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Les marques de l’Eglise Synodale selon l’Instrumentum Laboris : une lecture africaine


Le 29 mai 2023, le secrétariat du synode des évêques a rendu public l’Instrument de Travail- Instrumentum Laboris (IL)[1] de la première session du synode des évêques sur la synodalité qui aura lieu au mois d’octobre 2023. Les auteurs du texte précisent que, d’une part, l’IL est à lire en continuité avec les autres documents. Car il recueille les travaux des étapes précédentes, notamment tous les éléments recueillis au cours de la phase d'écoute, et en particulier des documents finaux des Assemblées Continentales et du synode digital et les nombreuses ressources rassemblées dans la section spéciale du site du Synode 2021-2024, <www.synod.va>, en particulier la Constitution apostolique Episcopalis communio et les deux documents de la Commission Théologique Internationale, La synodalité dans la vie et la mission de l'Église (2018) et Le sensus fidei dans la vie de l'Église (2014) (IL 3 ; 9).

D’autre part, les auteurs indiquent que l’IL n’a pas vocation à se substituer aux travaux de pères synodaux dans la mesure où il « articule certaines des priorités qui ont émergé de l'écoute du Peuple de Dieu, mais pas sous la forme d'affirmations ou de prises de position. Il les exprime plutôt sous forme de questions adressées à l'Assemblée synodale, celle-ci ayant pour tâche de discerner les mesures concrètes à prendre pour continuer à grandir en tant qu'Église synodale, nouveau pas qu'elle soumettra ensuite au Saint-Père (IL 10) ».

Même si le document a pour vocation de guider le discernement pour la vie et la mission de toute l’Eglise, le secrétariat du synode des évêques invite à « ne pas perdre le caractère concret de différents contextes et des défis que chacun d'eux pose (IL 9) ». L'approche contextuelle est justifiée par le fait qu’à partir « de la première phase a émergé la conscience de la nécessité de prendre l'Église locale comme point de référence privilégié, comme lieu théologique où les baptisés font concrètement l'expérience de marcher ensemble (IL 11) ».

De cette lecture contextuelle que commande la nature de l’IL, je me propose de relever les  marques, les traits caractéristiques d’une Eglise synodale tels qu’ils ressortent dans l’IL et au même moment j’indique leur relevance pour les églises d’Afrique. De cette manière, je perçois la possibilité d’éviter de se focaliser sur des thèmes trop médiatisés- accueil et intégration des homosexuels, ordination des femmes, mariage des prêtres… - de sujets certes brulant ailleurs, mais qui ne me semblent pas prioritaires en Afrique.FB IMG 1671526890590 1 copy

Au cœur de l’appartenance à l’Eglise et la participation à sa mission : le baptême

Avant d’énumérer les trais caractéristiques d’une Eglise synodale, l’IL rend d’abord compte de l’expérience faite par toute l’Eglise (n°17-18) depuis la convocation de ce synode par le pape François, le 10 octobre 2021. Les témoignages reçus disent que pour beaucoup le processus synodal a été vécu comme un vrai moment « de rencontre dans la foi qui fait grandir le lien avec le Seigneur, la fraternité entre les personnes et l'amour pour l'Église (IL 17) ».

Aussi, il se note que la synodalité qui semblait au départ un concept théorique a été perçue et saisie comme une expérience vécue de l’intérieur. Ainsi, il ressort de l’écoute du Peuple de Dieu que la synodalité, « plus qu’une notion abstraite, a eu pour point de départ une disponibilité à entrer dans un processus dynamique constructive, respectueuse et priante de parole, d'écoute et de dialogue constructifs, respectueux et priants (IL 18) ». C’est donc un processus plein d’espérance qui se profile à l’horizon avec la célébration de ce synode sur une Eglise en marche qui veut redynamiser la communion, la participation et la mission de tous les baptisés ; et dont « le protagoniste est l'Esprit Saint (IL 17) ».

