
Le progrès technique : autopsie d’un péril en gestation
Introduction
Depuis quelques années, le progrès technique semble être devenu le nouveau dieu de la mondialisation. A la maison comme à l’école, en voyage comme au marché, à l’Église comme au cinéma, les moyens du progrès techniques nous poursuivent partout.
Peut-on aujourd’hui faire fi du progrès technique ou s’en passer carrément ? Certains et même l’Église au début, ont traîné les pieds, regardant avec méfiance la technique. Et pourtant, le consentement est quand même inéluctable. Le mouvement du monde est tel qu’on finit par suivre son rythme. Qui refuserait l’électricité aujourd’hui pour préférer la lampe à pétrole ou la bougie, le voyage en avion ou en voiture au profit d’une marche à pied ? les acquis de la médecine par amour de la maladie sans soin ? Combien d’écologistes fanatiques se déplacent exclusivement à pieds ou à bicyclette en signe de protestation contre les conséquences de la technique ?
La passion technophile et la sensibilisation écologiste technophobe s’en chaînent. Dans son discours d’ouverture du Concile Vatican II, le pape Jean XXIII avait reconnu clairement que le monde va mal mais sans incriminer la technique. Le philosophe Heidegger parle de la technique en terme de péril et d’arraisonnement [1], Nietzche la compare au désert qui croît, c'est-à-dire qui gagne du terrain. Paul Virilio la qualifie « d’accident total », Michel Henry la compare à une barbarie, Anders Günther parle de « l’obsolescence de l’annihilisme de l’homme » menacé et impuissant devant sa propre invention technique.
D’autres penseurs par contre, se veulent conciliants, à l’exemple de Hölderlin qui la compare au salut « là où croît (la technique), croît aussi ce qui sauve », Henri Bergson dit que « la technique appelle la mystique », etc. Déprime abord, nous tenterons une définition de la technique, nous montrerons son évolution dans le temps, sa déclinaison de ses objectifs premiers et la menace qu’elle fait peser sur nous avant de finir par proposer une voie de sortie.
1. Qu’entendre de la technique ?
Michel ONFRAY définit la technique comme « l’ensemble des moyens mis en œuvre par les hommes pour s’affranchir des nécessités et des contraintes naturelles [2]». Ainsi considérée, là ou la nature oblige, la technique libère. La technique repousse pour ainsi dire, les frontières de la soumission aux puissances naturelles.
Là où le climat torride inflige à l’homme préhistorique le froid, la pluie, le vent, les intempéries diverses, le gel et les chaleurs excessives, la technique invente l’habitation et les vêtements. Là où la faim, la soif, le sommeil font sentir leur nécessité obligeant l’homme préhistorique à manger la crudité, la technique invente la poterie, la cuisson, la fabrication des boissons fermentées et alcoolisées. Là où la maladie conduit inexorablement à la mort, la technique invente la médecine qui fournit les moyens pour repousser la maladie et faire reculer la mort. Vu dans cet angle, la technique est un atout, une amie plus proche de l’homme, un aide qui allège la tâche à beaucoup d’hommes. Cependant la technique qui sauve, est aussi capable de faire périr.
A l’origine, la technique avait pour mission de permettre l’adaptation de l’homme à son milieu hostile. Son but était d’assurer la vie, voire la survie. Ensuite, la technique s’est détournée de son but d’assurer la survie et s’est proposé « d’assurer la vie agréable ». Par exemple, là où l’eau constituait un tombeau pour les hommes, avec l’invention de la natation l’eau cesse d’être hostile. On arrive à inventer la barque, s’en suit le bateau à voile, arrive après le moteur pour naviguer dans les profondeurs des eaux et enfin, nous avons les sous-marins pour des fins parfois militaires. Aussi, grâce à l’observation des oiseaux, les réflexions se mettent en place pour créer des moyens aussi légers que les oiseaux. De la montgolfière, à la navette spatiale actuelle, en passant par les parachutes, l’aviation à hélice, à moteur puis à turbine, l’écart est gigantesque.
