
Essai d’une démocratie écologique mondiale
INTRODUCTION
Dans le monde postmoderne, la démocratie est préférable au communisme, à l’aristocratie ou encore à la monarchie parce que, croit-on que, c’est un mode d’organisation de la société qui permet à chacun de maximiser son intérêt, de produire davantage, de consommer plus et de jouir de sa liberté au risque de porter préjudice à l’écosystème.
Nous vivons l’ère de la culture technoscientifique masquée sous les doux noms du progrès et de croissance. Garody dira que « la croissance est le dieu caché de nos sociétés. Ce dieu caché est un dieu cruel : il exige des sacrifices humains.» Gunther Anders parle de la honte et de l’obsolescence de l’homme actuel qui n’a plus confiance en soi. Dès lors, comment faire en sorte que l’homme retrouve sa confiance qu’il a placée dans la technoscience ?
La démocratie moderne tant vantée et recherchée a le mérite de renforcer la capacité d’ouverture à la diversité, au dialogue tout en conciliant les contradictions. Cependant, la même démocratie accroît la sensibilité des individus au point qu’elle dresse l’individu contre la société et contre la nature. Étant donné notre nature limitée, nos ressources naturelles épuisables, peut-on continuer à mettre notre confiance dans un système politique qui prône la satisfaction immédiate de tous les besoins et qui promeut l’exploitation de la nature à outrance, la vente et la consommation au risque de ne pas léguer aux générations futures un monde viable et une nature belle et généreuse? Devant une question (le problème écologique) d’ampleur mondiale, une question de vie ou de mort (le réchauffement climatique n’épargne personne), comment nous comporter de façon responsable, sachant que nous ne pouvons plus nous passer de nouvelles technologies et les bienfaits de la science ? Ne faudrait-il pas concevoir une démocratie écologique mondiale? Celle-ci mettra entre parenthèses l’égoïsme et l’orgueil conquérant d’une raison qui veut imposer sa loi à la nature. Elle pourra aussi promouvoir les valeurs de sobriété, de modération et de frugalité en vue de fonder une vie humaine bonne et désirable. Notre travail portera sur l’ouvrage de Dominique Bourg et Kerry Whiteside intitulé Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique. La première partie consistera à présenter de façon sommaire, l’ouvrage qui fait l’objet de notre étude et les autres parties seront consacrées à l’analyse de certains thèmes de l’ouvrage qui nous semblent importants et actuels ; tout en les confrontant aux opinions diverses. Notre livre compte quatre chapitres.
I. PRÉSENTATION DE L’OUVRAGE
Le premier chapitre :
Finitude et liberté humaine fait un constat chez Benjamin Constant. Ce dernier fait la distinction entre la liberté des Anciens et celle des modernes. Bourg et Whiteside partent de son analyse pour démontrer que non seulement le monde des cités grecques n’a plus grand-chose à voir avec celui des sociétés modernes industrielles mais également, ce monde moderne n’est plus le nôtre : « Nous habitons désormais un monde en voie de rétrécissement, confronté à une accumulation de finitudes et des limites, touchant aussi bien l’environnement planétaire que nos capacités de compréhension et d’action ». Que faire pour essayer de contenir la situation ? À leur avis, un tel monde ne peut plus se contenter des institutions représentatives. Nous vivons dans un autre monde qui appelle de nouvelles institutions qui soient délibératives. Quand la société était orientée vers le développement économique sans entraves écologiques, il était normal de confier son organisation à des élus pour qu’ils favorisent l’enrichissement du plus grand nombre. Mais, étant donné que le développement démographique et économique mettent en péril la vie sur terre, il faudra penser à une démocratie écologique qui soit différente du gouvernement représentatif moderne autant que ce dernier était différent de la démocratie grecque antique.
Le deuxième chapitre :
« La question naturelle » prend comme point de départ le livre de Serge Moscovici intitulé Essai sur l’histoire humaine de la nature paru en 1960. Ce livre décline une série de questions ayant caractérisé les sociétés occidentales au cours des trois derniers siècles. Le XVIIIe s a été marqué par la « question politique », c'est-à-dire, la nécessité d’étendre la politique au-delà de la noblesse. Quant au XIXe s, la « question sociale » est passée au premier plan. On aspirait à une règlementation de la société civile qui permettrait d’atténuer les inégalités. Au XXe s, une autre question nous occupe, il s’agit d’intervenir dans l’équilibre biologique des espèces végétales ou animales, de les préserver ou de les détruire, d’aménager le climat, de modifier le cycle de transformation énergétique. « Notre action géomorphe ne connait plus de limite.» Notre époque, remarquent Bourg et Whiteside, est celle de la question naturelle ; « les grands défis environnementaux ne cesseront plus jamais d’être présents et de se multiplier. L’humanité doit assumer des responsabilités inédites à l’égard de la nature.» Peut-être que le XXIe s pourrait être marqué par la question du « gouvernement de l’ordre naturel » qui était déjà évoqué par Moscovici. Nous vivons du patrimoine normatif et politique des siècles d’avant l’ère de la question naturelle ; Il est temps que nous prenions à bras le corps, la question du temps présent.
