
Les récits de création d’après Anne-Marie Pelletier
Avant son élection comme pape et durant son pontificat, François par ses paroles et ses gestes n’a cessé d’attirer l’attention sur la question des femmes. Dans son Exhortation de 2013, La joie de l’Évangile-Evangelii Gaudium, n°103, il citait comme priorité : « agrandir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église ; « élaborer une théologie approfondie du féminin » ; et « introduire les femmes là où s’exerce l’autorité dans les différents domaines de l’Église ». Le livre, L’Église, des femmes avec des hommes, d’Anne-Marie Pelletier (Paris, Cerf, 2019, 248p) participe à ce regard nouveau sur la femme, inspiré de Jésus, vrai homme au masculin qui donne à reconnaître une juste masculinité dans la relation aux femmes (Ibid., p. 14).
La vie des femmes, toujours une question
A.M. Pelletier note un contraste entre le style souhaité par le pape François dans le rapport homme-femme et la résurgence dans nos sociétés d’un machisme décomplexé qui a pour vitrine aussi bien la Russie poutinniene que l’Amérique de Trump, sans compter tous leurs émules, dans l’intervalle géographique (Ibid., p. 10). Au sein de l’Église, la théologienne relève qu’il existe un discours de quelques-uns qui croient que le souci contemporain de la promotion des femmes constituerait un danger qui déstabilise l’Église autant que les sociétés. D’où l’idée de la défense d’un ordre plus traditionnel (Ibid., p. 13). C’est cette promotion d’une virilité conquérante qui fait dire à notre auteure que la vie des femmes reste toujours une question à laquelle les chrétiens, qui confessent Dieu comme créateur de l’homme et de la femme à son imagine et sa ressemblance (Gn 1, 27), ne peuvent se dérober. Faut-il encore qu’ils lisent bien les Écritures reconnues comme matrice de la confession de la foi et comme creuset des images qui ont façonné l’imaginaire et les pratiques en terre chrétienne (Ibid., p.53).
Libérer le sens des récits de création
Sur la condition des femmes, A.M. Pelletier s’étonne de la façon dont les récits bibliques sont convoqués pour cautionner leur discrimination. C’est pour corriger ce qu’elle qualifie de « fondamentalisme scripturaire » (Ibid., p.14) qu’elle invite à lire plus aujourd’hui qu’hier (Ibid., p. 50) en interrogeant de nouveau la manière dont la réalité du masculin et du féminin s’inscrit dans les Écritures et change le regard que l’on porte sur elle (Ibid., p. 59). Selon elle, pour écouter à frais nouveau ce que l’Esprit dit aux églises (Ap2, 7) au sujet des femmes, il convient de commencer par un retour aux premiers chapitres de la Genèse ; étant donné qu’il « s’agit des textes si connus même lorsque plus rien n’est connu de la Bible, et si manipulés, défigurés » (Ibid., p. 59).
En effet, il existe des lectures des récits de création qui y décèlent une caution divine originaire de la subordination de la femme à l’homme. Selon A.M. Pelletier, un imaginaire colle à la mémoire. C’est « l’histoire d’Ève tirée de la côte d’Adam pour lui être donnée comme auxiliaire, faible femme qui cède à la tentation du serpent, entraîne l’humanité dans la chute et reçoit pour destin d’enfanter dans la douleur » (Ibid., p. 61). Pourtant, une lecture non patriarcale et non biaisée des Écritures libère un sens de ces récits où la différence n’est pas un rapport hiérarchique (Ibid., p. 63). Ce qui ressort dans Gn 1 et 2, c’est la vérité d’une humanité qui, surgie dans la puissance d’une parole séparante et ordonnante-trouve dans la relation le principe de son identité et de sa vie (Ibid.).
Haadam avant l’homme et la femme
Pour étayer son propos, A.M. Pelletier s’attèle à l’analyse exégétique de Gn 1-2. Tout commence dit-elle, au chapitre 2, avec la mention d’un adam (haadam), créature modelée de la terre (haadamah), destinataire du commandement divin, expérimentant une solitude que la création des animaux s’avère incapable de briser, puis sujet de l’étrange opération chirurgicale d’où sont engendrés en Gn 2, 23, l’homme (ish) et la femme (ishah). En rigueur de termes, commente-t-elle, l’homme, en sa masculinité, n’existe pas avant ce verset. Car le texte ne connaît jusque-là que cette énigmatique figure d’humain pré-humain qui n’appartient pas à notre existence. Dès lors, une lecture juste de ces récits manifeste que c’est seulement au moment où paraît la femme que surgit l’homme, concomitamment à celle-ci. C’est point est essentiel, insiste la théologienne. Car il signifie que la femme (ishah) n’est pas faite à partir de l’homme, mais de l’adam, dont l’homme (ish) est également engendré. Dans le débat sur l’égale dignité entre l’homme et la femme, A.M. Pelletier croit que lire ainsi les Écritures crée un bouleversement qui subvertit la vision chronologique d’une création de la femme succédant à celle de l’homme, et qui aura servi à une identification disqualifiante de la femme (Ibid., p. 65-67).
Le livre de A. M. Pelletier a un horizon plus large que l’étude des récits de la création. Le texte présenté ici est juste un échantillon de cette approche de la lecture des Écritures à partir de la problématique du rapport des femmes avec les hommes selon le plan de Dieu qui, dans sa bonté, nous a voulus différents et complémentaires ; jamais l’un sans l’autre. Par ailleurs, la catholique française refuse qu’on confonde sa parole sur et pour les femmes avec un cahier de doléances ou d’une revendication obsessionnelle de chrétiennes féministes- mot très suspect en milieu catholique, selon elle (Ibid., p. 12). Par-delà le plaidoyer pour les femmes dit –elle, « il s’agit bien de l’Église dans son entier ». Car tel est bien l’enjeu : « que la nouveauté de l’Évangile atteigne et ressaisisse cette relation fondatrice d’humanité qui réunit des hommes et des femmes dans la même tâche d’être vivants et, en l’occurrence, des vivants se prêtant ensemble au travail de l’Esprit » (ibid.).
A.M. Pelletier appelle non seulement à lire plus aujourd’hui qu’hier mais aussi à lire encore plus loin. Parce qu’il s’agit de saisir en profondeur l’intelligence des Écritures au sujet des femmes avec les hommes dans l’Église dans l’optique d’être ensemble le signe de la tendresse de Dieu dans un monde qui connaît un regain des identités meurtrières (Amin Maalouf), j’invite à lire en entier ce beau livre.
Ce livre écrit pour un public européen ne manque pas d’intérêt pour le continent africain. Il s’y observe que l’idée qu’on se fait de la condition féminine ou le rapport homme-femme n’a pas encore suffisamment bénéficié de la lumière de l’Évangile. Car le poids de coutumes ambiantes- patriarcales et parfois machistes- conditionne beaucoup cette relation au détriment de la norme évangélique. Pour rappel, le pape Jean Paul II (Ecclesia in Africa n°104) et Benoît XVI (Africae Munus n°56-57), en leur temps, avaient redit à l’Église d’Afrique son devoir de promouvoir la dignité et l’émancipation de la femme africaine. Ils invitaient l’Église d’Afrique à devenir exemplaire et modèle pour toute la société africaine en ce qui concerne le statut de la femme. La lecture de ce livre pourrait aider à porter un regard véritablement chrétien sur le rapport homme-femme et ainsi contribuer à l’avènement d’une Église catholique en Afrique où les femmes avec les hommes retrouvent leur égale dignité et une seine complémentarité.



