai été envoyé en mission en Indonésie où je suis curé d’une paroisse de 6.811 fidèles, au Sumatra du Nord. C’est de ce lieu missionnaire que je partage mon expérience de mission Ad Gentes.
- Un pionnier parmi les Musulmans
Je suis le premier missionnaire Xavérien Congolais à être envoyé en Indonésie, un pays majoritairement musulman. A dire vrai, n’étant pas un pays de mission que j’avais moi-même choisi, j’étais un peu surpris de ma destination en Indonésie. En fait, je rêvais d’aller en mission en Chine, mais les Supérieurs avaient fait un autre choix et je ne le regrette pas.
J’étais arrivé en Indonésie pour la première fois comme un diacre en Juin 2012. Je n’y étais resté que pendant un mois avant de rentrer au Congo pour mon ordination sacerdotale. Ma deuxième venue en Indonésie est intervenue en novembre 2012 après mon ordination. Après six mois d’apprentissage de la langue Indonésienne (Le Bahasa Indonesia), j’avais été nommé vicaire dans trois petites paroisses en plein milieu des musulmans radicaux au Sumatra Occidental.
A deux, nous avions en charge trois petites paroisses d’à peu près 2.500 fidèles. Et en tant que missionnaire, une expérience que j’avais trouvée intéressante et très difficile d’imaginer au Congo était le fait que dans certaines régions du Sumatra Occidental, Catholiques et Protestants se partageaient la même chapelle le dimanche. Comme c’est difficile, voire impossible, d'obtenir une autorisation ou permis pour construire des églises ou des chapelles en terre musulmane, les Catholiques et les Protestants étaient obligés d’oublier leurs "disputes" et utiliser à tour de rôle la même petite chapelle qui était érigée dans un camp militaire.
Dès que le premier groupe protestant sortait, j’étais déjà là avec mes fidèles pour commencer la célébration de l’Eucharistie. Comme il nous était interdit de placer ou de laisser de symboles religieux (crucifix, images, statues, bougies) dans l’édifice, la première chose à faire était de donner un look Catholique dans la pièce en plaçant ces symboles de notre foi sur la petite table. Avant même que je ne prononce l’Ite missa est pour congédier l’assemblée, un autre groupe des protestants était déjà prêt à entrer avec leur pasteur. Ce dialogue œcuménique circonstanciel reste pour moi une expérience mémorable et unique en son genre.
Pendant deux ans, je m’étais employé à la pastorale des jeunes et des enfants qui était au point mort. Au-delà des difficultés et des défis pastoraux rencontrés, j’avais réussi à ressusciter cette pastorale. Par ailleurs, vivre et travailler dans une communauté majoritairement musulmane était l'occasion aussi de vivre une dimension importante du charisme Xavérien, à savoir le dialogue interreligieux à travers le témoignage de vie.
- En terre de la nouvelle évangélisation
J’en suis à ma deuxième affectation depuis mon arrivée en Indonésie il y a environ sept ans. Si la population de Sumatra Occidental était majoritairement musulmane, la région de Sumatra du Nord où je me trouve présentement est majoritairement chrétienne (protestante). Dans le souci d'un travail missionnaire plus efficace et contextuel dans cette nouvelle zone, j'avais commencé par apprendre la langue du peuple Batak et la culture locale. Cependant, apprendre une langue sans école formelle, mais plutôt en vivant dans une famille très simple pendant trois mois était vraiment un défi et en même temps une aventure “folle”. Au milieu du peuple Batak, j'ai réalisé qu’en réalité j'étais un “prophète”. On m’appelle “Nabi” ici. En indonésien, “Nabi” signifie “prophète, le messager d'Allah. Toutefois, le surnom “nabi” n’est qu’en réalité la forme raccourcie du mot “Nabirong” qui, en langue Batak Toba, signifie l’homme noir.
Chaque fois que je rencontre des enfants, des jeunes et même des adultes, je suis toujours salué poliment et respectueusement. Certains d'entre eux remerciant Dieu de pouvoir rencontrer un missionnaire noir et lui serrer la main. Lorsque nous allons à la rencontre d’autres peuples non pas en notre propre nom, mais au nom de Celui qui nous a appelés, choisis et envoyés pour rendre témoignage à l'Evangile de la grâce de Dieu, alors, aussi simple soit-elle, notre présence au milieu d'eux devient une annonce sans paroles et aussi une possibilité de louer Dieu. Je souris souvent quand je vois des gens fiers tout simplement parce qu'ils peuvent se photographier avec moi. Il y a même des enfants de la paroisse qui se moquent de leurs compagnons d'autres églises en disant: “Notre Père curé vient de l'étranger, mais votre pasteur n’est que d'ici! ”
Le Sumatra du Nord est certes majoritairement chrétien. Mais il reste encore une terre de mission où le besoin d’une nouvelle évangélisation se fait sentir. Car après 41 ans de présence missionnaire en cette paroisse, la foi catholique n’est pas encore pleinement vécue. C’est la raison pour laquelle j’essaie de revitaliser la catéchèse et la liturgie, la régulation des mariages, la réintégration en l’Eglise Catholique, la pastorale de familles et de jeunes ainsi que l’animation missionnaire et vocationnelle.
