
La préservation de la création comme quête du salut holistique
Cet article trace un profil de notre travail de fin de cycle de licence en Théologie, intitulé : La préservation de la création comme quête du salut holistique. Par une méthode compréhensive, nous y montrons comment Adolphe GESCHE, à partir de son livre Dieu pour penser le Cosmos et dans sa pensée, aborde la problématique du salut caché dans le cosmos. Nous y analysons et y exploitons ses contributions qui meublent notre cogitation de foi. L’appel à d’autres penseurs nous y sont de gré, en occurrence celles de KABEMBA Evariste, notre Directeur, traitant avec actualité la question soucieuse de la création. Cet article éveillerait en vous le désir d’aller déguster à la source la profondeur de notre contribution à la théologie et son contexte aujourd’hui. Dans la dynamique de Noël, où Dieu vient habiter notre terre, et après la conférence sur le climat à Dubaï, COP 28, lisons.
Pour la réussite de notre quête, notre réflexion axe sur trois points. Le premier moment rappelle à chacune et chacun, de se sentir concerné(e) par la problématique de la création toute entière. Le deuxième moment, s’emploie à scruter la place de l’homme dans le dessein salvifique situé dans la création grâce à l’incarnation du Christ, Logos du Père dans l’unité du Saint-Esprit qui enchante le monde. Dans cet article, il s’agit d’une invitation à vivre notre foi comme moyen d’éradiquer la crise du sens écologique. Dans le troisième moment, nous procédons à l’analyse de la possibilité de la préservation de la création comme praxis chrétienne. Nous découvrirons que nous menons une vie nourrie par la terre dans l’eucharistie et tous les sacrements.
La problématique du cosmos, un souci de chacun(e)
La création est toujours à la merci de l’usage effréné de l’homme. Le niveau de destruction de la Terre et de surcroît de perturbation à l’équilibre qui régit le cosmos s’accentue de part en part. Nous vivons un temps d’une crise totale du sens de la vie en général et d’une crise écologique en particulier. Cette crise viendrait de la perte du sens car il y a une perte des clés de la vie. Et « quand sont perdues les clés, quand est perdu le sens du sens » (A. GESCHE, Le Cosmos, p.99), la vie perd son cours. Nous voici alors dans un monde muet, sans enchantement, où abandon, désastre de guerres, chaos, non-cosmos ou désordre, font la loi. La perte du sens, perte de destinée divine et le ballottement de la tradition nous livre une terre saccagée, pourtant elle nous héberge. La situation actuelle de la création suscite des grandes questions.
Prenant conscience de la crise, l’humain a commencé à donner une réponse aux cris de la terre. Des pas éthiques et moraux considérables surtout dans le domaine écologique sont en réalisation. Certains écologistes crient au catastrophisme partout. Une telle approche apocalyptique ne risquerait-elle pas de nous plonger dans la peur totale jusqu’à perdre la foi ? La question théologique du salut ne se réduit pas à discerner le bon geste des chrétiens pour polluer moins ou respecter davantage la nature. Il y a risque de moraliser notre foi pourtant « il nous faut une terre éblouie de son destin divin » (A. GESCHE, Le Cosmos, p.84) Penser alors la création avec les lunettes de foi dans le salut nous ouvre à l’espérance d’habiter avec joie notre monde, tant fragile qu’il soit car nous y habitons avec Dieu.
En effet, la problématique de la détérioration de la nature nous atteint de manière existentielle partout. Chacun(e) doit ainsi sentir l’urgence de s’y impliquer dans son domaine pour sa sauvegarde. C’est ce que Jean Marc ELA voit en affirmant que « ce qui a trait à la terre dont nous sommes solidaires par notre existence même (ne peut que devenir) un sujet de préoccupation » (J-M ELA, Repenser la théologie africaine : Dieu qui libère, p.118) pour tous. Cette préoccupation nous étreint car nous nous découvrons par rapport aux autres, à Dieu et au Cosmos. Le Cosmos, qui reste notre« lieu natal », nous révèle Dieu, le Créateur et Père. Ceci dit, « l’homme a infiniment besoin du cosmos pour être homme ». (A. GESCHE, Le Cosmos, p. 29). Par conséquent, un humain acosmique serait totalement perdu.