2. Du besoin primaire à la révolution
Après les besoins élémentaires de la maîtrise de la nature, les hommes ont fait naître de nouveaux besoins. Ainsi, l’absence, la séparation entre les hommes génère un besoin de communication qui conduira à la mise en place des technologies appropriées (par exemple l’invention du télephone). La technique offre aux hommes aujourd’hui, trop de moyens si bien que les hommes eux-mêmes en demeurent de moins en moins maîtres. Chaque problème posé, chaque nouveau besoin engendré appelle une mise en œuvre des technologies appropriées ; l’enjeu est de taille.
Il n’est plus nécessaire de revenir sur les révolutions incontestables et positives occasionnées par le progrès technique. Par exemple, du feu à la métallurgie, la fonderie, l’usage des métaux pour l’agriculture et les armes pour la guerre, etc. Ensuite, de la roue à la modification au moteur dont l’énergie rend possible les machines, voitures, trains, avions, etc. Bref, la technique touche tous les domaines et ses effets « positifs » sont indéniables.
3. De la révolution à l’Apocalypse
Grâce à la technique, la vie devient de plus en plus agréable et plus facile. Les exemples sont légion. Les hommes subissent de moins en moins et agissent de plus en plus, ils assurent une maîtrise du réel. Cependant, subsiste le revers de la médaille. La technique ou le progrès technologique est l’envers et le revers d’une même médaille. C’est pourquoi, l’invention du train suppose celle du déraillement, celle de l’avion, le crash, la voiture ne va pas sans l’accident, le bateau sans naufrage, l’ordinateur sans virus, etc.
Le monde de la technique qui offrait hier une réponse au monde de la nature, s’y oppose aujourd’hui à telle enseigne qu’une crainte du bouleversement de l’ordre naturel n’est pas à écarter. Prétendant offrir une meilleure maîtrise de la nature, les progrès techniques vont parfois jusqu’à la maltraiter, à la défigurer, voire la détruire. La déforestation des forets amazoniennes au Brésil du nord et équatoriales en Afrique centrale permet de construire de meubles et de belles maisons en Europe et en Amérique tandis qu’elle conduit à la destruction des paysages et l’écosystème accélérant le surchauffement climatique et menaçant la couche d’ozone.
Au nom de la construction des stades, des routes, de nouvelles villes, le paysage vert disparait de plus en plus avec comme corollaire, la fragilisation de l’équilibre naturel. Le progrès technologique ne s’effectue pas sans causer préjudice au plus démunis. Il n’épargne pas pour autant les nantis. Le faussé se creuse entre les riches et les pauvres ; les uns bénéficient des produits de cette technologie de pointe, les autres ne disposant même pas des moyens d’assurer leur survie. A la même heure, les hi pads et PC pour les lycéens des pays riches et le manque d’eau potable et la malnutrition pour les universitaires des pays du tiers-monde. Quel paradoxe ? En quoi l’invention d’une fusée est-elle importante pour un habitant d’Ibindja en R.D.Congo dont la préoccupation principale est de trouver son pain quotidien ?
La technique reste un luxe de civilisation riche. Comme le dit Michel ONFRAY, « quand on peine à assurer sa subsistance, on ignore le désir de se rendre maître et possesseur de la nature ». Véritablement, la technique asservit les hommes plus qu’elle ne les sert. Ses conséquences sautent à nos yeux. Elle conduit à la paupérisation (les riches devenant plus riches et pauvres de plus en plus pauvres), au chômage et à la précarité de l’emploi, la raréfaction du travail, à l’aliénation, etc. Seul un combat pour inverser le mouvement et mettre la technologie au service des hommes peut faire espérer un monde dans lequel la brutalité, la violence et la loi de la jungle reculent un tant soit peu.
4. Des technophobes nous parlent…
D’après Théodore Adorno (1903-196) « Le progrès sépare littéralement les hommes. Le petit guichet dans les gares ou les bureaux de postes permettait à l’employé de bavarder ou de plaisanter avec son collège et de partager avec lui les modestes secrets du métier ; les vitres des bureaux modernes, les salles immenses où travaillent d’innombrables employés que les patrons peuvent aisément surveiller ne permettent plus ni conservations privées, ni idylles [3]».
