
A propos d’une théologie politique africaine
Les crises sociopolitiques qui cohabitent avec la vitalité du christianisme en Afrique poussent à s’interroger sur les implications sociales de la foi sur le continent. Cette préoccupation fait l’objet de plusieurs publications des auteurs chrétiens africains. Dans l’optique de ce qu’on peut qualifier de « théologie politique africaine », ils évaluent la manière dont leurs coreligionnaires ont vécu et vivent leur foi au cœur de la cité tourmentée de l’Afrique.
Dans l’ensemble, le bilan qu’ils dressent est négatif. Voilà pourquoi chacun selon son approche propose une nouvelle manière d’habiter la cité ; ils sont convaincus que l’être chrétien a une dimension politique indéniable. Vivre autrement serait trahir le message de Jésus. Pourtant, cette politique évangélique risque d’instrumentaliser l’évangile ou de faire des chrétiens les membres d’un parti politique qui s’ajoute à ces autres qui pullulent sur le continent sans que la qualité de la vie et le vivre-ensemble ne s’améliorent. Je me propose de rendre compte, en y jetant un regard critique, la pensée du théologien congolais (RDC) Félix Mutombo-Mukendi au sujet du lien entre les chrétiens africains et la politique.
Une politique chrétienne non conforme au monde ambiant
Le livre du théologien congolais (RDC) Félix Mutombo-Mukendi, La théologie politique africaine (Exégèse et Histoire, Préface de Josaphat Paluku Rubinga ; postface de Jean-Pierre Mbelu, Paris, L’Harmattan, 2011, 342 p) donne l’impression, par son titre, d’être un long compte rendu de l’impact sociopolitique des christianismes africains (catholicisme, protestantisme, églises indépendantes, églises de réveil…). En réalité, il est, d’une part, une dénonciation des forces étrangères qui exploitent l’Afrique et cherchent à la maintenir dans la pauvreté (p. 14). D’autre part, il est un plaidoyer pour l’ère de l’Afrique et son génie culturel désigné comme cosmogonie africaine, celle inspirée de la Maat pharaonique (Ki-Zerbo, A quand l’Afrique ? p. 180 cité) ; elle vise à l’épanouissement de l’homme en compagnie des hommes, à rétablir les équilibres vitaux de l’individu et de la communauté dans l’interaction pérennante entre le Visible et l’invisible (p. 16). Le livre est ainsi plus une revendication qu’une proposition.
Dès l’introduction, l’auteur se montre très optimiste quant à l’avenir de l’Afrique et sa contribution au destin du 21e siècle car, dit-il, « l’Afrique possède trois atouts : les ressources naturelles, humaines et spirituelles, notamment l’ouverture à la Bonne nouvelle de Dieu apportée par Jésus de Nazareth » (p. 13). Le théologien congolais s’inscrit ainsi dans la vision du second synode des évêques pour l’Afrique de 2009 (Africae Munus, n°13).
L’auteur juxtapose des données et des affirmations dont on a du mal à saisir la cohérence interne, par exemple le lien entre la cosmogonie ancestrale dans la sociopolitique des christianismes africains, Kimpa Vita, Simon Kimbagu, William Wade Harris et les grands noms de la théologie politique (Carl Schmitt, Perterson, Metz, Moltmann, Hauerwas…). Cependant, le livre a un horizon clair. Il prône une politique chrétienne non conforme au monde ambiant en Afrique. En référence aux paroles de saint Paul (« Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréable et parfait » Rm 12, 2 ), il affirme que cette politique non conformiste est la directive apostolique pour une théologie politique en Afrique au 21e siècle (p. 27).