C’est après cet heureux constat que les marques d’une Eglise synodale sont mentionnées dans l’IL. Au cœur de ces caractéristiques, il y a la mise en évidence du sacrement du baptême comme fondement de l’appartenance à l’Eglise et de la participation à sa mission. L’IL dit que cette vérité advient avec « une grande force et sur tous les continents (IL 20) ». Lue d’Afrique, une telle mention a de quoi réjouir ceux qui se sentent comme membres de seconde classe dans nos églises. En effet, le faste et la solennité qui accompagnent la célébration du sacrament de l’Ordre-diaconat, presbytérat et épiscopat- donnent souvent l’impression que les ministres ordonnés sont les propriétaires de l’Eglise et les premiers et seuls responsables de sa mission. Certes le sacrement de l’Ordre a sa valeur dans la vie et la mission de l’Eglise entant qu’il est un sacrement qui concourt à la connaissance du Christ et à la maturation de la foi, mais rien ne justifie sa survalorisation par rapport aux autres sacrements en lien avec la nature, la vie et la mission de l’Eglise ; comme il s’observe dans les églises d’Afrique. Notons d’ailleurs que le Catéchisme de l’Eglise Catholique considère le sacrement de l’Ordre ensemble avec le Mariage comme des sacrements du service de la communion. Car même si ces sacrements contribuent également au salut personnel, c’est à travers le service des autres qu’ils le font. Ils confèrent une mission particulière dans l’Église et servent à l’édification du peuple de Dieu. Ainsi par leur nature et leur finalité, ils sont ordonnés au salut d’autrui (cf. CEC 1534).

Ainsi, contre une approche cléricale de l’appartenance à l’Eglise et la participation à sa mission, l’IL affirme « qu'une Église synodale est fondée sur la reconnaissance de la dignité commune qui découle du Baptême, lequel fait de ceux qui le reçoivent des fils et des filles de Dieu, des membres de sa famille, et donc des frères et des sœurs en Christ. Habités par l'unique Esprit, ils sont envoyés pour accomplir une mission commune (IL 20) ». Le sacrement de l’eucharistie que l’Eglise accueille comme source et sommet de toute vie chrétienne (LG 11) est là pour nourrir et vivifier cette dignité reçue au jour du baptême. Cette affirmation de la nature de l’Eglise et l’identité chrétienne est fondée sur la théologie paulinienne de l’Eglise comme Corps du Christ dont il est mention dans 1 Co 12 et Eph 4.

Une église communion d’égaux en dignité au service de la mission

La grâce du batême ne fait pas de chrétiens un club d’amis de Jésus. Les dons que l’Esprit Saint fait au corps de baptisés les engagent dans une mission commune : annoncer l’évangile par la parole et par les actes, chacun selon son charisme. C’est dans cette perspective que les autres traits d’une Eglise synodale sont à saisir.

1° : Dans une Eglise synodale, les institutions, les procédures et les structures ont pour finalité d’être au service de sa mission. L’IL stipule qu’elles "constituent un espace dans lequel la dignité baptismale commune et la coresponsabilité dans la mission ne sont pas seulement affirmées, mais exercées et pratiquées (IL 21) ». Une telle conception de structures ecclésiales s’écarte du formalisme qui s’observe dans nos Eglises. Sous prétexte, par exemple que les divers conseils diocésains ou paroissiaux sont seulement ‘consultatifs’, certains membres du clergé africain ne prennent pas au sérieux les décisions prises dans ces conseils. Ainsi, dans une Eglise synodale, l’attitude cléricale, qui ignore qu’à l’exemple du Christ-Maître qui lave les pieds de ses disciples (Jn 13, 1-11), l’autorité est un service et non un pouvoir (IL21), est corrigée par la mise en œuvre effective de la dignité baptismale qui confère à tous les baptisés un droit et un devoir de participer à la mission de l’Eglise. Dans l’Afrique de chefferies dont sont issus les baptisés d’Afrique, il y a nécessité d’un saut de qualité, de la part du clergé et de laïcs, pour s’approprier de ce sens évangélique de l’autorité comme service que le synode veut promouvoir.    

