
A propos du Cœur-Sacré de Jésus
Le 24 Octobre 2024, le pape François a rendu public sa lettre Encyclique : Dilexit Nos. Il nous a amés (Rm 8, 37). Sur l’amour humain et divin du cœur de Jésus-Christ. Le propos de ces lignes est de proposer de pistes de lectures pouvant guider une appropriation spirituelle profonde de cet enseignement magistériel.
Au sein d’une société liquide
Pour décrire le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, le sociologue Zygmunt Bauman (1925-2017) a parlé d’une « société liquide ». Le pape souscrit à ce qualificatif sans pour autant citer son auteur. En effet, une société liquide est une société qui manque de consistance. Car ni l’amour, ni l’amitié, ni la tradition ou l’autorité… ne sont plus des structures solides. Dans une telle société, c’est l’être humain et l’idée de son accomplissement-son bonheur- qui se trouvent détériorer car une telle société fait des êtres humains « de consommateurs en série vivant au jour le jour, dominés par les rythmes et les bruits de la technologie, et dépourvus de la patience nécessaire pour accomplir le processus que l’intériorité requiert » Dans la société actuelle, l’être humain « risque de perdre le centre, le centre de lui-même ». « L’homme contemporain est souvent perturbé, divisé, presque privé d’un principe intérieur qui crée l’unité et l’harmonie de son être et de son agir. Malheureusement, des modèles de comportement assez répandus amplifient sa dimension rationnelle et technologique, ou à l’inverse sa dimension instinctive ». Le cœur fait défaut. (DN 9).
Redécouvrir un nouvel art de vivre à partir du Cœur-Sacré
D’une part, c’est en vue de proposer une nouvelle manière de vivre que le pape François a publié l’Encyclique Dilexit Nos. Sur le Cœur-sacré de Jésus-Christ (24/10/2024). Le pape propose un mode de vie à partir de ressources chrétiennes, particulièrement la redécouverte de la dévotion du Cœur-Sacré de Jésus-Christ. Il s’agit de recouvrir l’intimité de l’être humain à travers le Cœur-Sacré de Jésus-Christ. Dès lors, c’est apprendre à de poser de questions fondamentales comme : « qui suis-je vraiment, qu’est-ce que je cherche ? Quel sens je veux donner à ma vie, à mes choix ou à mes actions ? Pourquoi et dans quel but suis-je dans ce monde ? Comment est-ce que je veux donner de la valeur à mon existence lorsqu’elle s’achèvera ? Quel sens je veux donner à tout ce que je vis ? Qui est-ce que je veux être devant les autres ? Qui suis-je devant Dieu ? ». Ces questions, dit le pape François, me ramène au cœur. (DN 8).
En plus de cette préoccupation plus générale, la raison immédiate de la publication de l’Encyclique est la célébration du 350e anniversaire des apparitions du Cœur de Jésus à Sainte Marguerite- Marie à Pary-le-Monial (Décembre 1673-Juin 1675). Il s’agit d’une proposition à redécouvrir cette pratique chrétienne qui a fait de bien à plusieurs chrétiens dans l’histoire de l’Église. « Plusieurs…ont raconté des expériences de rencontre avec le Christ, caractérisées par le repos dans le Cœur du Seigneur, source de vie et de paix intérieure » (DN 110). Lorsqu’on voit les nombres de noms cités dans l’Encyclique, on peut facilement dire que l’enseignement du pape puise surtout à l’école de la spiritualité française : Ludolphe de Saxe, saint Jean Eudes, saint François de Sales, sainte Marguerite-Marie, saint Claude de la Colombière, saint Charles de Foucauld et sainte Thérèse de l’Enfant Jésus…(109-142).
