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Paul Ricœur et la question de l’objectivité de l’histoire


INTRODUCTION

L’histoire comme science se caractérise par sa méthode et son objectivité. Elle s’intéresse à la « connaissance objective du passé. » Si nous convenons que c’est l’historien qui doit écrire l’histoire, comment peut-il l’écrire tout en s’inscrivant dans l’objectivité ?

En plus, une histoire écrite par plusieurs historiens, quelle que soit leur objectivité, peut-elle être identique ou conforme à l’originale ? Autant dire que, ne pouvant accéder à l’histoire que par l’écriture ou par d’autres traces ; celles-ci elles-mêmes étant éloignées des faits bruts, comment rejoindre les faits réels tout en évitant la complaisance et l’arbitraire de l’historien dans sa façon d’écrire ou de raconter ? Cet historien, ne fera-t-il pas recours à sa subjectivité pour construire l’objectivité de l’histoire. Alors, comment conjuguer l’objectivité et la subjectivité en histoire sans que l’une ou l’autre ne constitue un frein à la recherche de la vérité ? Si l’histoire vise la connaissance du passé et si son objet est l’homme, peut-on appliquer à la connaissance du passé la méthode des sciences de la nature alors que son objet est l’homme ? Pour Ricœur, la méthode en histoire est en rupture avec celle des sciences de la nature. Nous n’accédons à l’histoire que par l’écriture de l’historien ; l’histoire repose sur les traces et il n’y a pas qu’une trace, il y en a une multitude et donc l’accès à la vérité historique suppose de faire le choix entre les traces plus significatives et des traces moins importantes. Qu’est-ce qui guide ce travail de sélection ? C’est la subjectivité de l’historien. C’est pourquoi la vérité historique est toujours fruit de la composition de l’homme (l’historien) dans son effort d’interpréter les faits. Dès lors, la finalité éthique de l’histoire sera d’aider le lecteur à penser par lui-même, à se frayer de nouveaux chemins. Par l’expression « dignité d’objectivité », Ricœur entend affirmer que l’objectivité est une qualité morale essentielle car elle permet de dépasser l’ignorance, les préjugés et les apparences pour inscrire les hommes dans un monde commun. Grâce à l’effort de maintenir l’objectivité, les hommes pourront désormais se comprendre et s’accorder. Et pourtant nous savons que tout ce qui est humain ne se laisse pas englober, ça échappe à toute tendance de totalisation et garde une marge d’incertitude et d’imprévisibilité. Comment combler cette distance ? C’est la subjectivité de l’historien dans son effort d’interprétation qui fera jaillir l’objectivité de l’histoire. Dans la première partie de ce travail, nous montrerons comment Ricœur fait dépendre l’objectivité de l’histoire d’une bonne subjectivité de l’historien. Dans la deuxième partie, nous dirons que la construction de l’histoire est un travail de coupe-couture des faits historiques et dans la troisième partie, nous dirons que, contrairement à l’historien, le philosophe doit faire surgir la rationalité de l’histoire et lui donner sens.

1. L’histoire et l’objectivité

Paul Ricœur est l’un des philosophes qui critiquent ouvertement la prétention de la philosophie de l’histoire à ériger une histoire universelle et à décréter la fin de l’histoire à partir du présent actuel. Aux yeux de Ricœur cette tentative à « tout englober dans une histoire qui serait la même partout et pour tout le monde » est coupable d’une ignorance des faits particuliers de l’histoire, elle est fondée sur des préjugés et est conduite par une idéologie allant jusqu’à méconnaitre la souffrance des victimes dans une histoire particulière ou à justifier l’injustifiable au nom de la théodicée. C’est pourquoi Ricœur affirme que nous attendons de l’histoire une certaine objectivité, celle qui lui convient. Que faut-il entendre par le concept « objectivité » ? Nous pouvons le définir en disant que, est objectif, « ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu’elle peut faire comprendre. » Arrêtons-nous un instant à cette définition de Ricœur. La pensée méthodique est une capacité rationnelle de l’esprit à se frayer des chemins en vue de parvenir à un but prédéfini, à savoir la certitude et la vérité. L’objectivité d’un fait dans ce cas, dépend de la conformité de celui-ci à ce qui est. Le cheminement rationnel choisi par l’historien doit être en adéquation avec les objectifs du départ. Cette définition contient déjà une part de subjectivité parce que, c’est la pensée méthodique de l’historien qui met en ordre. De ce point de vue, tout ordre est une mise en ordre de ce qu’on a compris et qu’on voudrait faire comprendre aux autres. 