Les moyens de communication aussi isolent les hommes physiquement. Les autos ont remplacé le chemin de fer. La voiture privée réduit les possibilités de rencontres au cours d’un voyage à des contacts avec des auto-stoppeurs, … les hommes voyagent complètement isolés les uns des autres. ..Quand les voyageurs se rencontrent le dimanche dans les restaurants dont les menus et les chambres sont parfaitement identiques dans les différentes catégories de prix, les visiteurs comprennent qu’avec l’isolement croissant dans lequel ils vivent ils se ressemblent tous de plus en plus. Les oiseaux du même plumage volent ensemble. La communication établit l’uniformité parmi les hommes en les isolant.
Ensuite Paul Virilio (1932-à nos jours) parle du progrès de la catastrophe et la catastrophe du progrès. Aujourd’hui, dit-il, « les nouvelles technologies véhiculent un certain type d’accident, et un accident qui n’est plus local et précisément situé comme le naufrage du Titanic ou le déraillement d’un train, mais un accident général, un accident qui intéresse immédiatement la totalité du monde. Quand on nous dit que le réseau internet a une vocation mondialiste, c’est bien évident. Mais l’accident d’internet, ou l’accident d’autres technologies de même nature, est aussi l’émergence d’un accident total, pour ne pas dire intégral. Or cette situation là est sans référence. Nous n’avons jamais connu, à part peut-être le crash boursier, ce que pourrait être un accident intégral, un accident qui concernerait tout le monde au même instant [4].
Dès lors, que faire ? Pourrons-nous nous en sortir ? L’auteur continue en ces termes : Innover le navire, c’était déjà innover le naufrage, inventer la machine à vapeur, la locomotive, c’était encore inventer le déraillement, la catastrophe ferroviaire. De même de l’aviation naissante, les aéroplanes innovant l’écrasement au sol, la catastrophe aérienne. Sans parler de l’automobile et du carambolage à grande vitesse, de l’électricité et de l’électrocution, ni surtout de ces risques technologiques majeurs, résultant du développement des industriels chimiques ou du nucléaire…Chaque période de l’évolution technique apportant, avec son lot d’instruments, de machines, l’apparition d’accidents spécifiques, révélateurs « en négatif », de l’essor de la pensée scientifique [5]. Si les idées de nos auteurs sont fondées, il y a lieu par ailleurs de dire que la technique en soit n’a pas de problème ; c’est l’usage que les hommes en font qui crée des problèmes.
Quoiqu’on dise, l’invention de l’arme n’est pas pour protéger les hommes ou pour tuer les animaux, c’est pour tuer les hommes. Après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et de Fukushima, on ne peut plus mettre en doute l’aspect nocif de la technique. Elle se présente à nos yeux sous un accoutrement qui ne lui est pas propre en masquant son véritable visage pernicieux. Tout en saluant ses progrès faramineux en médecine, en communication, en informatique, etc. nous déplorons ses effets secondaires non maîtrisables qui rendent les hommes impuissants devant l’œuvre de leurs mains. C’est pourquoi, il nous faut penser comment amortir les dégâts.
5. Comment échapper à l’apocalypse ?
Le progrès technique qui a révolutionné notre humanité hier, est la même qui cherche à la perdre aujourd’hui. La phrase de Nietzche « le désert croît, malheur à qui protège le désert [6]» garde encore tout son pesant d’or. La technique peut être comparée à un désert qui envahit les espaces mais les hommes ayant « les yeux proprement fermés sans jamais tâcher de les ouvrir », refusent de voir le soleil en face et par conséquent, ils protègent le désert ou encore ils se créent un asile au cœur du désert.
En multipliant ses rapports aux choses, l’homme contemporain a perdu un rapport à soi, la machine est devenue le prochain plus proche de l’homme. Du coup, la globalisation au lieu de nous rapprocher nous a éloignés les uns des autres. Le progrès technique n’est plus une chance pour l’homme actuel, il constitue plutôt une menace pour lui. Que faut-il alors faire, doit-on revenir aux pratiques ancestrales en bannissant la technologie dans le quotidien ? Ça serait empirer la situation, le remède serait dans ce cas, pire que la maladie. Il nous semble que la meilleure façon d’échapper au péril c’est de prendre conscience de l’ampleur de la menace et puis l’accompagner.
