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Les chrétiens face aux religions des ancêtres


Le livre du père Paulin Batairwa Kubuya vient de paraître : Les chrétiens face aux religions des ancêtres, Paris, Karthala, 2025, 298p. Les questions placées en introduction de l’ouvrage disent la visée de l’auteur. Il se demande : « les pratiques liées aux ancêtres sont-elles un problème ? Si oui, qui les considèrent comme un problème ? » (p.11). Les réponses à ces questions traversent tout le livre. Mais comme l’indique le titre, l’actuel sous-secrétaire du dicastère pour le dialogue interreligieux cherche à nourrir une rencontre féconde entre les chrétiens et ceux qui pratiquent les religions des ancêtres en Afrique.

En effet, l’auteur reprend à nouveau frais la question des religions des ancêtres, titre qu’il préfère à celui des religions traditionnelles africaines. Il justifie ce choix par le fait que « ce terme fait référence à la place prépondérante que certaines cultures accordent aux ancêtres et qui peut être attestée par des pratiques concrètes faisant d’eux des acteurs indispensables dans la vie d’une personne, d’une famille, d’une communauté » (p. 16). Parler de la religion des ancêtres trouve tout sens en Afrique, dans la mesure où ici comme ailleurs les ancêtres occupent une place primordiale (ibid.) 

De l’originalité de l’approche

L’originalité de l’approche de Batairwa tient à la méthode qu’il adopte. D’un côté, il tire profit de l’éclairage de Nicolas Sandaert, notamment ses remarques sur le travail d’interprétations dans un contexte interculturel (p. 19).  Au fait, l’auteur qualifie sa démarche d’Herméneutique des rencontres entre cultures (p. 18). Dans la rencontre avec l’altérité, dit-il, les questions de compréhension et d’interprétation sont inévitables. C’est dans ce contexte, ajoute-t-il, pour l’étranger, que les pratiques relatives aux ancêtres africains constituent un problème à aborder comme un mystère dont le sens reste à découvrir (p. 19). D’autre côté, l’auteur dit avoir pris au sérieux l’avertissement de Michel Foucault selon lequel la connaissance est un pouvoir, et que les motifs de pouvoir imprègnent et conditionnent tout effort de connaissance. Il conclut : « ces deux considérations ont aiguisé mon esprit, et m’ont poussé à rechercher continuellement ce qui demeure voilé et à traiter avec suspicion les motifs de ce qui a été rendu public » (p. 19-20).

Tenant compte de ce que les étrangers ont dit des religions des ancêtres et les réactions des autochtones, le père affirme que la portée principale de son étude est de fournir un cadre plus large permettant une compréhension plus approfondie du culte des ancêtres et la manière dont les africains vivent cette religion (p. 18) ; même lorsqu’ils ont été convertis à ce que Gléglé appelle les « religions importées », entendues ici comme christianisme et islam (p. 13).

Si la technicité du langage employé dans l’introduction donne l’impression que le livre est difficile d’accès, le corps du texte l’est moins. Car les questions qui guident la réflexion sont bien mises en évidence. Elles sont formulées ainsi : « Partant des rencontres entre Europe et Afrique au XVIe siècle, quelles évaluations ont été faites des cérémonies et pratiques que les Bantous (Afrique centrale) réservaient à leurs ancêtres ? Quelles améliorations ou correctifs les locaux ont-ils apporté à la compréhension de ces pratiques ? Pourquoi en dépit de l’expansion rapide des progrès technologiques et intellectuels, les pratiques liées aux ancêtres sont-elles toujours présentes dans les sociétés africaines ? Qu’est-ce qui les a fait résister à l’emprise du temps et du progrès, et quels nouveaux défis herméneutiques les réponses à ces questions posent-elles à l’ensemble des réflexions théologiques et au processus d’interprétation des rites ancestraux ? » (p. 18).

