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Sur les traces du frère en humanité


C’est en parcourant le Maroc en 1883 que Saint Charles de Foucauld découvrit l’islam et les musulmans. Marqué par la piété des fidèles de la religion du Livre, il eut une expérience spirituelle décisive lors de la Nuit du Destin (Laylat-ul al-qadr) qui fut à coup sûr la première étape de sa conversion à la foi catholique quelques années plus tard. L’amour sincère de Charles de Foucauld pour les musulmans et le message universel de l’islam ne s’est jamais démenti tout au long d’une vie consacrée à Dieu et à ses frères en humanité. Notre rencontre avec les frères moines de Notre-Dame de l’Atlas, un monastère étroitement lié à la figure de l’ermite de Béni Abbès, a donc une résonance très particulière. Réciter le dhikr et chanter les poèmes du Cheikh al-Alawi lors d’une séance de sama’a (chant spirituel soufi) dans l’enceinte de la chapelle Charles de Foucauld, fut, pour nous tous, une expérience d’une émotion intense. En récitant la shahada (la profession de foi musulmane) et des versets du Coran face au portrait du saint homme, son visage d’une infinie douceur, son sourire bienveillant et son regard débordant d’amour, j’avais l’impression de perpétuer l’œuvre et la volonté de celui qui voulait mêler des passages du Coran dans ses prières, selon ses dires à l’abbé Huvelin qui l’a ramené sur le chemin du Christ en 1886. Comme l’a rappelé un des frères moines, l’Esprit-Saint était parmi nous lors de cet évènement inoubliable et, à n’en pas douter, la barakah (la bénédiction) de nos shaykhs soufis était également présente. Le Notre-Père récité en langue arabe a parachevé cette rencontre spirituelle, qui n’est pas une simple rencontre de courtoisie entre chrétiens et musulmans mais une véritable communion entre frères en Dieu, entre fils d’Adam honorés par le Tout-Puissant Loué soit-Il. Je rends grâce à Dieu d’avoir pu vivre des instants aussi précieux avec mes frères chrétiens et je remercie celles et ceux qui ont rendu cette rencontre possible.

La fraternité universelle était le but et la motivation principale de ce voyage dans le cadre des Journées du Vivre-ensemble en Paix, qui coïncidait avec l’anniversaire de la canonisation de Saint Charles de Foucauld par le pape François le 15 mai 2022, mais également avec le martyr des moines de Tibhirine, le 21 mai 1996. L’émotion était aussi intense lors de la messe en leur mémoire, à l’issue de laquelle chaque frère en humanité offrait la paix du Christ à son voisin, de même à la fin de la prière collective, les musulmans offrent le Salam à leur prochain. La paix est un partage, un sentiment d’appartenance mutuelle à la même famille, celle de l’humanité.

