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Sermon funèbre : ni sanctification ni damnation ni moralisme


Prêcher lors des funérailles de grands n’est pas un exercice aisé. La tâche devient encore plus compliquée lorsqu’il s’agit des obsèques de riches politiciens très populaires. Le prédicateur est sommé de ne pas froisser les fans du leader et en même temps de ne pas décevoir ses détracteurs.  Aussi, pour le même prédicateur, selon qu’il a été bénéficiaire ou pas de la générosité du défunt, il se voit souvent obliger de peser ses mots. S’il a eu le défunt comme sponsor, il mettra naturellement en exergue les vertus du défunt au risque même de le canoniser, santo subito. Reconnaissance oblige dirait-on. Et d’ailleurs ne dit-on pas qu’on ne parle jamais mal d’un défunt ! En ce sens, certains semons lors des funérailles de grands, comme il s’observe souvent dans les églises d’Afrique, sont une véritable caricature de la vérité.

Et l’attitude contraire, c’est-à-dire la damnation sans merci sous prétexte ou/et à raison- que le défunt ne brouillait pas dans sa vie par les vertus morales ou chrétiennes, est-elle la bonne ? Décidemment non. Car le prédicateur ne fait pas office de juge. En plus de ces deux premières tendances décrites-ci haut, il y a le moralisme qui est d’ailleurs lié à l’attitude du justicier. Il s’agit d’un sermon moralisant où l’on ‘profite’ de la mort de quelqu’un pour matraquer son audience. Pour le cas de l’archevêque de Milan Mario Delpini, il s’agirait de sermonner ceux qui étaient présents en étalant leurs péchés entant que politiciens, hommes d’affaires ou tout autre bénéficiaire des œuvres du défunt. Le but serait de les inviter à profiter du temps à leur disposition alors qu’ils sont encore vivants pour se convertir ; sous peine de finir dans le feu de l’enfer. Et pourtant, même de cette manière, le prédicateur manque l’occasion de faire de funérailles un moment propice pour évangéliser, au sens d’annonce du salut dont tout homme a besoin et lequel ne peut venir que de Dieu, le seul créateur et juge de tout le monde.

Le sermon prononcé par Delpini, lors des obsèques de Silvio Berlusconi, en la cathédrale de Milan, aide à saisir autrement un sermon funèbre. Celui-ci n’est ni une sanctification à bas prix du défunt et encore moins sa damnation et celle de l’audience fondée sur le moralisme. Il s’agit plutôt d’un moment ‘grave’ où l’Eglise est appelée à proclamer la vérité de la condition humaine, selon la foi chrétienne. Cette condition trouve en Dieu son jugement et son accomplissement, selon les mots de Delpini. Et la liturgie funéraire a servi de cadre au prélat pour rappeler cette vérité sans avoir besoin ni de canoniser le défunt, ni de le condamner et encore moins d’offenser ses partisans ou de contenter ses adversaires. Aux dires du prélat, tout homme et donc Berlusconi aussi, est un désir de vie, d'amour, de joie, qui trouve en Dieu le jugement et l'accomplissement. Et au moment de la mort, ce n’est pas le politicien ou l’homme d’affaires qu’il s’agit. C’est tout simplement l’homme maintenant qui rencontre Dieu.

En effet, lors de la messe d’adieu à Berlusconi, les mots du prédicateur étaient très attendus. Il ne pouvait pas en être autrement. Car il s’agissait d’interpréter la parole de Dieu et dire une parole d’Eglise pendant les obsèques d’une personnalité triviale qui, en plus d’avoir marqué l’échiquier politique italien pendant au moins 30 ans, était un homme d’affaires de grande renommée, dans le monde médiatique et sportif.

Ayant suivi l’homélie de Delpini et lu les commentaires online qui ont suivi, j’ai cru voir dans la figure de l’archevêque de Milan et les paroles de son sermon, la stature d’un pasteur qui porte en avant la parole de l’Eglise au sujet du destin humain dans un contexte où l’Eglise est parfois décrite comme en déphasage par rapport à la condition de l’homme moderne. Ainsi, les obsèques de Berlusconi m’ont semblé un véritable moment d’évangélisation, pouvant servir d’exemple à d’autres prédicateurs qui se trouvent parfois confronter à ce genre de situations. Et où ils sont appelés à faire œuvre de pasteur et non de juge ou de moralisateur.

