
Laudate Deum : pourquoi l’Afrique n’est pas coupable
Huit ans après son encyclique Laudato si’(LS) sur la sauvegarde de la maison commune, le 04 Octobre, le pape François a publié l’Exhortation Laudate Deum (LD), sur la crise écologique. Comme pour LS, LD s’inspire du saint patron des écologistes, saint François d’Assise (LD 1). Le texte est à la fois un complément (LD 4) et une invitation à faire plus. Car « alors que le monde qui nous accueille s’effrite et s’approche peut-être d’un point de rupture et qu’il ne fait aucun doute que l’impact du changement climatique sera de plus en plus préjudiciable à la vie et aux familles de nombreuses personnes », le pape dit « se rendre compte qu’au fil du temps nos réactions sont insuffisantes » (LD2).
La réponse du pape aux climato-sceptiques
Derrière les résistances à s’attaquer de manière sérieuse à la crise écologique, François identifie les arguments des climato-sceptiques qui, s’appuyant sur de théories supposées scientifiques (LD 5), « se mettent à ridiculiser ceux qui parlent du réchauffement global » (LD 7). Au fait, ceux qui font croire que la crise écologique est un mythe évoquent par exemple « qu’il n’y rien d’alarmant car la planète a toujours connu et connaîtra toujours des périodes de refroidissement et de réchauffement » (LD 6); « et qu’il est habituel qu’on assiste à des froids extrêmes » (LD 7); « ou que les prévisions météorologiques qui peuvent tout au plus couvrir quelques semaines ne sont pas à confondre avec les grandes projections climatiques qui portent sur de longues périodes » (LD 8).
Dans LD 6-8, le pape expose sa réponse chiffres à l’appui, à chaque moment en insistant sur le caractère particulier de la crise écologique actuelle. Contre l’argument selon lequel le phénomène climatique actuel s’inscrit dans une suite habituelle de variation climatique, le pape affirme qu’une telle thèse oublie de mentionner que « ce à quoi nous assistons aujourd’hui est une accélération inhabituelle du réchauffement, à une vitesse telle qu’il suffit d’une génération - et non des siècles ou des millénaires - pour le constater. L’élévation du niveau des mers et la fonte des glaciers peuvent être facilement perceptibles à une personne au cours de sa vie, et il est probable que dans quelques années de nombreuses populations devront déplacer leurs habitations à cause de ces événements » (LD 6).
La culpabilité de l’Afrique n’est pas prouvée
Dans la section consacrée aux thèses dites scientifiques pour nier le drame écologique de notre temps, le pape dément ce qui est dit de l’Afrique. En effet, il existe des gens qui attribuent la responsabilité de la crise écologique actuelle « aux pauvres parce qu’ils ont beaucoup d’enfants ». Pour résoudre le problème, ils proposent de réduire la natalité « en mutilant les femmes des pays les moins développés » (LD 9).
Dans le viseur de ces néo-malthusiens, il y a naturellement l’Afrique. Car c’est le continent qui connaît le taux de croissance de la population le plus élevé. Pour le pape, une telle thèse est une simplification qui reprend la rhétorique idéologique de l’incrimination des pauvres. Car dans la présente crise écologique, il est difficile de prouver la culpabilité de l’Afrique. Peut-on oublier, dit François, « que l’Afrique, qui abrite plus de la moitié des personnes les plus pauvres de la planète, n’est responsable que d’une infime partie des émissions historiques ? ». Et comment ne pas mentionner qu’en réalité « un faible pourcentage des plus riches de la planète pollue plus que les 50% plus pauvres de la population mondiale, et que les émissions par habitant des pays les plus riches sont très supérieures à celles des pays les plus pauvres ? » (LD 9).
Voici deux questions posées par François et auxquelles on refuse de répondre par ce qu’on ne veut pas questionner le train de vie de riches et ainsi établir leurs responsabilités. En effet, l’accusation des peuples d’Afrique qui dégraderaient et pollueraient l’écosystème planétaire à cause de leur nombre excessif est un vieux refrain. Déjà en 2006, deux scientifiques africains y avaient répondu. Il s’agit de Jean-Marc ELA et Anne-Sidonie ZOA dans leur ouvrage : Fécondité et migrations africaines : Les nouveaux enjeux, Paris, L’Harmattan, (coll. Études africaines). Ils y affirmaient que la hausse de la natalité en Afrique est à accueillir non comme un danger pour la planète, mais comme une bénédiction dans la mesure où les enfants qui naissent viennent combler le vide d’autres coins du monde où « les berceaux sont vides et les asiles de vieillards pleins ». (cf. Fécondité et migrations africaines : Les nouveaux enjeux, op. cit., p. 34).