Le troisième chapitre :
Les limites de la représentation moderne, invite à faire face à la question naturelle du temps présent, en se demandant comment la démocratie peut passer d’un système menacé par l’égoïsme et les blocages des lois défendant l’écologie, à un système qui fera prendre conscience aux citoyens de leur responsabilités vis-à-vis d’une nature finie et qui incitera les politiques à assumer des nouvelles obligations envers la planète qui est notre bien commun mondial. Comment s’y prendre ? Pour contourner les écueils, « la démocratie doit changer de nature en intégrant un ensemble raisonné de pratiques et d’institutions métapreprésentatives.» Ce dispositif permet de prendre en compte systématiquement la question naturelle dans les décisions politiques et d’instaurer, auprès du public, une pédagogie délibérative durable.
Le quatrième et dernier chapitre :
Pour une bioconstitution, révèle que nous avons profité de la puissance que les sciences et les techniques nous confèrent pour mettre à genou notre planète en lui infligeant des dégradations gigantesques. Nous pourrions à l’inverse mettre les sciences et les techniques au service de la recherche pour accéder à la connaissance de l’état actuel de la biosphère. De ce fait, la démocratie écologique se doit de tenir compte de l’apport de certaines disciplines scientifiques et d’autre part, elle doit exercer une nouvelle forme de contrôle sur l’essor et l’usage des sciences et des techniques, comme formulé par nos auteurs : « les futures démocraties devront concilier les droits et les devoirs de l’individu et l’impératif suprême de la survie de l’espèce […] Demain les démocraties écologiques auront à veiller sur la puissance de nos technologies dans un monde bondé et fragile, où le pouvoir de consommer des uns menacera le bien-être, voir la vie de tous les autres, ainsi que le sens même de l’aventure humaine. »
II. LE PROBLÈME ÉCOLOGIQUE, UN DÉFI A L’HUMANITÉ ENTIÈRE
Les régimes démocratiques tels que conçus traditionnellement peuvent-ils encore faire face au problème écologique actuel ? Dominique Bourg et Kerry Whiteside épinglent cinq caractéristiques des problèmes d’environnement contemporains dont chacune met à mal le principe du gouvernement représentatif cher à Bernard Manin. Ces défis écologiques sont : « Le rapport à l’espace, au sens des frontières politiques mais aussi des conséquences de nos actions ; l’invisibilité des problèmes écologiques ; leur imprévisibilité ; la dimension temporelle sous la forme des conséquences à long terme de nos actions ; (et) la qualification même des difficultés écologiques .»
La première caractéristique des défis écologiques actuels est spatiale. Avant, les problèmes écologiques étaient locaux, ils se concentraient sur un territoire donné, une ville ou un village et ils concernaient généralement l’hygiène, la protection de la faune et la flore. La destruction environnementale causée par l’activité de l’homme était circonscrite dans un territoire limité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La dégradation touche désormais les régions entières, tous les continents(les uns moins que les autres), au point de devenir problème planétaire. La dégradation du milieu, nous disent Bourg et Whiteside, et la raréfaction des ressources, constituent des phénomènes transfrontaliers et internationaux, alors que les représentants politiques sont élus dans les limites d’une circonscription territoriale. Leur fonction est de défendre les intérêts d’un territoire contre d’autres, bref, les intérêts étroitement économiques à court terme de quelques territoires se dressent contre les intérêts climatiques et vitaux à long terme de la planète . Chacun de nous a sa part de responsabilité dans la dégénérescence actuelle. Sait-on que notre consommation énergétique a des impacts sur l’environnement, fut-ce à distance ? La pollution atmosphérique urbaine est en long terme nocive à la santé publique. Nous sommes devant une responsabilité à laquelle nous ne pouvons pas nous dérober. Nous vivons tous la même planète terre, le problème écologique qui frappe une partie de la terre, finira par nous atteindre où que nous soyons. La solidarité voudrait qu’on se mette ensemble pour combattre ce péril en proposant une démocratie écologique planétaire.