2° : Les églises d’Afrique sont connues pour leurs liturgies dansantes et très animées. Certaines églises en voulant imiter les églises dites de réveil spirituel, finissent par être comme des ‘églises du bruit’. D’autres, sous la bonne excuse de favoriser la participation de tous, ne laissent aucun espace pour le silence et la méditation. Pourtant, selon l’IL, « une Église synodale est une Église de l'écoute » : écoute de la Parole, écoute des événements de l'histoire et écoute mutuelle entre les personnes et entre les communautés ecclésiales, du niveau local au niveau continental et universel (IL 22). Au même numéro, on lit que « l’écoute donnée et reçue revêt une profondeur théologique et ecclésiale, elle n’est pas seulement fonctionnelle, mais reflète la manière d’écouter de Jésus envers les personnes qu'il rencontrait. Ce style d'écoute est appelé à marquer et à transformer toutes les relations que la communauté chrétienne établit entre ses membres, avec d'autres communautés de foi et avec la société dans son ensemble, en particulier avec ceux dont la voix est le plus souvent ignorée ».

Le manque d’écoute est favorisé dans nos églises par de liturgies bricolées, des homélies- fleuves, des discours et des annonces interminables lors de célébrations eucharistiques, le peu d’attention et de soin aux retraites spirituelles, à l’adoration…La conséquence de cette praxis pastorale qui ne soigne pas ses sources-ce qui lui fait vivre (IL30) - est l’absence du sens discernement. Car qui ne sait pas écouter ne sait non plus saisir ce l’Esprit dit aux églises (Ap 2, 7). Au fait, une Eglise d’écoute et une Eglise du discernement (IL 31) ne font qu’une. A mon avis, le manque de créativité et la pastorale routinière du genre- on a toujours fait comme ça- en cours dans nos églises trouvent leurs racines dans ce déficit d’écoute décrié ci-haut. En vue d’un engagement consistant pour la cause de l’évangile, le synode sur la synodalité invite à redécouvrir la vertu de l’écoute sans laquelle il est difficile de cerner les voies nouvelles pour annoncer l’Evangile comme une parole du salut pour l’homme et la femme d’aujourd’hui.

3° : De par le dynamisme de la foi de ses fidèles et la croissance du nombre de chrétiens, on dit des églises d’Afrique qu’elles sont l’espoir de l’Eglise. Certes les églises dites mères, celles du Nord du globe, font aujourd’hui preuve d’essoufflement. Et après avoir pour longtemps appris aux chrétiens des églises dites jeunes quoi croire et quoi ne pas croire, il est temps qu’elles apprennent des églises d’Afrique une autre manière d’être église et de vivre en église.

Par ailleurs, l’optimisme que suscitent les églises d’Afrique a besoin d’être tempéré par ce que d’aucuns qualifient de signaux alarmants. Un observateur averti de la vie ecclésiale en Afrique, le jésuite Ludovic Lado, a récemment relevé le fait que l’Eglise catholique en Afrique « grandit en nombre, mais pas nécessairement en témoins de l’évangile ». Il se referait au faible impact de leur témoignage de l’évangile dans la cité.  (Cf. https://africa.la-croix.com/afrique-leglise-catholique-en-grandit-en-nombre-mais-pas-necessairement-en-temoins-de-levangile/19Mai2023).

De l’extérieur, un autre son de clocher se fait entendre. En effet, après son séjour au Nigeria, pays qui abrite une de plus grandes communautés catholiques d’Afrique, l’américain William Cavanaugh a affirmé : « il ne faut pas accorder trop d’importance aux moyens habituels et temporels de mesurer le dynamisme et le succès. Le diable frappera l’Eglise au Nigeria aussi sûrement qu’il l’a fait ailleurs ». Et il ajoutait : « je ne suis pas le premier à mettre en garde contre les scandales d’abus à venir en Afrique ; les questions d’irrégularités financières, des enfants et des concubines des prêtres ont déjà commencé à être discutées publiquement ». Et il concluait : « c’est une mission perdue d’avance que d’attendre de ces chrétiens qu’ils sauvent l’Eglise » (cf. Idolâtrie ou liberté. Le défi de l’église au XXIe siècle, 2022, p. 31).