Mais dans l’ensemble de l’encyclique, l’expérience de sainte Marguerite-Marie est importante à rappeler. Dans les apparitions, elle a fait l’expérience de la rencontre avec l’amour de Dieu tel qu’il se manifeste dans le Cœur de Jésus. En effet, elle dit : « « Il me découvrit les merveilles de son amour et les secrets inexplicables de son Sacré Cœur qu’Il m’avait toujours tenus cachés, jusqu’alors qu’Il me l’ouvrit pour la première fois, mais d’une manière si effective et sensible qu’Il ne me laissa aucun lieu d’en douter ». « Il me découvrit les merveilles inexplicables de son pur amour, et jusqu’à quel excès il l’avait porté d’aimer les hommes » (DN 123).
Sainte Marguerite-Marie : de la rencontre à la mission
A partir du témoignage de Marguerite-Marie, on saisit pourquoi Delixit nos porte essentiellement sur l’Amour de Jésus, la manière dont il nous aime et la façon dont cet amour transforme nos vies personnelles et sociales. C’est le sens du 1er numéro de l’Encyclique : « Il nous a aimés » dit saint Paul, en parlant du Christ (Rm 8, 37), nous faisant découvrir que rien « ne pourra nous séparer » (Rm 8, 39) de son amour. Il l’affirme avec certitude car le Christ l’a dit lui-même à ses disciples : « Je vous ai aimés » (Jn 15, 9.12). Il a dit aussi : « Je vous appelle amis » (Jn 15, 15). Son cœur ouvert nous précède et nous attend inconditionnellement, sans exiger de préalable pour nous aimer et nous offrir son amitié : « Il nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 19). Grâce à Jésus, « nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru » (1 Jn 4, 16)
En diffusant la dévotion au Cœur-Sacré de Jésus, sainte Marguerite-Marie s’est faite missionnaire de l’amour divin, la façon dont cet amour nous porte, nous fait vivre et transforme nos rapports humains. Dilexit Nos est ainsi un enseignement qui pousse à revenir aux sources de l’expérience chrétienne : la rencontre avec Dieu qui m’aime ; un amour pas seulement en paroles mais aussi en actes. « La dévotion au Cœur du Christ est essentielle à notre vie chrétienne car elle signifie notre ouverture, pleine de foi et d’adoration, au mystère de l’amour divin et humain du Seigneur, au point que nous pouvons affirmer une fois de plus que le Sacré-Cœur est une synthèse de l’Évangile » (DN 83).
Dilexit nos : une encyclique-clé
Alors que les Encycliques Laudato si et Fratelli Tutti étaient adressées aux chrétiens catholiques et aux hommes et femmes de bonne volonté, Dilexit Nos est une encyclique clairement écrite pour les chrétiens catholiques en vue de nourrir leur expérience de Dieu, en vivre et c’est seulement après la communiquer aux autres. A l’exemple de Sainte Marguerite-Marie, les chrétiens sont appelés à se reposer sur le Cœur-Sacré, faire l’expérience.
Un amour qui répare les cœurs
L’Encyclique pape consacre plusieurs numéros sur l’expérience de la consolation et de la réparation. (185-186) : Réparer les cœurs blessés
DN185-186 : Par ailleurs, la réparation extérieure ne suffit ni au monde ni au Cœur du Christ. Si chacun pense à ses propres péchés et à leurs conséquences sur les autres, il découvrira que la réparation des dommages causés au monde implique également le désir de réparer les cœurs blessés, là où a été causé le dommage le plus profond, la blessure la plus douloureuse.
Un esprit de réparation « nous invite à espérer que toute blessure peut être guérie, même si elle est profonde. La complète réparation semble parfois impossible, lorsque des biens, des êtres chers, sont définitivement perdus ou lorsque des situations sont devenues irréversibles. Mais l’intention de réparer et d’en poser concrètement les actes est capitale à la démarche de réconciliation et au retour de la paix du cœur ».