Le journaliste de l’Avenire, Lorenzo Rosini, a fait écho au sermon de l’archevêque : « Funérailles de Berlusconi. L’homélie de Delpini : qui est l’homme qui maintenant rencontre Dieu »( Mercredi 14 Juin 2023), dans https://www.avvenire.it/attualita/pagine/funerali-berlusconi-omelia-delpini-duomo-milano-uomo-che-incontra-dio. Ci-dessus le texte du sermon prononcé en italien et que je rends en français.

« Vivre et désirer une vie pleine. Vivre. Vivre et aimer la vie : Vivre et désirer une vie pleine. Vivre et désirer que la vie soit bonne, belle pour soi et pour ceux qu'on aime. Vivre et comprendre la vie comme une opportunité d'utiliser les talents reçus. Vivre et accepter les défis de la vie. Vivre et traverser les moments difficiles de la vie. Vivre et endurer, ne pas se laisser abattre par les défaites et croire qu'il y a toujours un espoir de victoire, de rédemption, de vie. Vivre et souhaiter une vie qui ne s'arrête pas, avoir du courage et de la confiance et croire qu'il y a toujours un moyen de sortir de la vallée la plus sombre. Vivre et ne pas craindre les défis, les contrastes, les insultes, les critiques, et continuer à sourire, à défier, à contraster, à rire des insultes. Vivre et sentir ses forces s'épuiser, vivre et souffrir du déclin et continuer à sourire, à essayer, à tenter de trouver un moyen de vivre à nouveau. Voilà ce que l'on peut dire d'un homme", "un désir de vie qui trouve en Dieu son jugement et son accomplissement.

Aimer et espérer, faire confiance, s'abandonner. "Aimer et désirer être aimé", "aimer et chercher l'amour, comme une promesse de vie, comme une histoire compliquée, comme une fidélité compromise. Désirer être aimé et craindre que l'amour ne soit jamais qu'une concession, une condescendance, une passion tempétueuse et précaire. Aimer et désirer être aimé pour toujours, connaître les déceptions de l'amour et espérer qu'il existe un chemin vers un amour plus haut, plus fort, plus grand. Aimer et marcher sur les chemins du dévouement. Aimer et espérer. Aimer et faire confiance. Aimer et s'abandonner. Voilà ce que l'on peut dire de l'homme : un désir d'amour qui trouve en Dieu son jugement et son accomplissement".

Être satisfait et vivre la précarité : "Être satisfait et aimer les vacances. Profiter de la beauté de la vie. Pour être heureux sans trop de soucis. Se contenter d'amis pour la vie. Se contenter d'entreprises qui donnent de la satisfaction. Être satisfait et vouloir que les autres le soient. Être content de soi et s'étonner que les autres ne le soient pas. Se contenter de bonnes choses, des bons moments, des applaudissements des gens, des louanges des supporters, et apprécier la compagnie. Se contenter des plus petites choses qui font sourire, du beau geste, du résultat gratifiant. Se contenter et éprouver cette joie est précaire. Se contenter et sentir la menace rampante d'une sombre menace qui recouvre de grisaille les choses qui nous font plaisir. Être content et se sentir perdu face à l'épuisement irrémédiable de la joie. Voilà ce que l'on peut dire d'un homme : un désir de joie qui trouve en Dieu son jugement et son accomplissement.

Lorsqu'un homme est un homme d'affaires, il essaie de faire des affaires. Il a donc des clients et des concurrents. Il connaît des moments de succès et des moments d'échec. Il se lance dans des entreprises téméraires. Il regarde les chiffres et oublie peut-être les critères. Il doit faire des affaires. Il ne peut pas faire trop confiance aux autres et sait que les autres ne lui font pas trop confiance. C'est un homme d'affaires et il doit faire des affaires. Lorsqu'un homme est un politicien, il essaie de gagner. Il a des partisans et des opposants. Il y a ceux qui l'exaltent et ceux qui ne le supportent pas. Un homme politique - à notre époque - est toujours un homme de parti. Lorsqu'un homme est un personnage, il est toujours sur scène. Il a des admirateurs et des détracteurs. Il a ceux qui l'applaudissent et ceux qui le détestent. Silvio Berlusconi a certainement été un homme politique, il a certainement été un homme d'affaires, il a certainement été un personnage sous les feux de la rampe de la notoriété. Mais en ce moment d'adieu et de prière, que pouvons-nous dire de Silvio Berlusconi ? C'était un homme : un désir de vie, un désir d'amour, un désir de joie. Et maintenant, nous célébrons le mystère de l'accomplissement. Voilà ce que nous pouvons dire de Silvio Berlusconi. C'est un homme et maintenant il rencontre Dieu ».