C’est pour dire qu’en Afrique comme partout ailleurs, l’Eglise doit se découvrir comme « une Église synodale qui désire être humble ». Elle sait qu'elle doit demander pardon et qu'elle a beaucoup à apprendre. Car, fait noter l’IL 23, « le visage de l'Église d'aujourd'hui porte les signes de graves crises de confiance et de crédibilité. Dans de nombreux contextes, les crises liées aux abus sexuels, aux abus de pouvoir, aux abus de conscience et aux abus économiques ont poussé l'Église à un examen de conscience exigeant de se renouveler « sans cesse sous l’action de l’Esprit Saint » (LG 9), en entreprenant un chemin de repentance et de conversion qui ouvre des voies de réconciliation, de guérison et de justice ». En Afrique aussi, sans renoncer au courage de dire la vérité dans l’amour (IL 27), l’humilité escomptée de l’Eglise doit surtout s’exercer lors de ses prises de parole sur les problèmes de société. Car, ce n’est un secret pour personne : les maux qui minent nos sociétés sont aussi présents dans nos églises. D'aileurs, Messi Metogo, n’hésite pas à affirmer qu’on peut d’ailleurs établir un parallélisme entre les Eglises et les Etats africains : « même rituel de chefs, même recherche du pouvoir et de l’argent » ( Cf. ID., Dieu peut-il mourir en Afrique ? p. 172).

4° : L’Eglise ne vit pas pour elle-même. Elle est au service d’une mission qui la qualifie et la dépasse. En aucun moment de son histoire, elle ne doit croire qu’un processus, noble soit-il, comme le synode sur la synodalité apportera une solution définitive à tous ses problèmes et ceux de l’humanité. Qui croit que le synode en cours résoudra tous les problèmes de l’Eglise catholique se trompe largement. Il y a même à craindre que comme le concile Vatican II, les conclusions synodales ne créent d’autres Lefèbvre ou d’autres fractions réformistes ou progressistes dont les démarches ne serviront ni la cause de l’évangile ni celle des hommes et femmes de notre temps auxquels on voudrait soit s’adapter soit s’opposer. Seul Dieu est éternel et Pout Puissant. Quant à l’Eglise, elle ne perd jamais « la conscience de l’incomplétude du salut ». L’IL 29 affirme : « il y a encore beaucoup de choses dont nous ne sommes pas capables de porter le poids (cf. Jn 16,12). Il s’agit d’un don à cultiver et non pas d’un problème à résoudre. Nous sommes confrontés au mystère inépuisable et saint de Dieu et nous devons rester ouverts à ses surprises au cours de notre pèlerinage vers le Royaume (cf. LG 8) ». Et sur le chemin de l’attente de la joyeuse espérance : l’accomplissement du Règne de Dieu, l’Eglise ne marche pas seule. Comme Eglise synodale, le dialogue et la rencontre avec les chrétiens d’autres confessions et les croyants d’autres religions (IL24-25), l’accueil, l’ouverture et la capacité à s’adresser à tous (IL 26) sont des marques auxquelles elle ne saurait renoncer sans renier son identité. Ce qui est dit de l’Eglise universelle est aussi dit des églises d’Afrique. Car c’est dans l’interconnexion entre l’Eglise universelle et les églises locales d’Afrique en communion avec l’évêque de Rome que la catholicité de l’Eglise resplendit. La célébration annoncée du synode sur la synodalité veut concourir à ce dynamisme à partir de défis concrets de chaque église locale.

 

[1] Cf. https://press.vatican.va/content/salastampa/it/bollettino/pubblico/2023/06/20/0456/01015.html#fr.