Nos attentes vis-à-vis de l’histoire sont telles que, l’histoire doit faire accéder le passé des sociétés humaines à cette dignité d’objectivité. Et plus concrètement, contrairement à l’histoire de la nature qui consiste dans la répétition des faits authentiques, c'est-à-dire l’éternel retour du même, l’histoire humaine ne doit pas se limiter à la répétition ni à la récitation des évènements ou des mêmes formules, elle doit plutôt « ajoute[r]une nouvelle province à l’empire varié de l’objectivité » grâce à la puissance de l’imaginaire. L’imagination est d’après Michaël Foessel introduisant l’œuvre de Ricœur, « ce par quoi le sens devient compréhensible, le monde dicible et l’action praticable. » De ce fait, la plus grande faculté de modification reste l’imaginaire ; En effet, en 1960 avec la publication de l’homme faillible, Ricœur forge le concept de faillibilité. Dans son interprétation des mythes de l’origine du mal, il insiste sur le pouvoir propre à l’imagination d’ouvrir sur un possible inédit. À titre d’exemple, le mythe envisage la faute comme un évènement qui survient dans une histoire singulière ; Par ce mot, Ricœur restitue au mal survenu dans l’histoire, sa dimension de contingence. Désormais, « la faute n’est plus une figure de la fatalité mais un moment dans l’histoire de la liberté.  »  C’est pourquoi d’ailleurs, quelques années plus tard, Ricœur sera tenté de « renoncer à Hegel » (Cf. Temps et récit 3), c'est-à-dire, rejeter toute philosophie de l’Histoire qui évacue le moment de la narration en même temps que la plainte des victimes de l’histoire. De ce fait, recourir à l’imaginaire signifie, « imaginer une autre histoire que celle qui est advenue. » Pour  agir, je dois me représenter un futur souhaitable, ce qui suppose que le présent soit modifiable. L’histoire, nous dit l’auteur de l’herméneutique, doit procéder de « l’arrangement officiel et pragmatique de leur passé par les sociétés traditionnelles.  » Un problème alors se pose : Si tel est le cas, quelle est la spécificité de cette objectivité puisque l’histoire est sujette à la falsification et à la rectification ? Il nous convient alors de préciser le rôle du philosophe et celui de l’historien. D’après Ricœur, le philosophe n’a pas de leçons à donner à l’historien parce que dans l’exercice de son métier, l’historien est « la mesure de l’objectivité qui convient à l’histoire » et son métier est « la mesure de la bonne et de la mauvaise subjectivité que cette objectivité implique. »

Dans une définition empruntée à Simiand, Ricœur définit l’histoire comme « une connaissance par traces » avec comme conséquence que l’historien ne sera jamais en amont de l’histoire, il ne  sera jamais devant son objet passé mais toujours devant sa trace. Du coup, reconstituer une série d’évènements, une situation ou une institution à partir des traces représentées par les documents, c’est faire œuvre de conduite de l’objectivité irrécusable ; reconstituer à partir des traces suppose que « le document soit forcé à parler ». Il suffira donc que « l’historien aille à la rencontre de son sens, en lançant vers lui une hypothèse de travail .» De ce qui précède, nous déduisons que le fait historique ne l’est pas en amont, il est d’abord trace. C’est après que l’historien l’a torturé, forcé à parler, posé des questions ; qu’il l’institue comme document et comme fait historique. De ce fait, Paul Ricœur dira que « l’histoire fait en se faisant ». En plus, l’histoire au sens ricoeurien n’est pas une compilation des faits mais un travail d’analyse et de création. Le travail de l’historien n’est pas de restituer les faits tels qu’ils se sont passés mais son activité est d’expliquer. Comment s’y prendre alors ? Pour expliquer, il faut comprendre. Et chez Ricœur, comprendre c’est d’abord se comprendre à l’épreuve du texte ou de la trace : « la compréhension de soi passe par le détour de la compréhension des signes de culture dans lesquels le soi se documente et se forme […] la compréhension du texte n’est pas à elle-même sa fin, elle médiatise le rapport à soi d’un sujet qui ne trouve pas dans le court-circuit de la réflexion immédiate, le sens de sa propre vie. »  Expliquer c’est aussi interpréter. En interprétant nous nous approprions hic et nunc l’intention du texte. Or, l’intention ou la visée du texte n’est pas d’abord l’intention présumée de l’auteur mais ce que veut le texte, ce qu’il veut dire pour qui obéit à son injonction. Autrement dit, interpréter c’est réapprendre le vœu d’obéissance vis-à-vis du texte. Pour dire comme Ricœur, il s’agit de « se mettre vers l’orient du texte. » 

