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L’Église et la Politique en Afrique : A propos d’un livre récent


L’abbé Robert Shako Lokeso, prêtre du diocèse de Tshumbe en RDC publie un livre relatif à l’implication de l’Église en politique: Quand l’Église parle politique en Afrique. La foi chrétienne face à la question sociale, Londres, Éditions Croix du salut, 2025, 170p. Le jésuite congolais Dieudonné Mbiribindi Bahati, qui préface l’ouvrage dit à propos du titre : «(…)Il n’est pas arbitraire : il vise à définir clairement le rôle de l’Église catholique dans la société et à aborder une question souvent controversée : l’Église doit-elle s’immiscer dans les affaires temporelles ? S’occuper des affaires de César ? » (p. 3).

Le contexte et le point de vue de la publication

La question de l’engagement de l’Église dans la politique traverse tout l’ouvrage. Le contexte agité de la RDC, pays d’origine de l’auteur, sert de cadre d’observation. Car ce pays est un cas d’école de la manière dont l’Église s’occupe de la politique ; ce qui suscite la désapprobation des hommes du pouvoir qui accusent l’Église d’immixtion dans les affaires qui lui sont étrangères (p. 8).  Les détracteurs de l’Église, dit l’auteur, se réfugient abusivement derrière la notion de la laïcité pour la forcer au silence (p. 108).  Pour l’auteur, une telle réaction nie la dimension sociale de la foi chrétienne en cantonnant la religion dans la stricte sphère du privé. Et son commentaire : « cette privatisation de la foi a contribué grandement à la disqualification du christianisme en Afrique. Elle a entraîné le développement d’une spiritualité désincarnée dans laquelle le chrétien lui-même se trouve écartelé entre la vie de la foi et la vie de la cité »(Ibid.)

On perçoit ici la thèse du livre : elle légitime une parole d’Église sur la question politique. Plus qu’une volonté de la domination de l’Église sur le monde politique (p. 7), l’auteur soutient que l’engagement de l’Église dans la politique a un fondement théologique qui légitime sa posture face à la question sociale. Elle est formulée ainsi : « Consciente de sa nature profonde d’être le signe du salut de Dieu dans le monde, l’Église ne peut pas rester indifférente face à ce marasme sociopolitique galopant. Elle se sent interpellée et obligée à jouer son rôle prophétique. En effet, il n’y a rien d’humain qui est étranger. Le salut qu’elle proclame au nom de Dieu est intégral. Il concerne l’homme dans sa temporalité et son éternité. Le chrétien est un citoyen de la cité. Tout ce qui touche la cité le rejoint dans son âme. Une spiritualité désincarnée est creuse. Elle n’a pas de raison d’être » (Ibid.). C’est donc en raison de sa nature et de sa mission – être et devenir signe du salut - (cf. préface, p. 3) que l’auteur plaide en faveur d’un rôle politique de l’Église, confondu dans l’ouvrage avec celui de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO).

Les articulations de l’ouvrage

Pour déployer ses arguments, l’abbé s’emploie dans la première partie à dire ce qu’est la politique (De la politique : p.13-50). La deuxième partie porte sur la manière dont cette politique se manifeste en Afrique à travers les formes des gouvernements et les institutions qui l’incarnent au fil de l’histoire contemporaine du continent (Regard sur la pratique de la politique en Afrique subsaharienne, p. 53-106). Le parcours ici tracé aboutit à un constat sans appel. Car l’auteur affirme : « Les violations répétées des droits de l’homme et ses libertés inaliénables démontrent que l’exercice du pouvoir politique, qui devait garantir la vie des citoyens dans toutes ses facettes, devient la plus grande menace contre cette vie. La politique devient le chemin du sous-développement au lieu de promouvoir l’homme »(p. 106).

L’auteur désespère-t-il ainsi de la capacité de la sphère politique à être au service de la promotion de l’homme l’africain ? Le jésuite qui préface le livre pense que l’auteur ne cède pas aux valeurs négatives qui caractérisent certaines pratiques politiques. Au contraire, dit-il « l’auteur ouvre la voie à une vision plus noble de la politique (...) entendue comme un moyen de défendre le bien commun et les valeurs universelles » (p. 3-4).

C’est dans la troisième partie de l’ouvrage que l’auteur développe sa thèse qui plaide en faveur d’une parole politique de l’Église (L’Église et la Politique en Afrique, p. 107-161). Cet axe plus théologique veut légitimer un engagement de l’Église en politique à partir du rapport de l’Église au monde. Dans cette optique, la mission de l’Église et celle de la politique sont distinctes mais sans s’opposer. La distinction des deux pouvoirs, affirme l’auteur, « appelle à la nécessité d’une coopération juste du fait de leur commune source : Dieu et leurs communs sujets, à la fois chrétiens et citoyens » (p. 109).