La deuxième caractéristique des problèmes d’environnement actuels c’est leur invisibilité. Quand le territoire est circonscrit, il est facile de voir avec nos sens la déforestation, les immondices dans les rues, les égouts dans nos quartiers, etc. Mais, peut-on voir à l’œil nu la pollution nucléaire, la pollution de l’eau et de l’air, la réduction de la couche d’ozone, le changement de la composition chimique de l’atmosphère, etc. ? La réponse est négative. Pour les voir, il faut s’en remettre à la médiation scientifique. Dans ce cas précis, je ne suis pas l’alpha ni l’oméga de façon à pouvoir apprécier à sa juste mesure, ce qui m’arrive. « Il m’est impossible de connaître par moi-même ma propre exposition à des risques environnementaux et les dommages qui pourraient en découler. Je ne saurais donc jouer le rôle du juge ultime des politiques publiques que m’attribue le principe du gouvernement représentatif .»
La troisième caractéristique des problèmes écologiques actuels, c’est leur imprévisibilité. L’évolution et l’ampleur que prend la catastrophe écologique ne cesse de surprendre et d’étonner même les hommes les plus avisés. Il nous est quasiment impossible de connaître à l’avance les effets secondaires à court, à moyen ou à long terme des technologies dont nous admirons l’impact positif dans tous les domaines. Un adage ancien dit que « gouverner c’est prévoir ». Nos sociétés, aussi longtemps qu’elles reposent sur une large base technologique en constante évolution, le contrôle plénier de leur devenir sera beaucoup plus difficile. Un gouvernement démocratique, s’il veut être responsable, doit être capable d’anticiper certaines difficultés à venir. Comment expliquer que ce problème dont la négligence mettrait toute l’espèce humaine en danger, ne soit pas pris très au sérieux par les gouvernements représentatifs qui sont censés veiller au bien-être de la population.
La quatrième caractéristique concerne notre rapport au temps. Celui-ci renvoie à l’inertie et à l’irréversibilité. Au cri et à l’appel de la nature disant à l’homme « protège-moi, prends soin de moi pour qu’à mon tour je te protège », l’homme s’est bouché les oreilles et la réponse tarde à venir. L’inertie ici évoque le temps de réponse qui mettrait fin à la dégradation que subissent nos écosystèmes. Alors que les hommes tardent à prendre la décision d’une grande envergure pour contrer le péril, le réchauffement climatique poursuit son chemin normal. L’irréversibilité dénote l’impossibilité pour nous les humains de faire revivre le temps passé. La nature une fois polluée, le trou dans la couche d’ozone, la désertification, etc. une fois installés, il devient difficile voire impossible de rétablir la nature d’avant le drame écologique. Par exemple, l’activité des déchets nucléaires à haute activité excède de loin la temporalité des civilisations. Gouverner c’est aussi être responsable et la responsabilité exige de prendre des décisions qu’il faut au moment opportun, sinon il sera trop tard. Nos auteurs résument la situation comme suit : « L’effet à retardement de nos actions, l’irréversibilité de leurs conséquences, nous obligent à anticiper, à agir avant que les dommages ne se produisent, faute de quoi nous nous réduisons à une impuissance durable, voire définitive. De façon générale, la somme des menaces environnementales auxquelles nous sommes confrontés peut se ramener à un risque unique mais dramatique : la réduction et l’appauvrissement de notre habitat terrestre. L’élévation de la température moyenne, la montée du niveau des mers et le recul des littoraux, ainsi que le changement du régime des pluies, convergent vers une réduction de l’écoumène également plus hostile, en raison de l’épuisement des ressources minérales, de la moindre disponibilité des ressources d’eau douce, d’une biodiversité réduite et d’un surcroit d’événements climatiques extrêmes .»
