
Que seraient nos églises d’Afrique sans les femmes ?
Les femmes sont sur tous les fronts. Elles s’entraident grâce aux activités d’auto-prises en charge. Elles font vivre leurs foyers grâce aux fruits de leur labeur. Elles viennent en aide aux familles en besoin grâce à leurs petites contributions. Sans avoir à occuper un rôle officiel dans les institutions de l’Eglise, elles portent de l’avant l’annonce de l’Evangile grâce aux œuvres caritatives. Elles sont très actives, surtout en cas de crise, comme avec la récente catastrophe naturelle de Kalehe au Sud-Kivu, archidiocèse de Bukavu/RDC, où les inondations causées par les fortes pluies ont fait plus 452 morts et plus de 1008 personnes disparues ; même s’il est toujours difficile de dire avec certitude combien. Car plusieurs corps sont encore dans les décombres et c’était le jour du marché, où trois hangars qui abritaient les gens étaient aussi emportés par les eaux de pluie.
Pour cette occasion et dans beaucoup d’autres, le dynamisme des femmes catholiques est tellement génial qu’une de leurs responsables, Mme Mema Mapenzi Thérèse, actuelle directrice du Centre Olame à Bukavu s’est exclamée en postant sur son mur facebook: « Si vraiment toutes les mamans paroissiales n’existaient pas, que serait notre Eglise ? Grâce au témoignage de leur coordinatrice, Mme Mema Mapenzi Thérèse, nous avons voulu savoir plus sur ce rôle indispensable que les femmes jouent dans les églises d’Afrique dans une discrétion totale.
Louis BIRA SX (LB) : Il y a quelques jours vous avez écrit sur votre mur Facebook : « Si vraiment toutes les mamans paroissiales n’existaient pas, que serait notre Eglise de Bukavu » ? Qu’avez-vous voulu dire ?
Mme Mema Mapenzi Thérèse (MMT) : C’est toujours une joie de partager son expérience et surtout le succès, les résultats d’un travail en équipe réussi mais bien sûr avec des défis. En effet, depuis Novembre 2017, je travaille au Centre Olame comme directrice et modératrice du Comité Diocésain des Femmes. Je travaille donc au quotidien avec les mamans paroissiales et avec elles, nous menons des activités qui aident à promouvoir le développement de nos paroisses dans les milieux ruraux comme dans les milieux urbains de l’Archidiocèse de Bukavu. Nous avions au début commencé par le jumelage entre les paroisses urbaines et paroisses rurales avec pour objectifs de s’entraider et aussi de se soutenir à travers de petites actions sans attendre l’aide des pays européens comme c’était le cas avant. Il est à noter que, la province du Sud Kivu est affectée par des conflits armés depuis deux décennies et cela fait que la population soit habituée à l’aide venant de l’extérieur. Nous avions donc initié ce projet de jumelages entre les paroisses pour supprimer l’esprit attentiste qui caractérisait déjà nos paroisses. Les visites entre paroisses s’organisaient d’abord avec les groupes des femmes et ensuite les hommes et les jeunes ont emboité les pas. Aujourd’hui, le jumelage entre les paroisses est devenu une activité qui encourage la collaboration entre les paroisses et l’entraide dans tous les domaines. Ce n’est plus une activité des femmes mais plutôt une activité diocésaine initiée par les mamans paroissiales et aujourd’hui adoptée par tout le monde.
En plus du jumelage entre les paroisses, nous avions initié une activité de financement des projets dans nos paroisses appelée « Spéciale Maman », à l’exemple de Marie Magdeleine qui avait donné l’offrande spéciale à Jésus. Cette activité de Spéciale Maman nous aide à sélectionner un projet spécifique dans la paroisse et on mobilise entre 500 et 10000 dollars selon les moyens des mamans en paroisses, et le réalise, sans aide externe. C’est spécifiquement un projet qui est choisi par les femmes et financé par les femmes elles-mêmes et dans leurs paroisses spécifiques. Aujourd’hui plusieurs de nos paroisses dans l’archidiocèse de Bukavu évoluent grâce aux activités de Spéciale Maman. Et en cette Juillet 2023, les femmes veulent construire une maison d’accueil de 108 chambres à Lukananda, un lieu de pèlerinage, pour ainsi avoir un logement adéquat pendant les pèlerinages mais aussi pour contribuer à autofinancer leurs projets à venir.
Les femmes paroissiales organisent aussi l’apostolat dans les hôpitaux et les prisons. Chaque samedi et dimanche une ou deux paroisses urbaines s’organisent pour apporter de la nourriture aux prisonniers ainsi qu’aux malades dans les hôpitaux et aussi payer certaines factures de soins médicaux aux personnes vulnérables. C’est dans cette perspective que nous accompagnons aussi les victimes des catastrophes à Kalehe mais aussi les victimes de l’incendie à Cimpunda où plus de 250 ménages ont perdu leurs maisons.