Une politique suivant l’exemple de Jésus
Cette politique chrétienne, l’auteur la fonde à partir des paroles et des actions de Jésus. Il y consacre deux chapitres qui me paraissent les plus intéressants du livre. Dans le 7e chapitre, L’hypothétique apolitisme de Jésus de Nazareth (p. 191-219), l’auteur aborde l’apolitisme de Jésus qui, selon lui, est généralement propagé par une lecture idéologique des Évangiles (p. 22). Par contre, le théologien affirme : « selon les évangélistes, Jésus n’était pas considéré comme un Rabbi mais aussi comme un prophète en Israël en son temps ». Et il ajoute : « les évangiles rapportent bien des propos de Jésus dont la portée politique est plus que frappante quand on le situe dans leur contexte sociopolitique » (p. 22-23 ; 192). En effet, selon le théologien congolais, l’Évangile accorde à l’œuvre de Jésus une dimension politique évidente. C’est pour cette raison que l’auteur se demande : « De quel Christ sont-ils serviteurs tous ces africains, américains, coréens et européens, distributeurs des guérisons et prodiges du moment qu’ils imposent au Prophète de Nazareth un apolitisme anachronique et idéologique » ? (p. 23).
Dans le 8e chapitre, Le Fils de l’homme et le leadership de service (p. 221-243), l’auteur traite de ce qu’il nomme à la suite des évangiles « une révolution apportée par Jésus, pour la communauté de ses disciples, par rapport au thème du leadership » (p. 23). Au dire de Félix Mutombo-Mukendi, il existe un antagonisme irréductible entre deux visions messianiques dans les Évangiles. Il voit dans les figures de fils de Zébédée, Jacques et Jean et la demande qu’ils formulent : « Accorde-nous d’être assis l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, quand tu seras dans ta gloire » (Mc 10, 37) ou la requête de leur mère : « Ordonne que mes fils soient assis, dans ton royaume, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche » (Mt 20, 21) l’incarnation d’un messianisme substantiellement différent de celui de Jésus.
L’invention d’un vocabulaire : le zébédéïsme
Le théologien congolais qualifie l’attitude de fils de Zébédée de « zébédéïsme » qui est loin d’être une revendication du passé. Selon lui, le « zébédéïsme » est un ensemble de doctrines et praxis sociopolitiques du serviteur du Christ, authentique ou usurpateur, comprenant les théories et mécanismes qui lui permettent de tirer des avantages personnels et sociaux, politiques, financiers…de sa proximité, réelle ou supposée avec la Puissance divine (p. 23). Par contre, pour Mutombo-Mukendi, la révolution de Jésus porte sur la conception du pouvoir et de l’autorité comme service et non comme domination. C’est ainsi qu’il interprète les paroles de Jésus à ses disciples : « Qu’il n’en soit pas ainsi au milieu de vous » (Mt 20, 25 ; Mc 10, 43 ; Lc 22, 26).
Dans le 9e chapitre, « Les effets du ‘zébédéïsme’ des ecclésiastiques africains » (p. 245-271), l’auteur affirme que l’attitude des fils de Zébédée se détecte chez certains hommes d’église africains. Nombre d’entre eux, dit-il, « veulent être là où se prennent les décisions. La réalité la plus constante c’est qu’ils signent la complicité entre le missionnaire colonial et le pouvoir temporel de son époque et finissent par agir comme de faux disciples de Jésus » (p. 23).
Le 10e chapitre, « ‘Théologie politique de l’Empire chrétien’ dans le protestantisme congolais » examine l’attitude des chrétiens protestants congolais, regroupés dans l’association ‘Église du Christ au Congo’(ECC) face à la question politique. L’auteur n’est pas plus élogieux pour les pasteurs protestants que pour les prélats catholiques. En effet, à la lecture des textes issus de rencontres de l’ECC au temps du régime dictatorial de Mobutu, il dit : « les uns expriment un soutien politique et spirituel au président de la république et son régime et tandis que les autres s’articulent comme de plates adaptations bibliques des slogans et de mot d’ordre du parti d’État » (p. 277).