La cinquième et dernière caractéristique des problèmes environnementaux actuels concerne leur qualification. Parfois ces problèmes sont assimilés à des questions de pollution et pourtant, ils excèdent largement la pollution. Tant qu’on réduit les problèmes écologiques à la pollution, on n’en prend pas la vraie mesure. La pollution est susceptible de connaitre des solutions techniques comme par exemple, réduire l’émission de gaz à effet de serf. Le propre de la société de consommation comme la nôtre, c’est d’augmenter continuellement la consommation. Bourg parle de « l’effet rebond » pour qualifier les solutions techniques au problème écologique, lesquelles engendrent de nouveaux problèmes parfois plus graves que les précédents. Il prend l’exemple de l’ordinateur qui consomme aujourd’hui moins d’énergie qu’il y a quinze ans. Par contre, depuis quinze ans, le nombre d’utilisateurs d’ordinateur ont augmenté si bien que la consommation globale exigée par l’informatique s’accroît vertigineusement. Il en va de même pour les voitures et tout autre objet mécanique. Au fait, la solution technique déplace le problème mais il ne peut le résoudre efficacement. La technologie seule ne pourra jamais nous sauver. D’ailleurs, Heidegger parle de la technique en terme de péril, d’arraisonnement car elle exploite l’énergie de la terre outre mesure, en plus la raison humaine doit justifier que cette surexploitation est nécessaire. La technique devient une pro-vocation qui menace de disparition toute l’espèce humaine. C’est pourquoi Heidegger dira, faisant allusion à la technique : « le désert croît, malheur à qui protège le désert ». Quelle est finalement la solution ?
Seule l’introduction de la notion d’éthique dans nos gouvernements représentatifs pourra nous sauver. Pour cela, il faut un encadrement réglementaire pour transformer le gain de productivité en économie globale de ressources. Le gouvernement représentatif (s’il faut nommer ainsi la démocratie) nous le savons tous, a été conçu pour faciliter l’accumulation générale des richesses matérielles, pour maximiser la production et la consommation. Un tel gouvernement, s’il vient à oublier l’éthique écologique, pourra-t-il nous sauver du péril ? Si la démocratie est avant tout la défense du sujet et si celui-ci est l’effort de la liberté, le renforcement de la démocratie va de pair avec l’abandon de l’orgueil conquérant d’une raison qui veut imposer sa loi à la nature et en exploiter les richesses outre mesure. Nous devons nous démocratiser autrement : « Nous ne pouvons plus accepter, dit Touraine, une pensée et une action qui reposent sur les couples d’opposition et qui nous imposent de défendre la culture contre la nature, la raison contre le sentiment, l’homme contre la femme ou la civilisation contre les sauvages. Nous voulons associer ce qui a été opposé, remplacer la conquête par le dialogue et la recherche de combinaisons nouvelles. L’écologie comme mouvement culturel, est un élément important de cette culture démocratique sans laquelle les garanties institutionnelles sont impuissantes à protéger les libertés .»
III. REPENSER LA NATURE A LA LUMIÈRE DE LA FINITUDE
Comme déjà souligné, nous habitons désormais un monde en voie de rétrécissement qui ne fait qu’accumuler des finitudes et des limites touchant aussi bien l’environnement planétaire que nos capacités de compréhension et d’action. Un tel monde ne peut plus se contenter des institutions représentatives, il appelle également aux institutions délibératives. On ne peut plus confier la destinée de notre monde aux seuls professionnels élus pour autant qu’ils s’emploient à favoriser l’enrichissement du plus grand nombre sans tenir compte du fait que le développement économique sans contrôle met en péril les grands équilibres de la biosphère et bute sur la finitude des ressources planétaires. Agnès Antoine nous prévient en ces termes : « Embarqué sur le fleuve démocratique, c’est à un nouvel art de la navigation que doit s’initier l’humanité moderne, sous peine d’échouer ou de faire naufrage .»
La cosmologie et la métaphysique ont été pensées différemment chez les grecs comme chez les modernes. Et chaque fois, l’idée de démocratie a été influencée par l’évolution historique de la conception du cosmos ou même de la métaphysique. Chez les grecs, la démocratie est solidaire d’une cosmologie close et hiérarchisée avec une métaphysique de la finitude qui trouve son expression parfaite chez Aristote. Dominée par le monde céleste inaccessible et divin, éternellement identique à lui-même et bornée au monde sublunaire, celui des hommes et des animaux, vouée à la contingence, l’action humaine semble limitée de tout côté. Dans cette conception, la technique se limite au monde sublunaire et ne peut pas extrapoler son monde pour envahir le monde des dieux. Dans la Grèce antique, souligne Dominique Bourg, « la finitude du cosmos appelle donc une anthropologie de la finitude . » Ceci signifie à l’égard des hommes que leurs désirs et leurs besoins sont limités et les objets auxquels ils se rapportent sont également limités et bornés à la cité. L’idée de justice renvoie à la place que les citoyens doivent occuper pour que la cité fonctionne normalement et contribue au bien de tous. Benjamin Constant dira qu’un tel monde est étranger à l’idée de la liberté de l’individu chère à la démocratie représentative . Nous sommes au cœur de la finitude.