En somme, pour Paul Ricœur, l’objectivité de l’histoire consiste dans le renoncement à accéder aux faits bruts nonobstant la prétention de la philosophie de l’histoire dont  Hegel est le porte-étendard. L’histoire cherche donc à établir des relations entre les phénomènes qu’elle a distingués. Cela n’est possible qu’en prenant du recul par rapport aux faits. Puis, son travail de recomposition arrive en aval, après une analyse minutieuse. L’analyse est pour ainsi dire, la raison d’être du travail de recomposition et de mise en relation des phénomènes qui constitueront l’histoire. Pour cela, il lui faut articuler nécessairement le « comprendre » et « l’expliquer » dans le temps en misant sur la bonne subjectivité de l’historien.

2. Histoire et subjectivité de l’historien

Nous avons déjà dit dans le point précédent que nous attendons de l’histoire qu’elle soit objective. Maintenant retournons à la question du départ : « qu’attendons-nous de l’historien ? » Ricœur répond en ces termes : « nous attendons de l’historien une certaine qualité de subjectivité, non pas une subjectivité  quelconque, mais une subjectivité attendue. » Et quelle est la subjectivité de l’historien dans l’élaboration de l’histoire ? Comme le dira Ricœur, il n’y a pas de physique sans physicien, c'est-à-dire que tout travail de recherche nécessite un chercheur qui avance par essais et erreurs, par des tâtonnements, des abandons, des trouvailles singulières, etc.  Réfléchir sur la subjectivité de l’historien, c’est chercher du même coup, quelle subjectivité est mise en œuvre par le métier d’historien. Se penchant sur ce point, Ricœur soulève trois points la caractérisant:

L’historien choisit la rationalité de l’histoire par « le jugement d’importance » qui le conduit à la sélection des évènements et des facteurs. Le travail des historiens consistera dès lors, à lier les évènements les plus importants au travers des schèmes interprétatifs. Par le « jugement d’importance », et au bout d’un travail de sélection, l’historien élimine l’accessoire et crée de la continuité à partir d’une discontinuité : « […] le vécu est décousu, lacéré d’insignifiance […] le récit est lié, signifiant par sa continuité.  ». L’histoire est donc faite par un travail de suture mené par l’historien et dont les critères de sélections dépendent  de sa subjectivité.

Après le jugement d’importance nous avons le « phénomène de distance historique ». En effet, comprendre rationnellement c’est tenter de reconnaître et d’identifier. Or, l’histoire a pour tâche de nommer ce qui n’est plus, ce qui a changé, ce qui est aboli, bref, ce qui fut autre. De là ressort la difficulté de nomenclature et du langage. Est-il possible de nommer exactement et de faire comprendre dans le langage actuel, voire dans nos langues locales, des réalités, des situations ou des institutions abolies ? Si nous nous y essayons, nous n’avons d’autre choix que de recourir aux similitudes fonctionnelles actuelles qu’il faut préciser progressivement. Même les termes les plus populaires comme l’État, la démocratie, la tyrannie, etc. ne traduisent plus exactement ce qu’ils traduisaient il y a quelques années. Comment remonter au sens originel ? L’histoire se bute ici à ce que Ricœur appelle « le phénomène irréductible de l’éloignement de soi, de l’étirement, de la distention, bref, de l’altérité originelle.  »  C’est son caractère « in-exact » et « non-rigoureux » de l’histoire qui détermine facilement le contour d’une notion distante historiquement. Pour appréhender cette histoire, l’historien doit faire preuve d’une aptitude à se dépayser, à se transporter dans un autre présent de référence. Paul Ricœur en parle en ces termes : « il y a un futur de ce temps-là qui est fait de l’attente, de l’ignorance, des prévisions, des craintes des hommes d’alors […] il y a aussi un passé de ce présent-là, qui est la mémoire des hommes d’autrefois, et non de ce que nous, nous savons de leur passé […] ce transfert dans un autre présent […] est bien une espèce d’imagination. » C’est donc une imagination temporelle puisque, un autre présent est « re-présenté, re-porté au fond de la distance temporelle. En somme, cette opération consiste à approcher de nous le passé historique tout en instituant dans l’esprit du lecteur, une conscience d’éloignement.

