
Contre le cléricalisme, retour à l’Évangile
Dans sa Lettre au peuple de Dieu du 20 Août 2018, consacré au scandale d’abus sexuels, d’abus de pouvoir et de conscience, commis par un nombre important de clercs et de personnes consacrées, le pape François désignait comme source de ce drame, le cléricalisme. Il l’entendait d’une part, comme une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église. Et d’autre part, comme une attitude qui « annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple ». Le cléricalisme, ajoutait-il, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd’hui. Il invitait à une conversion individuelle et communautaire en disant non aux abus, et de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme. (Pape François, Lettre au peuple de Dieu, 20. 08. 2018. Cf. https://www.vatican.va/content/francesco/fr/letters/2018/documents/papafrancesco_20180820_lettera-popolo-didio.html).
Un livre qui puise aux sources de l’évangile
Le livre, Contre le cléricalisme, retour à l’Évangile, (Paris, Salvator, 2023, 137p.), d’Yves-Marie Blanchard, participe à cet effort de conversion souhaitée par le pape. Écrit par un exégète, le livre puise clairement aux sources de l’Évangile pour corriger les abus du cléricalisme. Il convient, dit l’auteur, « de corriger un certain nombre d’abus provenant d’un exercice faussé de l’autorité au sein des communautés chrétiennes » (p. 10). Son hypothèse est que « les déviances affectant l’exercice de l’autorité dans l’Église catholique, à quelque échelon que ce soit, s’avèrent en pleine contradiction avec l’essence même du Christianisme, à savoir l’exemple et l’enseignement de Jésus ». Par un retour à l’Évangile, il dit vouloir mettre en lumière « la pleine incompatibilité entre l’Évangile et le cléricalisme » (p. 10). Pour ce faire, le prêtre de Poitiers, se propose de « relever les multiples passages du Nouveau Testament exprimant une loi nouvelle, parfaitement incompatible avec les stratégies de pouvoir trop souvent pratiquées dans l’Église » (p. 11-12). Il espère que ce retour à l’esprit des Évangiles contribuera à la conversion des regards sur l’exercice de l’autorité en Église et, en conséquence, aidera à initier des pratiques nouvelles, libres des abus désignés sous le nom de « cléricalisme », cet ennemi ; en référence à la célèbre formule du républicain Léon Gambetta, le 04 Mai 1877, à la Chambre des députés : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! ».
Retour à l’Évangile pour contrer le cléricalisme
Ce souci d’un retour à l’Évangile afin de corriger le cléricalisme traverse les 6 chapitres du livre. Il s’achève dans un 7e chapitre portant sur le processus de la synodalité actuellement en cours dans l’Église. Pour imaginer une mentalité et des pratiques nouvelles ecclésiales aux antipodes du cléricalisme, l’auteur passe d’abord en revue certains éléments du langage qui, selon lui, contribuent au cléricalisme lequel est contraire à l’esprit évangélique. Ensuite, il examine la question du rapport masculin et féminin entant qu’elle met en lumière la condition de la femme dans l’Église comme un miroir d’un abus de pouvoir exercé par des clercs-hommes enclins dans une culture patriarcale éloignée de l’enseignement et du style de vie de Jésus. Enfin, un accent est mis sur une certaine conception de l’autorité et son exercice contraire à l’esprit de l’Évangile. A chaque étape, l’auteur indique ce qu’un retour à l’Évangile apporte de correctif au fléau du cléricalisme.
Non plus des pères mais rien que des frères
Le 1er chapitre « Ne dites à personne : Père » (Mt 23, 9) (p. 15-27) interroge le titre de « père » ou « mon père », communément adressé, non seulement aux religieux mais aussi bien aux prêtres diocésains, voir aux évêques. Sans succomber dans le fondamentalisme, l’auteur se demande si cet usage langagier, dans un contexte marqué de tant de formes d’un paternalisme ecclésiastique mâtiné de cléricalisme plus ou moins assumé, est fidèle à l’esprit de l’Évangile exigeant : « ne dites à personne : Père » Mt 23, 9 ? L’étude exégétique de Mt 23 et le récit du ressuscité qui envoie Marie de Magdala dire « à ses frères » (Jn 20,17) pousse l’auteur à mettre en doute la prédominance du terme « père » qui nourrit un certain cléricalisme. Ainsi conclut-il, au regard de l’Évangile : « le vocabulaire de la fraternité paraît être la règle pour désigner les membres de la communauté johannique, à commencer par un personnage aussi estimé et reconnu que le Disciple bien-aimé (p. 24). Pour lui, le terme « frères » est l’appellation ordinaire au sein de la communauté chrétienne (p. 25). Le 2e chapitre : « Aux saints et frères en Christ » (Col 1,2) est consacré au corpus paulien en lien avec la problématique de titres. La fin du parcours renforce la thèse de l’auteur. L’apôtre Paul, soutient-il, est « très économe en matières de titres, à son propre sujet aussi bien qu’à l’égard de ses collaborateurs et à l’adresse de ses lecteurs, destinataires de ses multiples lettres ou épîtres » (p. 29-30). Du style de Paul, l’auteur affirme : « On voit ainsi à quel point la fraternité compte aux yeux de Paul : raison de plus de s’étonner qu’en d’autres temps, à commencer par le nôtre, le vocabulaire hiérarchique tende à s’imposer, même avec de bonnes intentions, tel l’usage récurrent du titre « père » à l’égard des ministres ordonnés de l’Église catholique » (p. 39).