Dans son dialogue avec les négationnistes de la crise écologique, le Pape évoque un autre élément qui a trait avec la situation de l’Afrique. Il s’agit d’une prétendue réduction des emplois qu’entraineraient les efforts visant à atténuer le changement climatique dans la mesure où cela suppose réduire l’utilisation des combustibles fossiles et développer des formes d’énergies plus propres. Faux retorque François. En réalité, dit-il, « des millions de personnes perdent leur travail en raison des diverses conséquences du changement climatique : tant l’élévation du niveau de la mer que les sécheresses, et bien d’autres phénomènes affectant la planète, ont laissé nombre de personnes à la dérive. Par ailleurs, la transition vers des formes d’énergies renouvelables bien gérées, ainsi que les efforts d’adaptation aux dommages du changement climatique, sont capables de créer d’innombrables emplois dans différents secteurs » (LD 1O). Le continent africain est une preuve en faveur de propos du pape. D’une part on y assiste à l’augmentation du chômage à cause du réchauffement climatique par exemple dans le domaine de la pêche. Et d’autre part, une grande opportunité pour l’emploi y surgit surtout dans le secteur des entreprises des énergies vertes et du recyclage.
LD n’est pas un cri d’un pape pessimiste véhiculant une vision apocalyptique (LD 17). C’est tout le contraire. Parce que les causes profondes de la crise sont humaines-anthropiques- (LD 11), le pape est confiant que notre humanité dispose d’un capital humain pouvant répondre adéquatement aux effets néfastes du changement climatique dont les premières victimes sont les êtres humains en étroite relation avec les autres êtres vivants (LD 3, 19). Mais pour ce faire, le pape fustige encore une fois l’exaltation du paradigme technocratique dont la forme actualisée est l’avènement de l’Intelligence Artificielle considérée aujourd’hui comme le triomphe du pouvoir humain sur le cosmos (LD 29, 68). Par contre, il invite à un surplus d’éthique qui exige un devoir de s’informer (LD 29) et un dépassement des intérêts égoïstes des Etats et promouvoir de solutions communes qui ne laissent personne à la marge. C’est pour cela que le pape appelle de tout son vœu à la promotion d’un multilatéralisme reconfiguré capable de réguler, contrôler et servir d’autorité pour l’application effective des accords signés lors de différences conférences sur le climat (LD 44-51).
Laudate Deum : appel à une espérance agissante
A la fin, le pape invite à l’espérance. Il convie à ne pas renoncer au rêve que la COP28 qui se tiendra à Dubaï dans les Emirates Arabes Unis « conduira à une accélération marquée de la transition énergétique, avec des engagements effectifs et susceptibles d’un suivi permanent » (LD 54). Par ailleurs, il dit qu’on doit continuer à affirmer que « les accords n’ont été que peu mis en œuvre parce qu’aucun mécanisme adéquat de contrôle, de révision périodique et de sanction en cas de manquement, n’a été établi. Les principes énoncés demandent encore des moyens, efficaces et souples, de mise en œuvre pratique ». En outre, « les négociations internationales ne peuvent pas avancer de manière significative en raison de la position des pays qui mettent leurs intérêts nationaux au-dessus du bien commun général. Ceux qui souffriront des conséquences que nous tentons de dissimuler rappelleront ce manque de conscience et de responsabilité » (LD 52).
A en croire le pape, la crise écologique est réversible pourvu qu’il y ait plus de volonté de la part de décideurs politiques et l’engagement au quotidien de tous. Même si François considère que, face aux défis climatiques actuels, il faut être sincère et reconnaître que les solutions les plus efficaces ne viendront pas seulement d’efforts individuels, mais « avant tout des grandes décisions de politiques au niveau national et international » (LD 69), il insinue que ce sont « les personnes qui doivent change » (LD 70). Comment ? En posant de petits gestes écologiques comme dans « l’effort des ménages pour polluer moins, réduire les déchets, consommer avec retenue... » (LD 71).
Et même dans l’optique d’une nouvelle culture écologique, on ne peut attendre les mêmes efforts de l’Afrique et du reste du monde. Car, insiste le pape François « Si nous considérons que les émissions par habitant aux États-Unis sont environ le double de celles d’un habitant de la Chine, et environ sept fois supérieures à la moyenne des pays les plus pauvres, nous pouvons affirmer qu’un changement généralisé du mode de vie irresponsable du modèle occidental auraient un impact significatif à long terme » (LD 71).
A cause de son débat avec les climato-sceptiques et son recours aux décideurs politiques, on peut croire que l’Exhortation Laudate Deum prône l’écologisme. C’est-à-dire envisager la solution de la crise écologique sous l’angle de seuls moyens humains. Il n’en est pas ainsi. Comme pour la Laudato si’, Laudate Deum est traversée par une spiritualité qui puise aux sources de la révélation judéo-chrétienne (LD 67-68) ; telle qu’elle transparait dans la vie, les cantiques et les gestes de saint François d’Assise (LD 1). De bout en bout, une conviction de fond se lit dans l’Exhortation. C’est la foi qu’œuvrer pour la sauvegarde de notre maison commune est un acte d’adoration qui reconnaît le primat de Dieu sur toute sa création. En effet conclut le pape François : «’Louez Dieu’ est le nom de cette lettre. Parce qu’un être humain qui prétend prendre la place de Dieu devient le pire danger pour lui-même » (LD 72).