Enfin, le but de l’histoire c’est de parvenir à expliquer et à comprendre les hommes. Le passé dont nous sommes éloignés c’est le passé humain. A la distance temporelle s’ajoute donc une autre distance spécifique qui tient au fait que « l’autre est un autre homme ». L’historien tentera de restituer ce que les hommes ont vécu par la totalité de relations causales, par un travail ardu de synthèse, des analyses toujours plus différenciées et plus ordonnées. Toujours est-il que le passé intégral des hommes d’autrefois, demeurera une idée, une limite, une approximation intellectuelle. Pour cela, l’historien va aux hommes du passé avec son expérience propre. Il va falloir alors faire surgir les valeurs de vie des hommes d’autrefois, faute de pouvoir revivre exactement ce qu’ils ont vécu. Pour éviter de sombrer dans l’apologétique ou l’hagiographie, l’historien doit être capable « d’admettre par l’hypothèse, leur foi », il doit entrer en problématique avec cette foi tout en la mettant entre parenthèse, en la suspendant et en la neutralisant comme foi actuellement professée. La situation radicale de l’historien est que, « l’historien fait partie de notre histoire », alors, « le passé est passé de son présent » mais aussi « les hommes du passé font partie de la même humanité que nous. » De ce fait, l’objectivité de l’histoire commence à faire affleurer la subjectivité de l’historien. Ricœur à ce propos nous dit que la subjectivité de l’historien « représente la victoire d’une bonne subjectivité sur une mauvaise subjectivité », sous-entendu par-là, que l’histoire fait l’historien et l’historien fait l’histoire. L’histoire comme toute science de l’esprit, doit pouvoir comprendre les actions du passé à partir du sens subjectif que les individus leur donnent.

3. Écrire l’histoire entre subjectivité et objectivité

Paul Ricœur cite Ranke qui dit que la tâche de l’histoire n’est pas de « juger le passé » mais de montrer les évènements « tels qu’ils se sont réellement passés ».  Si tel est le cas, comment pourrions-nous parler d’une vie humaine comme d’une histoire à l’état naissant, puisque nous n’avons pas d’accès aux drames temporels de l’existence en dehors des histoires racontées à leur sujet par d’autres ou par nous-mêmes  ? Marx disait déjà à l’époque que les hommes font l’histoire dans les circonstances qu’ils n’ont pas faites. Autant dire que l’histoire est celle des hommes qui sont à la fois les porteurs, les agents et les victimes des forces, des institutions, des fonctions, des structures dans lesquelles ils sont insérés. Faire de l’histoire nous dit Ricœur dans Du texte à l’action, c’est tenir compte du fait qu’elle implique les agents, des buts, des  circonstances, des interactions et résultats voulus ou parfois non voulus. C’est l’intrigue qui est l’unité narrative de base qui compose ces ingrédients hétérogènes dans une totalité intelligible. Le problème étant que l’histoire prétend se référer au réel alors que ce réel est un réel passé, comment démarquer le travail du romancier qui s’appuie uniquement sur la fiction et le travail de l’historien qui est mû par la recherche de la vérité? C’est en interrogeant le rôle de l’intrigue.

Tout compte fait, tous les symboles contribuent à configurer la réalité, de telle sorte que les intrigues que les historiens inventent, aident dans la configuration de notre expérience temporelle, confuse, informe, et à la limite muette . La fonction référentielle de l’intrigue trouvera place dans la capacité de la fiction de configurer ou de donner corps à une expérience temporelle muette. Comment éviter l’affabulation dans la construction de l’histoire surtout lorsqu’on sait que nous ne parlons de l’histoire que puisqu’elle se fonde sur les évènements absents, passés et donc qui ne sont plus. Ricœur recourt à la définition d’une fable chez Aristote à savoir « l’imitation de l’action.» À la suite d’Aristote, Ricœur déduit que « la fable imite l’action dans la mesure où elle en construit avec les seules ressources de la fiction, les schèmes d’intelligibilité ».  Le monde de la fiction devient un laboratoire des nouvelles configurations possibles de l’action, afin d’en éprouver non seulement la consistance mais également la plausibilité. C’est ce que Paul Ricœur appelle « l’imagination productrice » parce qu’elle met en collision le monde du texte et le monde réel pour le refaire en le confirmant ou en le niant. Dès lors, construire l’histoire revient à dé-ranger et à ré-arranger notre rapport au réel avec cette conviction que le passé, quoique réel, est invérifiable. La reconstruction du passé devient œuvre d’imagination, fruit d’une recomposition des intrigues que les documents autorisent ou interdisent mais qu’ils ne contiennent jamais. La subjectivité qui était considérée au départ comme historicide, devient la clef de voûte dans la constitution de l’histoire.