Enfin, notre thème nous rappelle notre vocation humaine de l’origine qui est non seulement de « soumettre » la terre (Gn1, 28) mais aussi et surtout de la « cultiver et garder » (Gn2, 15). Devant l’ampleur de la crise écologique et spirituelle qui désenchante l’univers, il nous faut un nouveau départ. Il s’agit d’une nouvelle réappropriation de notre identité des êtres créés « à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Gn1, 27).
La foi vivante comme réponse à la vocation du dessein salvifique dans le cosmos
Déjà en 1994, GESCHE pose une question qui nous hante jusqu’aujourd’hui dans un contexte différent du sien : De quoi faut-t-il sauver le monde aujourd’hui ? D’être sans Dieu, (A. GESCHE, Le Cosmos, p.29) répondit-il. En plus des libérations terrestres, il y a urgence de sauver l’homme d’être sans destin, sans Dieu, sans au-delà, bref d’être seul. Et devant le risque majeur de l’ère écologique, celui de diviniser ou sacraliser la terre, rentrant dans un panthéisme qui ne dit pas son nom, quelle considération donnée au cosmos ? Comment découvrir la vocation du salut que le Logos a laissé dans la création sans ambiguïtés? La foi y a-t-elle sa contribution ?
Nous sommes face à un changement de paradigme. Il n’est plus question de la rédemption de l’homme lui-même mais de toute la création. Dans notre travail nous avons étudié les conditions de possibilités qui permettent au chrétien et à tout homme de bonne volonté de parvenir à une préservation de la création. Nous procédons de notre locus theologicus kinois et notre souci constant est de servir l’être humain en quête de vérité et de sens à sa vie pour exprimer notre foi vivante dans un milieu trop pollué.
En effet, « Pré-server cette terre, c’est maintenant sauve-garder (au sens où l’homme est appelé à garder ce que Dieu sauve ou veut sauver) d’avance la destinée de cette terre ». Par la préservation, l’homme, intendant du cosmos, sauve le salut donné par Dieu en Jésus, le Logos qui a habité et sauvé toute la création. Car, « le salut vient de Dieu à l’homme par le cosmos » (A. GESCHE, Le Cosmos, p.106). La motivation qui pousse le chrétien à la préservation du Cosmos est ainsi visible dans le Prologue de Saint Jean : « Dans le Verbe était la vie » (Jn 1,4). Ainsi, nous retenons avec encrage que celui qui porte atteinte à notre terre, c’est au Christ, Verbe Divin qui donne vie, qu’il porte atteinte.
Enfin, rappelons au chrétien sa tâche de garder le vœu créateur de Dieu et pas par un simple respect éthique de l’ordre intouchable du monde, mais aussi par sa foi. Les traces du Christ qui donnent au cosmos la puissance de la médiation du Salut sont à préserver. Nous vivons cela effectivement dans l’Eucharistie, elle qui traduit la lex vivendi du chrétien.
L’eucharistie comme praxis écologique chrétienne
Nous sommes économes et intendants des mystères de Dieu, dit Paul (cf. 1 Cor 4, 1). Soyons convaincus que le chrétien doit être démiurge aujourd’hui, précisément en étant de nouveau « économe » (oïko-nomos), intendant de cette maison dont l’Emmanuel (Dieu parmi nous) nous a fait héritage. C’est pourquoi notre tâche est de transmettre ce que nous avons hérité dans un état sain et saint. Nous ne prétendrons pas sauver le cosmos par nos propres forces. Devant le malheur qui frappe le cosmos, ayons des attitudes humbles qui nous placent sous l’égide de Dieu. Ainsi, nous saurons dénoncer et bien nommer le mal, pas en victimes ni en grands coupables. Dans l’Eucharistie, reprenons le courage de notre responsabilité. Nous parviendrons ainsi à une conviction qu’en nous, « une responsabilité de salut prend la place d’une responsabilité de perdition » (A. GESCHE, Le cosmos, p. 197). Cette responsabilité ne nous détruit pas d'un certain culpabilisme mesquin mais nous construit et nous aide à construire.
