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Retour sur le « Rite congolais de la messe »


Le premier décembre 2020, la librairie éditrice vaticane  a  publié un livre collectif consacré sur le « Rite congolais de la messe »[1]. Dans la préface, le pape François affirme que c’est une voie prometteuse pour l’élaboration éventuelle d’un rite amazonien, en tant qu’il intègre les exigences culturelles d’une région déterminée dans le contexte africain, sans perturber la nature du Missel romain, en garantissant la continuité avec la tradition antique et universelle de l’Eglise[2].

Approuvé en 1988 par la Congrégation romaine pour  le culte divin, sous l’appellation: « Missel romain pour les diocèses du Zaïre », ce rite donnait l’impression d’être relégué aux oubliettes. En faisant son éloge, le pape François l’a remis encore une fois à la une. Mais que signifie le « Rite congolais de la messe » ? Je me propose, d’une part de dégager les éléments essentiels de ce rite. Et d’autre part, soulever quelques points critiques qui méritent plus d’élaboration.

1.      La quête d’une liturgie inculturée

En 2001, les travaux de la XXIIe semaine théologique de Kinshasa avaient consacré un moment de réflexion au sujet du Rite congolais de la messe. En effet, dans sa contribution, le théologien congolais Ignace Ndongala Maduku[3] faisait remarquer que le projet de l’adaptation de la liturgie au Congo s’est développé essentiellement comme une réinterprétation du christianisme cristallisée autour de la liturgie définie comme un des lieux d’expression de l’identité propre d’une Eglise locale[4].

Selon Ndongala, dans l’Eglise du Congo, l’intérêt pour une liturgie inculturée est allé de pair avec celui du surgissement d’une Eglise locale authentiquement négro-africaine. Parce que l’inculturation de la liturgie vise l’édification de l’Eglise, il convient de voir dans le Rite congolais de la messe, la vérification de la manière concrète dont la liturgie manifeste une Eglise locale. Dans cette optique, le projet de l’inculturation de la liturgie s’inscrit dans la tradition ecclésiale attestant que c’est dans la liturgie eucharistique que se manifeste une église locale. Le Rite congolais de la messe se conçoit donc comme une manière concrète de vérifier la réalisation de l’affirmation précédente dans un contexte précis.

Par rapport au Rite romain de la messe, le Rite congolais intègre des éléments culturels congolais qui laissent transparaître une manière congolaise de célébrer le mystère de la mort et de la résurrection, laquelle donne à son tour forme à une autre structure de l’Eglise. Globalement, la particularité du « Rite congolais de la messe » tient aux éléments suivants[5] : a) l’évocation des ancêtres dans la foi au début de la liturgie, comme on le fait lors de grandes célébrations religieuses traditionnelles ; b) la demande du pardon et l’échange du signe de la paix après l’homélie signifiant que la Parole de Dieu est un appel à la conversion du cœur ; c) les ornements liturgiques du prêtre évoquant la « chefferie » du Christ, le prêtre porte le bonnet en poil de singe et est précédé de porteurs de lance; d)l’usage des textes évoquant avec poésie la richesse du pays et de la culture ; e)une grande participation active des fidèles laïcs, entre autres par l’échange d’acclamations et l’expression d’approbations entre le président et l’assemblée, particulièrement pendant l’homélie, ce qui donne à l’homélie le sens d’un dialogue.

  • Le lien entre le Rite et le modèle de l’Eglise

Les éléments décrits ci-haut comme caractérisant le «  Rite congolais de la messe »  ont une incidence sur la signification de l’Eucharistie et celle de la communauté qui en découle. Illustrons cela à partir de deux cas : l’évocation des ancêtres et la notion de participation active de tous. Evoquer les ancêtres au début de la liturgie et chercher à faire participer tout le monde pendant la célébration eucharistique ont pour but de manifester l’Eglise comme une communauté fraternelle[6]. Cette communauté eucharistique est ouverte à tous, les vivants et les morts, indépendamment de leurs tribus et leurs familles biologiques, car elle est fondée sur le Christ-Ancêtre de tous. En sollicitant la participation de tous dans la célébration, l’Eglise devient une famille qui, pour vivre, a besoin de la collaboration de tous.