Dans la postface signée par un autre abbé congolais, Jean-Pierre Mbel, intitulée « La fois, le courage et l’espérance pour un autre monde possible » (p. 309-312), l’auteur formule une sorte de synthèse du rôle de la théologie politique aujourd’hui en Afrique. Selon lui, celle-ci devrait avoir une triple mission : « être une critique de la théologie elle-même, critique de l’Église et critique de la société dans laquelle l’Église est appelée à vivre et témoigner qu’un « autre monde est possible » (p.309).
On lira avec intérêt les trois premiers chapitres qui portent sur la cosmogonie africaine et sa confrontation avec l’essor du christianisme en Afrique. Les 4e et 5e chapitres portent sur un aperçu historique du courant de la théologie politique allant des pères de l’Église jusqu’aux auteurs contemporains comme l’allemand Jean-Baptiste Metz ou l’américain Stanley Hauerwas. L’auteur se risque à attester que toute étude cohérente de la « théologie politique » remonte à l’époque des pères de l’Église (p. 117). Tout connaisseur de l’histoire de ce courant de pensée dira qu’il s’agit ici d’une affirmation osée au regard des études récentes sur cette discipline, comme Henry-Jérôme Gagey et Jean-Louis Souletie, « Sur la théologie politique », dans Raisons politiques. Études de pensée politique. Paris, Presse de Sciences- Po 4, Novembre 2001, p. 168-187).
L’autre Église que j’aime
L’auteur congolais a raison de fustiger dans son livre un christianisme qui prospère dans un contexte social marqué par la violence, les injustices, le népotisme, une corruption devenue banale, une désorientation de mœurs…Et en ce sens, la RDC est un cas d’école. Car c’est un des pays où Jésus est évoqué plus que partout en Afrique sans qu’on ne sache clairement qui est son disciple et qui ne l’est pas. Le théologien ne se montre pas tendre à l’égard des pasteurs d’âme dans le continent. Il les voit plus comme disciples des fils de Zébédée que ceux de Jésus. Peut-être pas tous. Mais qui connait les églises d’Afrique sait que le « zébédéïsme » dénoncé par l’auteur n’est pas un vain mot. Avant lui, le dominicain camerounais, Eloi Messi Metogo affirmait, par exemple, qu’on peut établir un parallélisme entre les Églises et les États africains : « même rituel ‘des chefs’, même recherche du pouvoir et de l’argent » (ID., Dieu peut - il mourir en Afrique ? Essai sur l’indifférence religieuse et l’incroyance en Afrique noire, Paris/Yaoundé, Karthala - UCAC, 1997, p. 172).
Pour aller plus loin…
L’action politique de l’Église décrite par l’auteur est surtout celle qu’incarne la hiérarchie. Cette approche pose un problème ecclésiologique. Car elle passe sous silence l’œuvre immense de laïcs qui ne sont pas moins acteurs que leurs pasteurs. L’histoire du christianisme congolais regorge de récits où les laïcs ont joué un rôle politique au titre de leur foi. On peut citer : « la marche de l’espoir du 16 Février 1992 » organisée par les laïcs chrétiens contre le régime dictatorial de Mobutu. Au temps du régime de Joseph Kabila, on a vu des actions du comité laïc de coordination (CLC). Ces actions politiques plus visibles ne doivent pas non plus occulter l’œuvre louable de communautés chrétiennes qui, au quotidien, permettent à leur membre de survivre grâce à la solidarité de leurs membres. Et, sur ce registre, les œuvres des femmes chrétiennes méritent d’être mentionnées comme une vraie politique évangélique alternative à celle de l’État africain dévoyé et démissionnaire.
Enfin, puisque la RDC est le point d’observation du théologien, on s’étonne de son silence à propos de figures charismatiques comme les cardinaux Malula, Monsengwo et les martyrs : Munzihirwa et Kataliko…Le ministère de ces pasteurs a été caractérisé par un combat politique évident. Ainsi, ils restent des guides éclairés pour l’action politique de pasteurs d’aujourd’hui.