En revanche, chez les Modernes, la démocratie asservit la nature et permet de changer la donne sociale, en rendant possible à travers la domination technoscientifique de la nature, l’égalité de tous. Nous sommes au cœur de l’idée de l’infini avec ses inclinations multiples. Avec l’univers galiléen ouvert, homogène, à la mesure de l’infinité de l’entendement divin, régi par des lois universelles ; Ces lois universelles, autorisent et encouragent les ambitions humaines de maîtriser par la technoscience les phénomènes infinis de l’univers. Les corollaires s’en suivent. La liberté d’autrui devient une limite à ma propre liberté qui doit être illimitée. Le caractère primordial de l’individu s’impose alors que c’est la société et autrui qui élèvent l’individu à son humanité à travers le langage, la culture, l’éducation, etc. La revendication des droits subjectifs l’emporte sur l’idée de devoir. La nature perd son aspect esthétique et se réduit à un stock d’énergies qu’il faut à tout prix exploiter, transformer, accumuler, et redistribuer. Bourg nous dira qu’ainsi comprise, « la modernité peut se ramener à un programme de franchissement tous azimuts des limites et des frontières .» En somme, la démocratie moderne ouvre le désir humain à l’infini ; elle se conçoit comme le mode d’organisation de la société qui permet à chacun de maximiser son intérêt, entendu, de produire et de consommer toujours plus.
L’humanité aujourd’hui fait face à de multiples échecs qui désacralisent le credo de la toute-puissance humaine, renvoyant les hommes dos à dos à leur finitude et à leur impuissance. Cette finitude concerne à la fois les ressources énergétiques, les ressources minérales, les ressources en eau douce et biotique. Longtemps on a crû que les ressources énergétiques étaient infinies, inépuisables mais aujourd’hui nous constatons que non seulement elles sont finies mais également leur diminution engendre une perturbation environnementale qui se révèle mortifère pour l’être humain. Dès lors, repenser la nature à la lumière de la finitude appelle une prise en compte de la fragilité de la nature dont la protection nous est confiée et une pascalité de l’économie de prédation à l’économie de gestion responsable. La finitude du monde nous révèle notre propre finitude. Robert Solow dans sa théorie de soutenabilité semble nier les conséquences désastreuses du comportement irresponsable de l’homme sur les générations futures. Il soutient la thèse selon laquelle, la destruction écologique de la génération précédente ne lèse pas la génération future parce qu’elle lègue le capital technique et le capital productible en remplacement de ce qui a été détruit. De ce fait, les techniques se substituent à la part de capital naturel détruit. Nous nous inscrivons en faux contre cette conception : non seulement la nature n’est pas un stock de ressources laissées au libre arbitre de l’homme mais aussi, la nature nous fournit dans sa bonté, des services dont certains ne sont pas substituables. Que peut-on substituer à la photosynthèse par exemple ? Qu’est-ce qui pourrait remplacer valablement le trou dans la couche d’ozone ? Peut-on le colmater ?
IV. DIVERGENCE AUTOUR DE LA QUESTION ÉCOLOGIQUE
Bruno Latour refuse qu’on considère l’environnement comme ce qui est extérieur au comportement humain, c'est-à-dire, un ensemble externalisé, il doit plutôt être vu comme ce qu’on ne peut ni rejeter à l’extérieur comme décharge ni conserver comme réserve. L’auteur parle d’un fossé infranchissable entre d’une part, la science qui se charge de comprendre la nature et d’autre part, la politique qui se charge de réglementer la vie sociale. Pour lui, peut-être que l’écologie politique sera incapable d’apporter une réponse à ce défi. En effet, la nature appartient au pôle différent de la politique. Alors que la nature renvoie au monde commun que tous les hommes partagent, la politique renvoie au jeu d’intérêts et des passions, c'est-à-dire ce qui divise les hommes. Étant donné l’incompatibilité entre nature et Politique, Latour propose de penser la politique sans la nature, en redéfinissant à la fois ses activités scientifiques et politiques afin d’élaborer progressivement un monde commun.