Du contenu de l’ouvrage

Ces interrogations trouvent les réponses dans les 6 chapitres de l’ouvrage. Dans le premier chapitre : Des pratiques sujettes à questions (p. 23-75), le plus long de l’ouvrage, l’auteur y expose, en fournissant des informations précieuses grâce à plusieurs auteurs qu’il convoque, comment les pratiques liées aux ancêtres ont été traitées et saisies entant que phénomène mondial. Selon lui, derrière chaque contribution se dissimile l’intention d’affiner et de clarifier les significations et les motivations qui se cachent derrière les pratiques et les manières par lesquelles les personnes interagissent avec certains de leurs parents décédés (p. 23). Dans son compte- rendu de la littérature ethnographique, culturelle et anthropologique sur la religion des ancêtres, Batairwa invite à ne pas perdre de vue la manière dont les questions du pouvoir et de l’autorité ont impacté ces différents traitements (p. 65). L’objectif du 2e chapitre : Les Africains et leurs ancêtres (p. 77-112) est de reconnaître les différentes approches que les étrangers ont utilisées pour interpréter la « religion des ancêtres africains » (p. 77). Selon l’auteur, les récits des explorateurs occidentaux au sujet du culte des ancêtres en Afrique, font des africains des êtres fondamentalement religieux, mais une religion que ces chercheurs étrangers qualifient d’animisme. C’est un concept dont le contenu n’a pas cessé d’être examiné (p. 15).

Le 3e chapitre : « Les missionnaires chrétiens et la religion des ancêtres » (p. 113-168) explore l’attitude des missionnaires étrangers à l’égard du culte des ancêtres africains. Par rapport aux explorateurs, l’auteur trouve que l’attitude des missionnaires a été conflictuelle (p. 113). De manière positive, ce regard dépréciatif a contraint les africains à repenser leurs traditions et à puiser dans ses recoins l’inspiration nécessaire à la résistance (p. 166). Au fait, l’intolérance de prédicateurs de la nouvelle religion en Afrique peut se comprendre à partir de l’idée de l’universalisme du christianisme auquel tous les africains devaient se convertir en abandonnant les pratiques païennes comme le culte des ancêtres. Par ailleurs, Batairwa relève qu’une étude générale de l’attitude des missionnaires montre qu’il y a eu une reconnaissance progressive du problème posé par les religions ancestrales, ce qui d’une manière pratique, a affecté le traitement de la tradition. Et il conclut : « cette reconnaissance exclut toute évaluation simpliste et unilatérale de l’appréciation des religions traditionnelles par les étrangers ; elle met les chercheurs au défi de délimiter les facteurs clés qui ont conduit à ces changements, la manière dont ils ont été exprimés, etc. » (Ibid.)

Dans le 4e chapitre : « Au cœur des relations tissées avec les ancêtres » (p. 169-206), l’auteur rassemble les réponses et les points de vue des autochtones à partir du manifeste du clergé africain, dans leur ouvrage collectif de 1956, Des prêtres noirs s’interrogent. L’auteur conclut ainsi ce chapitre : « en décrivant leur contribution, j’ai mis en évidence un modèle fondamental construit autour de deux pôles : l’insatisfaction des évaluations faites et divulguées par des experts étrangers (missionnaires et universitaires) et une volonté pratique d’offrir des points de vue ‘correctifs’ sur des points qui avaient été compris ou sur-interprétés » (p. 206).

Le 5e chapitre intitulé : « Commémorer, célébrer pour la vie » (p. 207-254) constitue la partie la plus originale de l’ouvrage dans la mesure où c’est ici que l’auteur explique le sens des religions des ancêtres à partir d’une approche dite :« herméneutique pratique ou existentielle » (p. 207). Une telle saisie des religions ancestrales s’écarte de leur approche théorique et intellectuelle comme c’est souvent le cas. Cette herméneutique pratique ou existentielle, dit Batairwa, en plus d’enrichir l’herméneutique précédente en mettant en lumière des aspects qui avaient souvent échappés aux interprétations explorées jusqu’à présent, elle vise à saisir et à délimiter la signification des gestes et des attitudes qui, bien que simples, extériorisent les réponses indigènes aux questions fondamentales concernant l’existence humaine, son origine et sa fin (finalité) (p. 207).

Il y a ici une affirmation capitale dans la contribution de l’auteur au sujet des religions des ancêtres. C’est l’idée que le culte des ancêtres a un lien intrinsèque avec la destinée humaine. Batairwa comble ainsi un vide à sujet. Souvent sous-estimées dans le dialogue interreligieux à cause d’une vision hiérarchique des religions selon laquelle les religions traditionnelles africaines n’ont pas de fondateurs, sont primitives et ethniques tandis que les « religions majeures » ont de fondateurs, sont historiques, porteuses de civilisation et appelées à un destin universel, les religions ancestrales sont remises à l’honneur dans l’ouvrage publié. Car elles sont prises au sérieux à partir du moment où, comme dans les autres religions, les hommes et les femmes en Afrique, y cherchent un sens à leur vie et leur mort.  L’auteur rejoint ainsi un souhait déjà exprimé par le théologien camerounais Eloi Messi Metogo. (Cf. ID, « dialogue avec les religions traditionnelles et l’islam en Afrique noire », dans Spiritus, n°160(septembre 2000), p. 310.)