Rappelons que le cosmos est lieu de religion, comme lieu de relation et d'adoration. Et l’homme chrétien n’accomplit cette ascension que dans l’acte liturgique « Elevons notre cœur ! Nous le tournons vers le Seigneur ». Cela dit, l’eucharistie (et tout sacrement, d’ailleurs, pour d’autres éléments de la terre) est un « travail » du pain et du vin, fruits de la terre. Le théologien KABEMBA nous invite à la spiritualité de la terre nourricière. Il déclare qu’en se nourrissant de cette terre nourricière « l’être humain devient consubstantiel à l’instar du Christ qui, dans son Incarnation, a participé à la matière dont il s’est fait pain et vin pour associer l’homme au sacrement de son Corps. En se faisant Hostie cosmique, le Christ est en train de consommer l’Univers jusqu’à l’apocatastase finale » ( E. KABEMBA NZENGU, Et si la terre était notre mère ?, p.204). Une telle spiritualité nourrirait le chrétien dans son service avec le monde pour être relevé par Dieu.
TEILHARD DE CHARDIN voit avec précision la centralité du Christ plus Grand dans le cosmos. Gustave MARTELET l’exprime ainsi : « par un transfert symbolique audacieusement tiré des profondeurs de l’Eucharistie, ces éléments du monde qui permettent une réception sacramentelle du Corps du Christ, deviennent pour nous, dans la vie, un vrai moyen de s’unir spirituellement à Lui…La communion personnelle, de nous avec le Christ et du Christ avec nous, si recherchée dans Le Milieu divin, n’est pas trop restreinte à la seule célébration de l’Eucharistie. Elle trouve un développement spirituel coextensif à l’existence chrétienne au cœur du monde » ( G. MARTELET, Teilhard de Chardin, prophète d’un Christ plus grand, Paris, Lessius, 2005, p.95). La pointe teilhardienne nous confiée par Martelet, nous propulse vers une vie en constante communion avec le Christ dans le cosmos comme nous l’a déjà montré KABEMBA précédemment.
Par l’Eucharistie au cœur du cosmos, ou la « Messe sur le monde » (« La Messe sur le monde » est l’œuvre de Teilhard de Chardin. Nous nous servons de ce terme pour son sens.
), l’homme s’extasie car il est chez lui avec Dieu (cf. Is 45, 18). L’être chez-soi crée lui rappelle les merveilles de Dieu depuis la création. Alors il contribue au salut de la création en communion avec son Sauveur. MOLTMANN nous fait remarquer que, « Si le Sauveur est présent lui-même, de façon cachée, dans cette terre, alors elle devient celle qui porte son avenir et le nôtre. Mais alors, il n’y a pas de communion avec le Christ sans communion avec la terre » ( J. MOLTAMANN, La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne, Paris, Cerf, 2000, p.338). Nous « Gardons et cultivons la Terre » (cf. Gn 1, 28) où le Christ lui-même a pris la chair dont il nous nourrit. En effet, le Christ, seconde Adam (Adam venant d’ADAMAH, fils de la terre, du sol. Cf. ISH pour plus de compréhension), par l’Eucharistie, se fait produit de la terre pour récapituler l’humanité et tout l’univers. C’est ainsi que le Pape François rappelle que « dans l’eucharistie, la création trouve sa plus grande élévation (…)» (LS, 236).
Au vu de ce qui précède, le chrétien est au service du Christ, qui rend grâce au Père dans la création. Ainsi, les chrétiens n’agissent pas en simples écologistes. Nous avons parlé du salut holistique car « le vrai salut est global, intégral » (Mgr S-J. MUYENGO MULOMBE, Ne laissons pas mourir la terre, Kinshasa, UCC, Kinshasa, 2020, p.36) et, « tout est lié dans la création» (cf. LS 117). Le mystère de l’Incarnation que nous vivons maintenant à Noël nous révèle cette union de la création. A Pâques, la croix de notre salut est plantée dans le jardin de la terre d’où jaillie la vie par la résurrection. Cela dit, notre temps a besoin d’une lecture théologique dogmatique de la question de la création, seule capable d’éternité. Sans la foi, il y aura des milieux de conférences sur le climat (COP 28, COP1000) et rien ne sera fait. Cette question nécessite une réponse digne d’espérance et de foi. Elle doit intégrer les domaines de la catéchèse et de l’éducation pour que les enfants et les jeunes mûrissent la foi de la préservation de la création dès leur bas âge. En perspective de notre prochain article, nous retenons avec force que la participation de chaque chrétien(e) à l’eucharistie doit être une école de la préservation du lieu de notre salut. Il serait très regrettable de voir une personne chrétienne salir son lieu de communion avec Dieu. Que Dieu nous donne la sagesse assise près de lui pour habiter cette terre comme lui !