Le modèle de l’Eglise comme communauté fraternelle qui commande le Rite congolais de la messe a des conséquences sur la structure ecclésiale : des petites communautés remplacent les communautés très grandes héritées de l’époque de la première évangélisation où l’anonymat trahissait l’idée de communauté fraternelle impliquée par l’Eucharistie. Mais aussi la mise sur pied de communautés ecclésiales de bases(CEB) enrichit la mission de ceux qui participent à la table eucharistique et permet la création de nouveaux ministères, surtout les ministères laïcs (bakambi ou laïcs responsables de communautés, les ministères de la charité ( diaconie), les mamans catholiques, les majorettes…).

Parce qu’ils se connaissent les uns les autres, dans ces communautés à taille humaine, comme enfants d’une même famille, alors l’entraide fraternelle est rendue possible comme il se doit dans toute famille où les membres prennent soins les uns des autres. Ici, c’est le sens de la notion de participation qui est renouvelée, dans la mesure où elle devient diaconie[7], service concret de tous les membres de la communauté, les uns envers les autres, sans exclusion, car le Christ est l’Ancêtre de tous.

Mais, on peut légitimement se demander si le Rite romain de la messe n’autorise pas de penser l’Eglise comme communauté fraternelle ou encore si le sens de la notion de « participation de tous » du Rite congolais de la messe est différente de celle de « participation active et consciente » renouvelée par le concile Vatican II (Sacrosanctum concilium, n°11, 14, 19, 27, 30, 41, 50, 79, 113, 121, 124). Il n’est pas exagéré de dire que le Rite congolais de la messe, dans son fond, est un Rite romain de la messe auquel on ajoute quelques symboles culturels congolais. Le nom sous lequel la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements reconnaît ce rite : « Missel romain pour les diocèses du Zaïre ». Positivement, ce lien entre le Rite congolais et le Rite romain est à entendre comme une volonté de maintenir la catholicité de ce rite né au Congo.

Tout en s’enracinant dans le contexte ecclésial congolais, il s’intègre dans la tradition catholique en l’enrichissant par  éléments culturels congolais. Il suffit de rappeler la joie qui transparait dans le Rite congolais de la messe grâce aux danses et les acclamations de la communauté. Ces dernières indiquent que la célébration de l’Eucharistie est fondamentalement une fête : célébration du don que le Christ offre, son corps et de son sang et participation à sa victoire. Qui a participé à une messe dans un église en Occident, après une expérience de célébration dans un pays comme la RDC se rend vite compte du fait que le Rite congolais de la messe caractère mieux l’Eucharistie comme fête par rapport au Rite romain.

Dans le développement précédent, nous inspirant d’I. Ndongala, nous avons brièvement tenté de montrer que dans l’Eglise catholique de la RDC, l’intérêt pour la liturgie eucharistique s’est souvent cristallisé sur le problème de l’inculturation, lequel est inséparable du souci de l’émergence d’une Eglise catholique à visage congolais, comme il ressort du projet d’un Rite congolais de la messe. Cette approche est intéressante car elle illustre un essai de compréhension de la manière dont l’Eucharistie fait l’Eglise. A cet effet, une étude de la liturgie dans la perspective de l’inculturation ne manque pas de pertinence.

L’approche de la liturgie sous la problématique de l’inculturation présente un autre atout majeur: la valorisation de la culture du peuple qui participe à l’Eucharistie. D’une part, intégrer dans la liturgie les rites et les symboles connus par les participants, ils  cessent alors d’être des: « spectateurs étrangers et muets »[8]. D’autre part, une liturgie avec des symboles culturels du terroir permet à la culture du peuple d’être mieux connue. Ce geste n’est pas insignifiant. Il fait de la liturgie le lieu du dialogue interculturel où le modèle culturel européen dont le christianisme « occidental » importé en Afrique porte l’empreinte apprend à se confronter à d’autres modèles culturels[9].