Le 6e chapitre : « Vers un dialogue avec les religions d’Afrique » (p.255-269) bénéficie de l’expérience de l’auteur au service du dicastère du dialogue interreligieux. Car, le père Batairwa met en lumière le regard nouveau que l’Église catholique a porté sur le phénomène religieux à partir du souffle infusé par Vatican II, dans Nostra Aetate (p. 256). Alors qu’il est connu que le dialogue interreligieux entrepris par les catholiques s’est surtout intéressé aux grandes religions du monde (Judaïsme, Hindouisme, Bouddhisme) en négligeant les religions traditionnelles d’Afrique, car tenues comme petites religions, l’auteur apporte un bémol à ce jugement en énumérant les documents et les publications de l’Église catholique relatifs au dialogue avec religions africaines (p. 267). Selon lui, le processus de dialogue entre chrétiens et pratiquants des religions des ancêtres se poursuit aujourd’hui sur deux axes. Une perspective ad intra qui considère les besoins et les réalités des convertis qui portent encore avec eux le bagage de la religion traditionnelle. Il s’agit du défi de l’inculturation de la foi chrétienne en Afrique. L’autre perspective est ad extra qui porte sur la rencontre avec les fidèles de RTA, interagir avec eux dans le but de mieux les connaître, de comprendre leurs religions, leurs convictions et leurs pratiques sur la base d’une objectivité dont ils sont eux-mêmes les protagonistes (p.266). Autrement dit, il s’agit d’explorer ce que les chrétiens apprennent des gens qui offrent un culte à leurs ancêtres africains.

Pour une saine inculturation du christianisme

Ce précieux livre attise l’attention sur un certain nombre de points déjà indiqués par Eloi Messi Metogo (cf. art. cit., p. 311) et dont une saine inculturation du christianisme en Afrique ne doit pas faire l’économie : a) L’auteur parle des religions des ancêtres au pluriel. Il indique ainsi que la religion traditionnelle africaine, au singulier, n’existe pas. Car même s’il y a beaucoup de ressemblance entre les religions ancestrales, il y a aussi beaucoup de différences entre elles qu’il convient d’étudier. b) dans le dialogue entre chrétiens et adeptes des religions ancestrales, il sied de dire que les ancêtres ne jouent pas le même rôle dans toutes les sociétés traditionnelles : l’ancêtre peut être intermédiaire entre Dieu et les hommes ou prendre la place du Dieu suprême comme on le voit chez les Zulu d’Afrique du Sud (cf. L. V. Thomas et R. Lumeau, Les religions d’Afrique noire. Textes et traditions sacrées, Tome 1, deuxième édition, Paris, Stock, 1981, p. 78-85). c)La vivacité des religions des ancêtres a conduit à l’idée de l’africain fondamentalement religieux. Ce postulat ne doit pas ignorer que l’incroyance existe aussi en Afrique comme l’ont bien montré les recherches d’Eloi Messi Metogo. Cf. ID., Dieu peut-il mourir en Afrique. Essai sur l’indifférence et l’incroyance en Afrique noire, Paris/ Yaoundé, Karthala/UCAC, 1997).

Les questions qui demeurent

L’ouvrage du père Paulin Batairwa participe à la reconnaissance actuelle du fait du pluralisme religieux. Celle-ci rappelle qu’à côté du christianisme, d’autres religions subsistent comme celles des ancêtres en Afrique. Pour les chrétiens africains, ce livre stimule d’une part, à prendre au sérieux le défi d’être « vraiment africain et complètement chrétien » (cf. Laurenti Mangessa, « Truly african, fully christian ? In search of a new african christian spirituality », in The Church we want. Foundations, Theology and Mission of the Church in Africa. Conversations on Ecclesiology, A. E. Orobator, sj, (Ed.), Nairobi, Paulines, 2015, p. 79-92. D’autre part, la lecture du livre laisse ouverte la problématique suivante : « Si les chrétiens africains ‘commémorent et célèbrent leurs ancêtres pour la vie’ (5e chapitre) et qu’au même moment ils confessent Jésus comme celui qui donne la vie en abondance (Jn 10, 10) » il reste de savoir qu’est-ce que les ancêtres donnent aux africains qui manquerait à la foi en Jésus-Christ ? C’est toute la question de la « différence chrétienne » qui est ici posée.