CONCLUSION

Pour Ricœur, l’histoire est l’œuvre du philosophe par opération de reprise. Le philosophe dans son travail d’investigation pose des questions à l’histoire ; Ces questions portent sur l’émergence des valeurs, de connaissance, d’action, de vie et d’existence, à travers le temps des sociétés humaines qui ont disparu. Comment distinguer le vrai philosophe de l’histoire du simple amateur ? Le vrai philosophe est celui qui trouve dans l’histoire le sens qu’il pressent. Il est conscient du fait que son histoire n’est pas une réalité absolue ou une histoire en soi mais le fruit d’une opération de reprise. C’est par son acte de reprise, que le philosophe va élever les attitudes au rang des catégories et chercher un ordre cohérent des catégories dans un discours cohérent. Il évitera l'aventure de mettre sur pied une histoire vraie « partout et pour tout le monde » en se recentrant sur l’intimité et  la singularité dans l’histoire. Du coup, au lieu de se développer comme mouvement, l’histoire va se nouer dans des personnes singulières et dans des œuvres précises. Sa préoccupation ultime nous dit Ricœur doit être : « comment faire affleurer la subjectivité de l’histoire ». Cette histoire des hommes est continue comme unique sens mis en marche par l’historien. Elle est aussi discontinue en tant que constellation de personnes. Les nœuds de cette histoire constituée par plusieurs évènements ne sont pas des foyers d’irrationalité mais des centres organisateurs du devenir historique. Autant dire que ce sont les évènements eux-mêmes qui supportent la rationalité de l’histoire et lui donne sens. L’objectivité en histoire tient compte du fait que, la signification de l’histoire n’est pas en dehors des évènements ou des traces. Et si on arrive à donner un sens à l’histoire, c’est puisque « un ou plusieurs événements centraux imbriqués dans une conscience d’historicité lui donnent un sens.»  Grâce à la subjectivité de celui qui écrit l’histoire, l’histoire se lit comme un développement extensif du sens et comme irradiation de sens total des différents sens irradiés. Comme unité de composition, œuvre des hommes et œuvre portant sur les hommes, l’histoire mise sur l’ordre total où s’unifient les différents évènements ; comme  narration dramatisée, (courant) de nœud en nœud, de rugosité en rugosité. 

L’acte philosophique fait surgir l’homme comme conscience, comme subjectivité. Cet acte a valeur de rappel et peut-être quelquefois de réveil pour l’historien. Il rappelle à l’historien que la justification de son entreprise c’est l’homme, mieux, l’homme et les valeurs qu’il découvre et élabore dans ses civilisations. Ce rappel doit sonner comme un réveil pour l’historien qui par endroit tente de renier son intention fondamentale pour céder à la fascination d’une fausse objectivité. Ricœur nous a fait comprendre que la fausse objectivité est celle où il n’y aurait plus que des structures, des forces, des institutions et non plus des hommes et des valeurs humaines. L’acte philosophique, pour ainsi dire, fait apparaître ce que Ricœur appelle « le clivage entre une vraie et une fausse objectivité […] entre l’objectivité et l’objectivisme qui omet l’homme. »  Plus que le métier d’historien qui nous aide à discerner la bonne et la mauvaise subjectivité de l’historien, la responsabilité de la réflexion philosophique serait de nous aider à discerner la bonne et la mauvaise objectivité de l’histoire. Car c’est la réflexion qui sans cesse nous assure que l’objet de l’histoire, c’est le sujet humain lui-même. 

BIBLIOGRAPHIE 

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RICŒUR, P., Anthologie. Textes choisis et présentés par Michaël Foessel et Fabien Lamouche,  Paris, Ed. Points, coll. « Points Essais », 2007

RICŒUR, P., Du texte à l’action, Paris, Ed. du Seuil, 1986

RICŒUR, P., La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Ed. du Seuil, coll. « Points Essais », 2003

RICŒUR, P., Temps et Récit 1, Paris, Ed. du Seuil, coll. « Points Essais », 1991

ARISTOTE, The poetics of Aristotle and the Tractatus Coislinianus(Omert J.Schrier), Brill, Boston, 1998.

GODIN, Ch., Dictionnaire de philosophie, Paris, Fayard/ édition du temps, 2004.