Non plus seulement les Douze mais des apôtres divers
Le 3e chapitre : « Douze qu’il nomma aussi apôtres » (Lc 6, 13) scrute l’articulation que l’Évangile établit entre le titre de Douze et celui des apôtres. A ce sujet, Blanchard soutient : « la confusion entre les Douze et les apôtres paraît jouer en faveur d’une forme de cléricalisation des ministres ordonnés, évêques et prêtres, considérés d’abord comme successeurs des Douze, avec leurs droits et qualités propres dont l’exclusivité masculine et la jouissance d’un nombre des pouvoirs » (p. 43). Après l’exégèse de ces deux qualificatifs, il conclut : « sans nier aux Douze toute l’importance qui leur revient (…), il n’en serait pas moins raisonnable et bénéfique de ne pas concentrer sur eux seuls l’immense richesse du ministère apostolique(…) Une telle ouverture du champ d’observation serait sans doute en état de faire bouger un peu les lignes au sein d’un modèle ecclésial, encore trop souvent teinté de cléricalisme » (p. 55-56).
L’Église des femmes avec les hommes
Le chapitre sur la survalorisation du rôle de « Douze » au détriment de la mission diverse et diversifiée des « apôtres » introduit le 4e chapitre intitulé : « Il n’y a pas masculin et féminin » (Ga 3, 28) (p. 57-69). Il y est traité l’épineux débat du rôle et de la place de la femme dans l’Église. A ce sujet, l’auteur observe : « Les discriminations patentes observées en ce domaine ne peuvent qu’alimenter le procès en cléricalisme instruit de nos jours » (p. 57).
Sur ce thème, l’auteur renvoie aux conclusions de son livre : Femmes du Nouveau Testament (Paris, Salvator 2020) où il attestait : « Non seulement les femmes sont nombreuses tout au long du NT, mais leur présence ne donne que rarement lieu à des commentaires suggérant à leur propos une infériorité de nature ou de pouvoir. Bien au contraire, elles participent normalement au ministère de Jésus, en tant que disciples, et se montrent tout aussi actives au sein des communautés pauliniennes. Parfois même, elles se trouvent spécifiquement qualifiées pour des missions de première importance, à commencer par le témoignage du matin de Pâques, confié à une ou plusieurs femmes, au témoignage concordant des quatre Évangiles ». (p. 65). C’est pour dire qu’il est abusif de recourir aux Écritures pour justifier la marginalisation des femmes dans l’Église. Pour l’auteur, même sans appartenir au collège de Douze, un regard neuf sur l’Évangile permet de penser une « Église des femmes avec des hommes » (Paris, Cerf, 2019) ; pour paraphraser le précieux livre de la théologienne Anne-Marie Pelletier.
Non plus de grands à la façon du monde
Les chapitres 5 et 6 traitent du leadership selon l’Évangile : « Le plus petit chez vous tous, c’est lui qui est grand » (Lc 9, 48) (p. 71-93) et « Sois le berger de mes brebis » (Jn 21, 16) (p. 95-110). C’est stimulant ce que l’auteur tire de l’analyse du texte de Jn 10 : « le pasteur qui connait ses brebis et disposé à donner sa vie pour elles ». Blanchard y voit un service apostolique à « l’opposé des fonctionnaires bureaucratiques, trop pratiqués en Église » (p. 100) et surtout une critique sans merci de de la mission des clercs conçue comme sources d’intérêt et de prestiges. Au contraire, dit-il : « à l’école de Jésus, il ne saurait y avoir de bonne gouvernance sans un engagement total et un oubli de soi tels qu’ils puissent aller jusqu’au don de sa vie ou, pour le moins, l’acceptation lucide des risques encourus du fait d’un plein dévouement à l’égard du troupeau confié à l’autorité du pasteur » (p. 104).
Dans le chapitre conclusif « Et maintenant vers la synodalité » (p. 111-125), un résumé permet de saisir ce nouveau souffle dans une Église débarrassée de toute forme de cléricalisme et qui s’abreuve aux sources de l’Évangile : « Non plus des pères mais rien que des frères, non seulement des frères mais bien aussi des sœurs. Non plus seulement les Douze mais des apôtres divers, hommes et femmes, hors compétition masculin-féminin. Non plus des grands à la façon du monde, mais d’abord des petits, humbles et pauvres de cœur. Non plus des dirigeants, aux ambitions de managers, mais de simples pasteurs, proches et dévoués à chacun » (p. 113).
L’actualité du virus du cléricalisme, la simplicité du langage employé par l’homme d’Église français et la richesse de ressources évangéliques qu’il met à la disposition d’un public plus large que celui de seuls experts de l’exégèse sont autant d’éléments qui plaident en faveur d’une lecture-méditation de ce beau petit livre. Le livre serait très bénéfique pour un lecteur d’un contexte d’Église comme celui de l’Afrique où le nombre de clercs, celui des laïcs engagés et les candidats à la vie religieuse et sacerdotale ne fait qu’augmenter. Et pourtant, il ne manque pas de faits qui prouvent que l’exercice de l’autorité sur le continent est parfois loin de s'inspirer du style de Jésus le bon Pasteur, que le cléricalisme laïc n'a pas ses adeptes et qu’il n’est pas dit que le choix vocationnel des uns et des autres ne le soit que pour des motifs évangéliques. Pour ces raisons, je n’hésite pas à le proposer comme un livre à lire. Car il peut aider à convertir quelques formes de "paganisme clérical" dans certaines de nos Églises d’Afrique.