Michel Henry pense que pour échapper à la barbarie, il faudra retrouver l’expérience immédiate aux choses sans médiation; Ainsi le retour au rapport à l’art, à la religion et aux animaux nous évitera le pire [7]. Je retiens personnellement dans ses propos, le retour à la religion qui pour les croyants consiste à donner à l’homme la première place et à la machine la place suivante. Le poète Hölderlin pense que « là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Ainsi dit, le péril provient du fait que les hommes ont carrément perdu de vue le fait que les dieux sont présents dans la nature. En désacralisant la nature, en voulant l’exploiter outre mesure, l’homme s’est mis en péril. Je retiens dans ses propos le fait que la nature est quand même sacrée.
La beauté de la nature nous renvoie absolument à son créateur. On ne peut plus se mettre à détruire la nature sous prétexte de vouloir percer ses mystères. Du coup la technique devrait servir à répandre les vertus, à proclamer à temps et à contretemps que « l’homme prudent de la Bible et de la philosophie, est celui qui bâtit sa maison sur le roc », c'est-à-dire qu’il sait se met en sécurité. Bergson en parlant de la mystique qui doit toujours accompagner la technique, laisse entendre que la connaissance de l’homme et ses découvertes extraordinaires resteront toujours inférieurs à l’être suprême dont on ne peut pas percer le mystère, sa création a quelque chose de mystique. Hans Jonas pense que pour échapper à l’apocalypse, il faut commencer par diagnostiquer la technique, anticiper la menace et puis faire appel à l’éthique de la responsabilité.
Conclusion
Loin de céder au pessimisme, il y a lieu d’être optimiste envers la technique. Qu’il nous suffise de conclure avec ce cri d’espérance de Faustine Kowalska pour qui, celui qui est avec Dieu ne peut pas périr. Nous la paraphrasons en ces termes : « La barque de ma vie vogue dans les crépuscules et les ombres de la nuit et je ne vois aucun rivage ; je suis sur les profondeurs de l’étendue de la mer. La moindre tempête peut me noyer.
Engloutissant ma barque dans le tourbillon des eaux, si tu ne veillais toi-même sur moi mon Dieu, à chaque instant de ma vie. Parmi les fracas et les clameurs des vagues, je vogue tranquillement avec confiance. Et tel l’enfant sans crainte, je regarde au loin, car tu es pour moi Jésus, toute lumière. En mon âme, le calme est plus profond que les profondeurs de la mer, car celui qui est avec toi Seigneur ne peut pas périr. Malgré tant de danger autour de moi, je ne les redoute pas, car je regarde le ciel étoilé et je vogue courageusement comme il convient à un cœur pur. Mais c’est par-dessus tout mon Dieu, uniquement parce que tu es mon timonier, que la barque de ma vie vogue si tranquillement. Je le confesse dans la plus profonde humilité [8] ».
Barthélemy MINANI Sx
[1] Martin HEIDEGGER, Le péril et la technique, entretien du spingel (1966), publié le 31 Mars 1976 après sa mort sous M. Heidegger, Repères et questions sur l’histoire et la politique, M…de France, 1977, pp.44-50.
[2] Michel ONFRAY, antimanuel de philosophie, éd. Bréal, 1990, p. 98.
[3] Théodore ADORNO, La dialectique de la raison (1947), trad. E. Kaufholz., Paris, Gallimard, 1983, cité par M. Onfray, op. cit., p. 99.
[4] Paul VIRILIO, Cybermonde. La politique du pire, entretien avec P. Petit, Textuel, 1996, cité par M. Onfray, op. Cit., p. 100.
[5] Cf.Paul VIRILIO, Un paysage d’évènements, Galilée, 1996.
[6] Nietzche, Ainsi parlait Zarathoustra, 4e partie intitulé, Chez les filles du désert, t.II, pp.323-335.
[7] Cf. Michel HENRY, La Barbarie, Grasset 1987 ; dernière rééd. P.U.F. Quadrige grands textes, 2004
[8] Faustine KOWALSKA, « Seul celui qui est avec Dieu ne peut pas périr » Petit journal, 1322, p.448.



