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De quel Dieu sont-ils prophètes ? « prophétisme à Kinshasa »


La ville province de Kinshasa est marquée par un phénomène qui grandit au jour le jour, la recherche du mieux vivre par la présence d’un prophète. La foi se confronte à des multiples problèmes dont la pauvreté semble le plus remarquable. Devant multiples crises qui hantent la vie chrétienne, le piège serait de tout abandonner à Dieu sans esprit critique ni sens du travail. C’est dans cette logique que le phénomène du prophétisme s’impose à tous et à toutes par les médias, les panneaux publicitaires, le transport en commun, la prison, l’hôpital, le marché, l’école, etc. La naïveté s’impose et des personnes mutent d’un prophète à un autre, d’une église vers une autre à la quête des satisfactions qui, au fond, sont souvent psychologiques. Du coup, il s’observe une dichotomie : une personne est catholique la journée, la nuit elle est chez tel prophète. Ainsi, il y a raison de se demander si la foi est vraiment bien assumée. À  qui confier sa vie ?

1. Prophète, quid ?

Le concept « Prophètès » en grec renvoie au mot «  Nabi » en hébreu signifiant celui qui parle à la place de Dieu. Comme il parle au nom de Dieu, il est un envoyé qui interprète pour les autres la Parole de Dieu. C’est pourquoi il conclue son message par : « Oracle du Seigneur ». Ainsi, sa seule fonction n’est pas de prédire l’avenir (X. LEON-DUFOUR, Vocabulaire de Théologie Biblique, Paris, Cerf, 1999, p.1055). Nous appréhendons le concept « prophète » au sens biblique pour renvoyer à un guetteur (Cf. Is 21, 6 ; Ez 3, 17). Dans le Nouveau Testament, le prophète « édifie, exhorte et console » au nom du Christ (1Cor 14,3). Cette réalité n’est-elle pas importante pour notre pays ?

1.1. Qui est prophète à Kinshasa ?

D’un regard panoramique, Dans notre pays, les mouvements prophétiques remontent aux différentes résistances coloniales. Devant un christianisme porté par un régime colonialiste, certains africains se sont frayés leur propre chemin de libération partant de la Bible. Ainsi, avons-nous Simon Kimbangu et d’autres mouvements qui se voulaient un chef charismatique africain pour un nouvel élan de quête d’une religion authentiquement africaine. Par ailleurs, dans le christianisme, il s’est remarqué au cours de temps des personnes se déclarant avoir eu des visions de l’Esprit-Saint. Cela a pris de l’ampleur dans le pentecôtisme et s’est rependu dans le mouvement charismatique au sein de l’Eglise Catholique.

Dans notre contexte, il est clair qu’il ne s’agit ni du prophétisme biblique ni messianique ni apocalyptique comme cela donnerait à penser. Avec les séparations quotidiennes au sein de l’Eglise protestante et le discernement qui accompagne les groupes d’action catholique pour éviter les dérapages, certaines personnes se sentent appelés à l’écart pour fonder leurs propres « églises ». Ainsi des églises  naissent illicitement et illégalement du jour au lendemain. On dirait que Dieu se choisit des prophètes pour propager des solutions magiques à un peuple sous le joug de la famine, de l'insécurité et de l'insalubrité.

1.2. Causes du phénomène « prophétisme » à Kinshasa

 Chaque église de réveil qui ouvre la porte promet un Dieu que les autres n'ont pas, et des solutions à des problèmes de diverses orientations. D’où une forte démographie dans la ville, l’exode rural massif, le manque de foi vivante et persévérante, la non écoute des fidèles au sein de l’Eglise catholiques, l’obtention du « visa du paradis » etc.; sont autant des causes de la prolifération du phénomène qui constitue le mode opératoire de notre réflexion.

En conséquence, le concept « prophète » devient flou dans le vocabulaire kinois. Quand une personne dit, « Nzambe ayebisi ngayi » (Le Seigneur m’a dit), il faille bien lui demander de quel Dieu parle-t-il. Certains prophètes de Kinshasa sont comme des « griots » chantant et prêchant les épopées à la gloire de leurs manageurs dont la plupart sont des autorités civiles et politiques. Ainsi, l’Etat semble n’être pas capable d’endiguer ce phénomène. Comment se comporter face à ce phénomène ?

2. Mission prophétique de l’Eglise face au défi du prophétisme à Kinshasa

Le point d’appui de notre démarche, est la phrase qui ouvre la Sainte Constitution pastorale Gaudium et Spes qui déclare que : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur » (GS, 1). Notre souci est de nous impliquer dans cette situation pour voir si elle contribue à la promotion humaine, juger si elle a des valeurs qui améliorent la qualité de la vie à Kinshasa et proposer une action d’ensemble pour participer aux mieux être. En effet pour nos Pères, les évêques du SCEAM « la mission de l’Eglise, servante de l’Evangile, est d’apporter une inspiration chrétienne à la totalité de l’œuvre du progrès et de la libération pour la conversion des cœurs et la transfiguration du monde » ( SCEAM, L’Eglise et la promotion humaine en Afrique aujourd’hui, Exhortation Pastorale des Evêques d’Afrique et de Madagascar (Kinshasa juillet 1984), Ed. Du Secrétariat du SCEAM, Kinshasa, 1985, p.18.)

 Comme Missionnaire Xavérien, je me sens « en communion de vie et de destin avec les frères auxquels nous sommes envoyés jusqu’au partage de leurs problèmes et de leur cheminement de libération » (C 14). Ainsi, nous répondons à la mission rédemptrice du Christ. Nous avons besoins de vrais prophètes qui annoncent, dénoncent et renoncent. Il s’agit des hommes et des femmes dont les discours puisent réellement de l’expérience sociale pour que leur parole ne soit pas désincarnée. Car le phénomène « prophétisme » à Kinshasa conduit à la régression. Cependant, à en croire A. VAUCHEZ, le prophète est celui qui doit « intervenir dans le déroulement de l’histoire humaine pour tenter d’en modifier le cours en l’ouvrant vers un avenir meilleur. » (A. VAUCHEZ,  Note sur prophètes et prophétisme, In « Recherches des sciences religieuses » Tome 3, 2015, p.107.)

Au demeurant, le prophétisme kinois peut-il être purifié d’un certain phénomène de superstition emballant la population vers des illusions ? Un dialogue est-il possible pour exercer et vivre mieux le vrai charisme de la prophétie ? Pour vivre le charisme prophétique, le peuple kinois doit se désolidariser des faux prophètes. Cela est possible dans la mesure où les familles prennent soin de l’éducation des enfants et leur inculquent le sens du travail. Que notre Eglise soit attentive aux besoins de ses fidèles en vue de l’édification de son Corps. Qu’elle demeure le terreau d’un discernement essentiel, en promouvant le dialogue, afin que le Seigneur  qui s’est déclaré « Chemin, vérité et vie » (Jn 14, 6) soit au cœur de l’existence des hommes et des femmes de Kinshasa.