Quelques erreurs auxquelles le Pape nous alerte
Le recentrement sur l’identité chrétienne à nourrir, permet d’indiquer quelques erreurs auxquelles le Pape nous alerte. En plus des dégâts sur la vie humaine qu’occasionne la société liquide, François pointe les différentes formes de sécularisation qui promeuvent un monde sans Dieu. Dans l’Église, il cite un faux mysticisme et nouveau jeansénisme qui revient et tend à réduire la foi à une morale rigoureuse et ignore la grâce mystérieuse de l’amour de Dieu. Il y a aussi un gnosticisme qui pense le salut sans lien avec l’expérience réelle, une spiritualité de simple observance (86-87).
C’est important de tirer attention à ce que dit le pape au numéro 88 : « Je voudrais ajouter que le Cœur du Christ nous libère en même temps d’un autre dualisme : celui des communautés et des pasteurs qui se concentrent uniquement sur les activités extérieures, les réformes structurelles dépourvues d’Évangile, les organisations obsessionnelles, les projets mondains, les réflexions sécularisées, les propositions qui se présentent comme des prescriptions que l’on veut parfois imposer à tous. Il en résulte souvent un christianisme qui oublie la tendresse de la foi, la joie du dévouement au service, la ferveur de la mission de personne à personne, la fascination pour la beauté du Christ, la gratitude passionnée pour l’amitié qu’Il offre et pour le sens ultime qu’Il donne à la vie. Il s’agit d’une autre forme de transcendantalisme trompeur, tout aussi désincarné.
Ce sont ces maladies très actuelles, dont nous ne ressentons même pas le désir de guérir lorsque nous nous sommes laissés piéger, qui me poussent à proposer à toute l’Église un nouveau développement sur l’amour du Christ représenté dans son saint Cœur (89).
Missionnaires du Cœur-Sacré de Jésus
Une fois guéris de ces maladies personnelles et communautaires, c’est seulement après que le pape invite les chrétiens à découvrir la dimension missionnaire de la dévotion au Cœur-Sacré de Jésus. « La proposition chrétienne est attrayante lorsqu’elle est vécue et manifestée dans son intégralité, non pas comme un simple refuge dans des sentiments religieux ou dans des rites somptueux. Quel culte serait rendu au Christ si nous nous contentions d’une relation individuelle, sans nous intéresser à aider les autres à moins souffrir et à mieux vivre ? Peut-on plaire au Cœur qui a tant aimé en restant dans une expérience religieuse intime, sans conséquences fraternelles et sociales ? » (DN 205).
Les moyens pour nourrir la dévotion au Cœur-Sacré de Jésus
Dilexit nos propose quelques pistes pour aider les catholiques à nourrir leur dévotion au Cœur-Sacré de Jésus.
a) Nourrir notre sens d’appartenance à l’Église et l’aimer vraiment. Car c’est dans une communauté de foi vivante que nous trouvons le Christ et son amour. « Il ne faut pas penser à cette mission de communiquer le Christ comme s’il s’agissait d’une chose entre Lui et moi seuls. Elle se vit en communion avec la communauté et avec l’Église. Si nous nous éloignons de la communauté, nous nous éloignons aussi de Jésus. Si nous l’oublions et si nous ne nous en préoccupons pas, notre amitié avec Jésus se refroidit. Il ne faut jamais oublier ce secret ». DN 212.
b) Retrouver le sens profond de l’Adoration Eucharistique. Car c’est dans l’Eucharistie qu’on trouve l’amour du Cœur de Jésus. Cf. La proposition de l’heure sainte (DN, 85).
c) La confession : pas au sens de l’accusation, mais comme ouverture à la grâce de Dieu qui pardonne, console, guérit et répare.
d) Développer le goût pour l’art et la poésie
e) Apprendre à rendre le monde amoureux par la charité. DN 212 : « L’amour pour les frères de la communauté – religieuse, paroissiale, diocésaine, etc. – est comme un carburant qui alimente notre relation amicale avec Jésus. Les actes d’amour envers les frères et sœurs de la communauté peuvent être la meilleure et parfois la seule façon d’exprimer l’amour de Jésus-Christ aux autres. Le Seigneur lui-même le dit : « À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35) ».