En ce sens, le projet de l’inculturation de la liturgie s’est avéré comme un service public que l’Eglise catholique a rendu au peuple congolais, dans la mesure où il a permis à sa culture, au moins dans sa dimension rituelle, de sortir de l’oubli dans lequel tendait à la reléguer la première évangélisation. Il suffit  de se rappeler que la méthode missionnaire de la tabula rasa[10] appliquée par certains missionnaires aux premières heures de l’évangélisation de l’Afrique eut pour conséquence la disqualification de la culture des peuples africains qui se convertissaient au christianisme[11]. Car cette méthode tenait la culture de néophytes africains comme païenne ou fétichiste.

  • Des zones d’ombres et des questionnements

Jusqu’ici j’ai essayé de relever les aspects positifs du Rite congolais de la messe, surtout le fait qu’il est l’illustration d’une liturgie inculturée. Malgré ses avantages, ce Rite comporte de zones d’ombres et susciter de questionnements qui méritent plus d’éclaircissement.  En effet, un regard approfondi sur le Rite congolais de la messe atteste qu’une approche non critique de la culture court le risque de défigurer le mystère célébré dans l’Eucharistie. A titre d’exemple, l’image du prêtre qui préside la messe, vêtu en chef, entouré par des gardes comme dans une cour royale évoque certes la royauté du Christ ressuscité et victorieux. Mais une telle image arrive-t-elle à dire que le Ressuscité est aussi le Crucifié (Ac 2, 23-24) ? Ou bien, est-ce que le Christ-Ancêtre[12] est aussi le Christ-Sauveur (Ac 5, 31), alors qu’on sait que l’Ancêtre africain étant le fondateur du clan, est présenté aux membres du clan comme modèle à imiter afin d’assurer la survie du clan et de ses membres ? Ou encore, le Christ-Chef, au nom duquel le prêtre célèbre l’eucharistie en Rite congolais, est-il aussi le Christ-Serviteur qui va jusqu’à laver les pieds de ses disciples (Jn 13, 1-16) ?

On peut aussi questionner le sens étroit qu’acquiert la « notion de participation active » dans le Rite congolais de la messe, lorsqu’à force de vouloir faire intervenir tout le monde, la messe qui est tout à la fois célébration et adoration, culte et action de grâce, apparaît comme un spectacle. Le vrai sens de la notion de « participation active et consciente » qu’on retrouve dans les documents conciliaires permet d’éviter certains excès. Car la véritable nature de la participation active est précisée quand le Concile indique qu’elle doit être intérieure et extérieure. Et que, donc, il convient de lire ensemble les numéros 19 et 90 de Sacrosantum concilium pour découvrir qu’à côté des chants, des gestes, la participation active signifie aussi faire silence afin de pouvoir faire participer à la fois l’âme et le corps[13]. C’est en intégrant ce sens plus large de la notion de « participation active » que le Rite congolais de la messe peut échapper au risque de faire de la liturgie eucharistique un culte « auto-généré »[14] où ce qui prime ce sont les faits, les gestes et les paroles des acteurs humains et non l’action de Dieu.

Le projet d’un Rite congolais de la messe avait suscité certainement de l’enthousiasme au début, surtout parce qu’il coïncidait avec le mouvement culturel de revendication de l’identité africaine : la négritude ou la philosophie de l’authenticité chère au président Mobutu. Si au début, ce sont plus les missionnaires étrangers qui étaient plus réservés par rapport à ce projet, aujourd’hui les critiques et les réserves à l’égard de ce Rite viennent souvent du clergé local[15]. Une des critiques adressées à ce Rite porte sur la notion de culture sur laquelle il est fondé. La culture y apparaît comme statique et réduite à sa seule dimension cultuelle, rituelle. Cette conception réductionniste de la culture[16] empêche de voir le lien entre ce qui est célébré dans la liturgie et le vécu de gens, dans leur rapport aux questions économiques, sociales et politiques. Ce décalage entre le rite et le vécu quotidien aboutit finalement au folklorisme[17].

Ce risque s’est accentué avec la situation de crises multiformes que traverse la RDC (long régime dictatorial de Mobutu, guerres, conflits ethniques,…) et qui cohabite avec des célébrations liturgiques très vivantes agrémentées par la musique et les tambours du pays. Montrer que le mystère célébré dans la liturgie eucharistique a un lien avec les conditions, en perpétuelle mutation, de l’existence humaine, tel est le défi majeur auquel se trouve confronté le chantier de l’inculturation de la liturgie en contexte congolais aujourd’hui.