L’autre moment marquant fut la visite du mémorial des martyrs de Tibhirine qui retrace l’histoire de ces hommes de Dieu sacrifiés sur l’autel de l’intolérance et de la haine, alors qu’ils n’étaient qu’Amour, et dont les cœurs étaient entièrement tournés vers l’Autre. Nous nous sommes recueillis sur la tombe du Père Albert Peyriguère qui a consacré sa vie à œuvrer pour le bien d’autrui, la vie d’un saint homme authentique, qui était considéré comme tel par les habitants des villages alentour. Le charisme fascinant qui se dégageait de son portrait m’a rappelé celui du Shaykh al-Alawi, dont la présence évoquait celle du Christ avec ses disciples, d’après le célèbre témoignage du docteur Carret. Saisis par la présence bénie du Père, nous avons récité la Fatiha, première sourate du Coran, pour le repos éternel de son âme. Les sœurs nomades, Cécile, Marie… (franciscaines missionnaires de Marie), ont magnifiquement perpétué l’œuvre du Père Peyriguère et Charles de Foucauld en soignant hommes, femmes et enfants dans les montagnes de l’Atlas, leur offrant une vie et une éducation décente, vivant parmi eux sous les tentes six mois par an, malgré les conditions difficiles, le froid et les dangers, l’âge avancé et l’épuisement, elles se sont sacrifiées jusqu’au bout pour leur prochain, leur seul et unique priorité en ce bas-monde. Ces hommes et ces femmes ont incarné pleinement le message universel du Christ en dédiant leurs vies au service de l’humanité, sans distinction de religions, d’origines ou de conditions sociales, faisant du sacrifice pour autrui un moyen de réalisation spirituelle et une voie difficile mais ô combien royale vers la présence divine. Leurs histoires m’ont rappelé celles de maints personnages soufis qui ont consacré et consacrent encore leur vie au service de l’humanité. J’ai vu des frères soufis accueillir les désœuvrés d'où qu'ils viennent et quels qu'ils soient, et aspirer ainsi à l’amour universel de toutes les créatures de Dieu, d’autres faire le tour des boulangeries de leur village après la prière de l’aube, pour récolter les pains invendus et les donner aux pauvres. Ces personnages exceptionnels sont animés d’un même Amour spirituel pour Dieu et ses créatures, et leurs zaouias (centres soufis), tout comme les monastères, sont de véritables oasis de paix et de vivre-ensemble ouvertes à toutes et à tous, sans distinction aucune. Les soufis et les moines ont réussi à créer des lieux de refuge spirituels et de consolation pour l'Homme, dans un monde de plus en plus vide de sens et dont les valeurs sont toujours plus illusoires et anti-humaines, des cavernes bénies dans lesquelles nous pouvons toutes et tous retrouver une fraternité et un amour authentique fait de partage, de joie et bienveillance. Les nomades de l'Atlas trouvent dans les grottes un abri pour se protéger des loups, de la neige et du froid, et cette caverne bénie je l'ai trouvé dans les zaouia, tel Saint Charles de Foucauld qui voulait créer des "zaouia de prière et d'hospitalité." Je peux affirmer que le monastère Notre Dame de l'Atlas en est une, et elle contient également le symbolisme extraordinaire d'une caverne que nous avons visité et dans laquelle les sept martyrs de Tibhirine trouvent la béatitude éternelle sous la croix d'un Christ vivant et le cœur empreint de miséricorde de la Vierge Marie. Ce symbolisme est directement lié à celui des ahl al-Kahf, les gens de la caverne auxquels est consacrée une sourate éponyme du Coran (al-Kahf). Le symbolisme de la caverne n'est autre que le cœur, celui que Charles de Foucauld arborait sur son froc d'ermite, et qui représente la présence divine de paix et de miséricorde. Au sein de ce refuge universel, que tout un chacun peut créer d'abord en lui-même, puis dans un lieu consacré au vivre-ensemble en paix, chrétiens et musulmans s'aiment en Dieu et leur foi peut être raffermie par la présence mutuelle de leurs frères en humanité. Car la véritable fraternité, c'est cette "eau de Dieu" que cherchent chrétiens et musulmans, et qui repose dans le puits jouxtant le mémorial de Tibhirine. Cette “source pure” dont parlait l’émir Abdelkader, un des plus grand soufi du 19ème siècle, connu comme étant le protecteur des chrétiens, qui a aussi dit cette parole magnifique : “Si les musulmans et les chrétiens avaient voulu me prêter leur attention, j'aurais fait cesser leurs querelles ; ils seraient devenus, extérieurement et intérieurement, des frères.”

A Notre Dame de l’Atlas, j’ai rencontré infiniment plus que des moines chrétiens : j’ai rencontré de véritables frères, des frères en Dieu, des frères en humanité. Au cœur des montagnes de l’Atlas, où l’eau, la terre et le vent chantent leurs mélodies infinies, j’ai rencontré cette fraternité universelle qui manque tant à notre monde désorienté, j’ai puisé à la source pure de l’Amour que le Cheikh Khaled Bentounès, maître spirituel de la confrérie Alawiyya et initiateur de ces journées du vivre-ensemble en paix, a évoqué dans cette très belle parole : “pour renouer avec la chaleur de la mélodie du chant, source de vie, que la Terre adresse aux cieux, il appartient aux femmes et aux hommes clairvoyants et sages de remplir le vide médian et de tisser le vêtement de l’entente pour guérir les maux de ce siècle.” Comme cette femme nomade au sourire radieux et à la générosité contagieuse que nous avons rencontré sur les hautes vallées de l’Atlas et qui travaillait patiemment sur son métier à tisser, nous devons renouer avec les valeurs universelles, éduquer les cœurs avec amour et patience, pour faire germer cette culture du vivre-ensemble authentique, et bâtir un monde où la grande famille humaine arrivera à transcender les différences et les incompréhensions pour accomplir sa seule et unique mission ici-bas : semer les graines de la paix et récolter les fruits de la fraternité universelle.

Ali Benziane, poète, écrivain, ambassadeur de la JIVEP 2023 au Maroc, le 24 mai 2023

Mujeres caminando ante monasterio

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