Quant à Luc Ferry, il combat les deux excès à savoir l’anthropocentrisme cartésien (qui tient à dénier toute valeur intrinsèque aux êtres de nature) et l’écologisme ou écologie profonde (qui tient la biosphère pour le seul authentique sujet de droit). Faut-il pour assurer la protection de notre environnement, se demande-t-il, que nous lui accordions des droits égaux, voire supérieurs à ceux des êtres humains ? En quel sens concret le libéralisme politique, celui des droits de l’homme, pourrait-il intégrer les préoccupations d’une éthique de l’environnement ? C’est en déconstruisant l’humanisme sous toutes ses formes : ni l’anthropocentrisme cartésien ou utilitariste, ni l’écologie profonde. Luc Ferry récuse les effets pervers du nouvel intégrisme dont : « l’antimoderniste radical cède à la fascination des modèles politiques autoritaires, le scientisme moral conduit de façon inéluctable au dogmatisme, la divinisation de la nature implique un rejet de la culture moderne, suspecte d’engendrer le déracinement des hommes, l’éloge de la diversité se fait volontiers hostile à l’espace public républicain. » Il critique le programme de l’écologie profonde (deep ecologists) en ce sens qu’il se fonde sur le rejet de l’anthropocentrisme au nom des droits de l’écosphère au risque de tomber dans l’anthropomorphisme. Ces derniers tombent dans la contradiction performative , de sorte que, le contenu de l’énoncé est en contradiction avec les conditions de son énonciation. Luc Ferry se montre catégorique, toute valorisation, y compris celle de la nature, est le fait des hommes et par conséquent, toute éthique normative est en quelque façon humaniste et anthropocentriste. En plus, si on institue la nature en personne juridique, l’écologie profonde consacrera la biosphère ou le cosmos en modèle éthique à imiter par les hommes. « L’homme peut et doit modifier la nature, comme il peut et doit la protéger. »
Hans Jonas en revanche, dans ce qu’il appelle « tractatus technologico-ethicus », souligne que Prométhée définitivement déchaînée, auquel la science confère des forces jamais encore connues et l’économie son impulsion effrénée, réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui . Ainsi préconise-t-il l’heuristique de la peur, en signe de prévision, pour se prémunir de la déformation de l’homme par sa technique. Mais comme l’enjeu ne concerne pas seulement le sort de l’homme mais également son image, non seulement sa survie physique, mais aussi l’intégrité de son essence, l’éthique qui doit garder l’un et l’autre doit être non seulement une éthique de la sagacité, mais aussi une éthique du respect. L’éthique de la responsabilité invite l’homme à un impératif inconditionnel de préserver l’existence pour l’avenir. L’homme n’est plus seulement responsable de l’instant présent, il a une nouvelle responsabilité vis-à-vis du futur menacé.
CONCLUSION
Pour conclure, nous ne pouvons que souscrire à la description de l’homme actuel par René Coste. Cet homme dont chacun de nous est la figure paradigmatique, se comporte en « homme exploiteur, dominateur, dévastateur qui ne se préoccupe pas des équilibres biologiques et qui veut plier à ses caprices les lois de la nature, que ce soit pour son profit financier ou par volonté de puissance. L’homme qui se croit un démiurge, parce qu’il pense que rien n’est impossible à la fécondation réciproque de la science et de la technique. L’homme qui ne se préoccupe pas de générations futures. L’homme qui se veut responsable devant personne : ni Dieu ni maître. Il ne voit pas qu’il joue à l’apprenti sorcier, qu’il risque de déclencher des désastres irréparables et de s’enfouir lui-même sous les décombres. » La crise écologique actuelle interpelle une gérance responsable de l’homme car les grands problèmes de la conservation de la nature sont étroitement liés à la survie de l’homme lui-même sur la terre. De ce fait, mener une espèce animale ou végétale à son extinction est très dangereux parce que nature et humanité sont liées. Il nous faut donc promouvoir la défense des espaces verts nécessaires à la santé physique et morale des habitants de grands centres urbains. Chacun de nous a un rôle à jouer, car il peut contribuer à détruire ou à protéger une parcelle de nature. C’est de cette somme des bonnes volontés individuelles qu’en définitive dépend la survie de la nature sauvage, et peut-être aussi celle de l’humanité. Même si l’homme doit souvent gagner contre la nature, il ne doit pas toujours et obligatoirement le faire, car il y va de notre intérêt à longue échéance. C’est à ce prix que l’homme retrouvera sa place dans le monde vivant, dont il a cru pouvoir s’évader grâce à son génie technique. L’intendance envers la nature, confiée par Dieu à l’homme, ne sera pas guidée par des considérations à courte vue ou une recherche égoïste. Elle prendra plutôt en compte que tous les biens crées sont ordonnés au bien de toute l’humanité. L’usage de ressources naturelles doit viser le développement intégral des générations actuelles et futures .
BIBLIOGRAPHIE
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