Enfin, plusieurs femmes étaient vulnérables dans nos paroisses. Elles n’avaient pas la possibilité de prendre des crédits pour initier des activités génératrices de revenu mais avec nos activités de CECI (Communauté d’Épargne et de Crédit Interne), les femmes de nos paroisses encouragent les membres des communautés ecclésiales vivantes de base (CEVB) de se regrouper en CECI. Aujourd’hui, certaines femmes qui n’avaient pas d’activité prennent des micros crédits dans leurs groupes et initient de petites AGR et luttent contre la pauvreté dans leurs ménages sans attendre l’aide extérieure. Certains hommes commencent donc à intégrer aussi ces groupes et cela contribue au développement économique des ménages.
Comme femmes, je perçois que « nous sommes des sentinelles de l’invisible et nous témoignons notre foi à travers nos petites actions. ». C’est notre manière d’annoncer l’Evangile, mais de manière concrète. J’ose croire que notre Église de Bukavu vit à 85% des activités menées par les femmes. C’est donc à cause de ce dynamisme des femmes que j’ai pu dire : « si vraiment toutes les mamans paroissiales n’existaient pas, que serait notre Eglise ? »
LB : Il existe dans l’archidiocèse de Bukavu un comité dit : « Comité Diocésain des femmes » coordonné par le Centre Olame dont vous êtes la directrice. Quel est le rôle dece Comité Diocésain des femmes ? N’est-ce pas une manière de reconnaître la présence de femmes dans l’Eglise ?
MMT : Ce comité Diocésain des femmes a pour rôle de renforcer la pastorale des femmes dans le diocèse, à l’exemple de la Vierge Marie : « Ils n’ont plus le vin… faite tout ce qu’Il vous dira … » (Jn 2, 3 ; 5). Nous restons vigilantes et voyons ce qui va et ce qui ne va pas pour apporter notre apport, une manière de mettre en œuvre notre instinct maternel. Le comité diocésain des femmes encourage ainsi les femmes à être présentes à l’Église et à participer activement aux activités de l’Église, comme témoin de l’évangile. Mais il cherche aussi à soutenir l’action des femmes pour initier nos familles à la prière et à l’éducation à la foi catholique.
LB : Dans le Communiqué Final de l'Assemblée continentale synodale tenue à Addis-Abeba, en Éthiopie, du 1er au 6 mars 2023, les participants ont reconnu que les femmes sont la colonne vertébrale de l’Eglise en Afrique. Partagez-vous ce constat ?
MMT : Je dirai oui parce que, quand une femme croit, c’est toute la famille qui croit et qui vit l’évangile au quotidien. Plusieurs pasteurs, prêtres, religieux et religieuses, laïcs missionnaires témoignent que s’ils/ elles sont hommes ou de femmes de Dieu, c’est parce qu’ils l’ont appris de leur mère. La transmission de la foi doit beaucoup aux femmes. Les femmes sont à l’Église dans plusieurs ministères et contribuent ainsi à la proclamation de l’Évangile. En cas de souci, celles qui croient, se confient en l’Éternel pour trouver des solutions à leurs problèmes et de ce fait, elles font participer toutes leurs familles à vivre la foi.
LB : Vous avez été un membre actif de la Commission Diocésaine Justice et Paix (CDJP) de l’archidiocèse de Bukavu. Et aujourd’hui vous incarnez le leadership féminin car vous dirigez le Centre Olame ; un Centre dédié à la cause des femmes. Croyez-vous que les talents de femmes soient beaucoup plus en considérations dans les églises d’Afrique ?
MMT : L’Église en Afrique fait face aux défis non seulement de la modernisation mais aussi des cultures Africaines dont les femmes sont parfois victimes et complices. Ce qui constitue un défi car difficile de rejeter un mode de vie qui ne correspond pas au meilleur de nos traditions locales et de notre foi chrétienne. Il est nécessaire que l’Église de Bukavu en particulier et celle de l’Afrique en général travaille sur un profond d’inculturation véritable et équilibré de l’Évangile pour éviter la confusion et l’aliénation de nos sociétés soumises à une évolution rapide. Les femmes sont parfois victimes d’une mauvaise assimilation du message évangélique et surtout car il est mal interprété par certains pasteurs qui veulent exploiter certaines faiblesses ou qui eux-mêmes ont encore du mal à inculturer la foi. Le combat pour la justice et la dignité des femmes reste ainsi un champ important pour la mission et le témoignage évangélique de l’Eglise en Afrique.