- Avec les laïcs
Depuis que la Région Xavérienne d’Indonésie m’a confié la tâche d’animer les confrères sur la pastorale paroissiale, nous organisons deux fois par an la rencontre de tous les curés des paroisses Xavériennes afin d’échanger les idées sur la façon et les stratégies à prendre afin de rendre nos paroisses de plus en plus missionnaires.
Cela n’est possible que si nous nous employons à la formation de laïcs et commencer à les considérer comme des partenaires en mission. Les données statistiques parlent d’elles-mêmes et elles devraient nous alerter.Par exemple, les statistiques de 2017 de l’archidiocèse de Medan au Sumatra du Nord montrent que le nombre de catholiques est de 528.444 personnes (catéchumènes compris), résidant dans 1.342 succursales dans soixante paroisses et quasi-paroisses. Selon ces statistiques, les prêtres domiciliés dans l’archidiocèse sont au nombre de 252. En outre, il y a 142 prêtres dans la pastorale paroissiale et 110 dans des ministères non pastoraux mais qui desservent les paroisses les dimanches.
En comparant le nombre de fidèles (528.444 personnes) avec les prêtres (142 personnes) engagés directement dans la paroisse, un prêtre doit servir 3.721 personnes, soit 9 succursales ou chapelles. Si un prêtre qui travaille dans la paroisse dessert deux chapelles le dimanche, la messe est célébrée dans 284 succursales. Il y a donc 1.040 chapelles qui restent sans messe chaque semaine. A supposer que les 110 autres prêtres non résidants en paroisse célèbrent chacun une messe par semaine, on aura 110 messes de plus dans les succursales, ce qui fait en tout 394 messes. Malgré cela, il reste encore beaucoup de chapelles sans messe le dimanche.
À partir des données statistiques ci-dessus, on peut conclure qu’il y a vraiment une disparité entre le nombre de prêtres et celui de fidèles et de succursales à servir. C’est seulement 153.660 personnes (sur les 528.444 que comptent l’archidiocèse) qui reçoivent la visite des prêtres chaque semaine. Cela signifie que pas moins de 374.784 personnes ne reçoivent pas la visite d'un prêtre.
Chaque dimanche, en l'absence du prêtre pour la célébration de l'Eucharistie et malgré leurs limites, ce sont eux qui nourrissent les fidèles avec la Parole de Dieu. Et on n’a jamais appris qu’une église-chapelle est restée fermée le dimanche parce que le prêtre n’est pas venu. Il en est de même de la dispensation de la catéchèse, de funérailles, etc. Il est donc clair que les responsables laïcs jouent un rôle important dans la prise en charge du troupeau. Et c’est notre devoir de bien les former afin qu’avec eux nous puissions grandir dans cette conscience missionnaire en Eglise.
- Au rendez-vous du donner et de recevoir
L’annonce de ma destination en mission en Indonésie le jour de mon ordination presbytérale avait provoqué une commotion parmi les fidèles dans l’église. En me saluant dans la sacristie, un ami prêtre du clergé local m’avait même demandé quel crime j’avais commis chez les Xavériens pour être envoyé si loin de mon pays pendant que dans ma paroisse même il y a des fidèles qui restent sans messe le dimanche par manque de prêtres. En Indonésie, beaucoup de gens s’étonnent lorsque je leur dit que je suis un missionnaire originaire de la République Démocratique du Congo, en Afrique.
Ma présence en Indonésie n’est pas une punition ;je n’ai commis aucun crime. Ce n’est pas une indifférence de ma part face aux réels besoins pastoraux dans mon pays et ma paroisse d’origine, mais elle s’inscrit dans cette prise de conscience de la responsabilité missionnaire qui nous incombe tous en tant que disciples du Christ de proclamer l’Evangile. C’est un rendez-vous du donner et du recevoir.
D'après le rapport Ad Limina 2019 des évêques d’Indonésie, le nombre de Catholiques à l’échelle nationale est de 8.095.834 âmes soit 3,3% sur une population totale de 269.874.666 habitants. Par contre, le nombre des prêtres est de 4.782 personnes (2.230 diocésains et 2.552 prêtres religieux) soutenus dans le travail par 1.604 frères et 6.306 religieuses. En plus il y a 428 membres d'instituts séculiers. Jusqu’à présent, même si l’Église indonésienne reste un pusillus grex et un troupeau extrêmement petit avec d’énormes besoins comme au Sumatra du Nord, elle a aussi déjà commencé à envoyer ses prêtres, ses religieux et religieuses en mission à l'étranger, sur tous les continents et dans de nombreux pays. Et cette prise de conscience missionnaire ne se réalise pas seulement en envoyant des missionnaires ad extra mais aussi ad intra dans le cadre de la solidarité entre les 37 diocèses que compte le pays.
Le vœu formulé ici est que l’Esprit-Saint nous accorde la grâce d’être des témoins de l’Evangile afin que la mission confiée à l’Eglise puisse se poursuivre à travers des expressions nouvelles et efficaces qui apportent la vie et la lumière au monde dans lequel nous sommes envoyés.