 

[1] RITA MBOSHU KONGO (dir.), Papa Francesco e il ‘ Missale romano per le diocesi dello Zaïre’. Un rito promettente per altre culture. Prefazione di Papa Francesco, Roma, LEV, 12/2020. Traduit: Le pape François et le “Missel romain pour les diocèses du Zaïre ». Un rite promettant pour les autres cultures.

[2] https//www.vaticannews.va/fr/pape/news/2020-12/pape-françois-préface-rite-zaïrois.html, consulté le 06/01/2021.

[3] Ignace Ndongala Maduku est prêtre de l’archidiocèse de Kinshasa (RDC) et professeur à l'Institut de catéchèse et de pastorale Lumen Vitae. Il a publié : Pour des Eglises régionales en Afrique, Paris, Karthala, 1999.

[4] NDONGALA MADUKU I., NDONGALA MADUKU I., « Le rite congolais de la messe : 30 ans après. Enjeux ecclésiologiques du point de vue de l’inculturation », FACULTES CATHOLIQUES DE KINSHASA, L’Eucharistie dans l’Eglise-famille de Dieu en Afrique à l’aube du troisième millénaire, XXIIe Semaine Théologique de Kinshasa, du 28 au 31 mars 2001, Kinshasa, Ed. FCK, 2001, p. 91.

[5] Ces éléments nous les tirons dans l’article d’UGEUX B., « L’inculturation de la liturgie. Chemins et difficultés en Afrique subsaharienne », dans LMD, n°208 (4/1996), p. 84-85.

[6] NDONGALA MADUKU I., art.cit., p. 96.

[7] Art. cit., p. 98.

[8] VATICAN II, « Sacrosanctum Concilium », n°48.

[9] KABASELE LUMBALA Fr., Le Christianisme et l’Afrique. Une chance réciproque, Préface de R. Luneau, Paris, Karthala, 1993, p. 40.

[10] Ibid., p. 46.

[11] Parmi la longue littérature  africaine qui instruit le procès de la méthode missionnaire de la tabula rasa, cf.  HEBGA M., Emancipation d’Eglises sous tutelle, Paris, Présence africaine, 1976 ; EBOUSSI BOULAGA F., Christianisme sans fétiche. Révélation et domination, Paris, Présence africaine, 1981 ; ELA J.-M., Ma foi d’Africain. Préface d’Achille Mbembe. Postface de Vincent Cosmao, Paris, Karthala, 1985.

[12] Pour une lecture critique de la christologie africaine du « Christ-Ancêtre », cf. UKWUIJE B., Trinité et Inculturation, Paris, DDB, (coll. « Théologie à l’Université »), 2008, pp. 155-174.

[13] SOULETIE J.-L., « La participation active dans la liturgie, une intuition renouvelée », dans VILLEMIN L., (dir.), Des théologiens lisent le concile Vatican II : Pour qui ? Pour quoi ? », Préface de Thierry-Marie Courau, Paris, Bayard, 2012, p. 93.

[14] RATZINGER J., L’esprit de la liturgie. Traduit de l’allemand par G. Català avec la collaboration de G. Solari, Genève, Ad solem, 2001, p. 19-20.  

[15] A titre illustratif de cette critique formulée par le clergé local, nous renvoyons à un mémoire soutenu par un prêtre congolais et dirigé par René TABARD en 2010: NDJADI DJOWA Jean de Dieu, Missel romain pour les diocèses du Zaïre. Essai de compréhension. Mémoire de Master soutenu au Theologicum (ISL).

[16] Nous adoptons plutôt cette définition plus large de la culture proposée par le théologien congolais Santedi Kinkupu : La culture renvoie à la vision du monde, à la conception de l’homme et de Dieu qui constituent à la fois la source d’inspiration et le moteur du génie créateur d’un peuple, quand ce génie s’exprime à travers l’art, la religion, l’économie, la vie politique et sociale, etc. SANTEDI KINKUPU L., Dogme et inculturation en Afrique. Perspective d’une théologie de l’invention. Préface de Claude Geffré, Paris, Karthala, 2003, p. 141.

[17] UGEUX B., art. cit., p. 184.