Selon l’auteur, lorsque l’Église parle de la politique, elle n’invente pas une nouvelle doctrine. Elle justifie son engagement comme un « prolongement de la mission des prophètes et de Jésus dont elle fait l’écho dans sa prédication ainsi que l’enseignement des Apôtres » (p. 144). On saisit ici que, pour le prêtre congolais, parler politique en Afrique, c’est agir à la manière des prophètes de la bible. Face aux maux dont souffre l’Afrique et surtout à la chosification de la personne humaine, la voix prophétique de l’Église s’avère essentielle (p. 154). C’est dans cette perspective que l’auteur situe et justifie les prises des paroles de l’épiscopat congolais sur les questions politiques.

L’apport spécifique du livre

En plus de redire et réaffirmer l’enseignement de l’Église catholique sur son engagement en politique (cf. Vatican II, Gaudium et Spes, 44 ; 76 ; voir aussi Africae Munus, n°, 12, 22, 23, 25), l’auteur apporte deux idées. D’une part, il aboutit à une vision positive du pouvoir politique à partir d’une étude du mot « politique » (La politique, de quoi s’agit-il ?, p. 13-20). Selon lui, cette vision se retrouve aussi de manière explicite dans le magistère pontifical, surtout celui du pape Pie XI qui considérait la politique comme la « plus haute forme de charité » (« Discours aux dirigeants de la Fédération universitaire catholique, 18 déc. 1927 ». Cette manière de penser la politique réhabilite le rôle du politique. Car elle contraste avec celle en vogue en Afrique où, selon les mots du feu cardinal Laurent Monsengwo, être qualifié de « politicien » signifie qu’on est un menteur. Ou bien dire que c’est « de la politique » ou azali kosala politique (littéralement, il fait de la politique) désigne souvent des propos peu crédibles ou des promesses fallacieuses (ID., « Eglise et Politique » dans NRT 116, 4(1994), p. 481).

D’autre part, l’auteur aide à saisir que le débat autour d’une politique de l’Église traverse toute l’histoire de l’Église, prend de formes diverses et correspond à la mentalité de chaque époque (p. 111). A mon sens c’est ici l’apport principal du livre. Schématiquement, il se présente ainsi : 1/ La distinction de l’Église et de la politique (NT) ; 2/ L’Église des martyrs ; 3/ La paix constantine, l’Église religion officielle ; 4/ la théocratie pontificale ; 5/ La chute du rêve théocratique ; 6/ Le retour à la source, distinction de l’Église et la politique (p. 110-127).

Un livre récent mais pas si novateur

Par ailleurs, tout étant un livre récent, l’ouvrage est moins novateur quant à la manière habituelle de penser le rôle politique de l’Église en Afrique. Comme d’habitude, l’auteur réduit l’engagement politique de l’Église aux déclarations des évêques. S’il est vrai que c’est à la fois en tant que citoyens et pasteurs que les évêques d’Afrique parlent de politique, il est théologiquement erroné de réduire l’engagement politique de toute l’Église à celui de sa hiérarchie. Si l’auteur distingue bien les sphères de compétence entre l’Église et la politique, on aurait aimé qu’il distingue aussi le rôle politique des clercs de celui des laïcs. En ayant à l’esprit que selon le droit de l’Église catholique, les clercs ne remplissent pas de charges publiques comportant une participation à l’exercice du pouvoir civil (Canon 285 §3) et que c’est par ses membres laïcs que l’Eglise se rend présente et active dans la vie du monde (« Chistus Dominus », n°19 ;Gaudium et spes », n°76§1 ; « Apostolicam actuositatem », n°7 ), il est fondé de se demander si l’omniprésence des clercs - dont les évêques - sur la scène politique n’est pas un aveu d’échec.

Enfin, de bout en bout, l’auteur se montre très critique à l’égard de l’institution étatique et de ses animateurs. Certes, c’est avec raison lorsqu’on sait la moralité des hommes et femmes politiques d’Afrique. Pour autant, l’Église comme institution en Afrique et ses animateurs sont-ils si exemplaires en matière de bonne gouvernance, d’équité, de justice…pour servir d’alternative crédible à l’égarement de nos États et ses prédateurs ? Pas sûr. Une théologie de la politique de l’Église en Afrique doit exercer sa critique autant à l’égard de l’Église qu’à l’égard de l’Etat si elle veut servir la vérité qu’est le Christ. Au second synode des évêques pour l’Afrique (2009), le pape Benoît XVI avait invité les pasteurs d’Afrique à l’exemplarité de la vie (AM 114) sans laquelle leur parole politique n’aurait aucune crédibilité. Cette exhortation papale reste d’une grande actualité. Cela dit, l’ouvrage de l’abbé Robert Shako Lokeso vaut la peine d’être lu. L’auteur a balisé le chemin. Il revient à ses lecteurs de continuer le débat.