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La promotion des laïcs dans l'Eglise locale de Kinshasa par Joseph Albert Cardinal MALULA


Etant donné que nous sommes appelés à participer à une œuvre commune, celle de continuer la mission rédemptrice du Christ, « il est absolument nécessaire que le couple sacerdoce-laïcat soit indissolublement uni dans la mission rédemptrice » (MALULA, Œuvres complètes du Cardinal Malula. Textes biographiques et généraux, vol. 2, F.C.K, 1997, p. 52). En raison de cela, le laïc ne peut plus être considéré comme un simple « non clerc », ni comme un « simple fidèle », ni comme un simple « collaborateur du clergé », mais plutôt comme « co-responsable » de l’être et de l’agir de l’Eglise. Ayant compris cela, le Cardinal Malula, n’a pas tardé à promouvoir les laïcs en créant des ministères laïcs dont celui de bakambi et des communautés ecclésiales vivantes de base dans l’archidiocèse de Kinshasa. Ces deux options pastorales constituent le chef-d’œuvre original du Cardinal Malula dans l’Eglise Universelle.  Faut-il encore souligner que la théologie du laïcat dont Malula fut l’une des chevilles ouvrières, trouvera son envol et sa consécration au Concile Vatican II (1962-1965). Cette théologie du laïcat a fait l’objet d’un chapitre particulier de la Constitution « Lumen Gentium » sur l’Eglise, ainsi qu’un décret particulier sur « l’apostolat des laïcs ».

Dans cette foulée, pour appréhender les articulations de cette théologie du laïcat, nous allons de part en part, souligner quelques aspects qui ont conduit à l’émergence de la théologie du laïcat ; ensuite, réfléchir sur le projet pastoral des ministères laïcs  que Malula avait initié dans l’Eglise de Kinshasa ; enfin, épingler les raisons qui ont milité à la création de ces ministères.

Contexte de l’émergence de la théologie du laïcat

Le parcours historique dans lequel la théologie du laïcat a pris corps remonte aux cinq premiers siècles de l’Eglise primitive et va s’étendre jusqu’au Concile Vatican II.

L’avènement de l’homme laïc

Retenons avant tout que le mot laïc ne se trouve pas dans le Nouveau Testament. C’est vers la fin du premier siècle que Clément de Rome l’emploiera pour la première fois dans le contexte vétérotestamentaire. Dans sa lettre aux Corinthiens, Clément de Rome écrit : « Au grand prêtre ont été dévolues des fonctions (leiturgiai) qui lui sont particulières, aux prêtres a été marquée leur place particulière, aux lévites sont imposés des services (diakoniai) particuliers ; l’homme laïc (antropos laikos) est lié par les préceptes propres aux laïques » (CLEMENT DE ROME, Lettre aux corinthiens, XL, 5, cité par A. Faivre, Les laïcs aux origine de l’Eglise, p. 31).  

A la différence des trois ordres lévitiques qui possèdent chacun quelque chose « en particulier», le laïc forme une catégorie plus floue, son seul rôle semble être la soumission, exprimé en termes passifs. Si en effet dans le contexte cultuel vétérotestamentaire le laïc semble être sans fonction ni service, Alexandre Faivre dit qu’il ne faut pas nécessairement conclure qu’il existe dans la communauté chrétienne des laïcs n’ayant qu’un rôle passif. Bien au contraire, en s’adressant à tous ses frères, à travers un nous communautaire, l’auteur de la lettre aux Corinthiens laisse supposer que chacun doit accomplir une fonction dans l’offrande liturgique. Malgré cette considération, il faut noter que le mot laïc a tardé d’entrer dans le langage chrétien. Il va falloir donc attendre la fin du deuxième siècle pour que ce vocable soit couramment utilisé dans l’humus chrétien. Mais, il s’est avéré qu’au début et au milieu du IIIe siècle s’établissait dans le vocabulaire chrétien une différence entre clercs et laïcs. Cette distinction s’approfondira aux premiers siècles et se poursuivra jusqu’au Concile Vatican II.

 La définition du mot « laïc », sous l’éclairage du Concile

En effet la Constitution Lumen Gentium a défini le laïc en ces termes : « Sous le nom des laïcs, on entend ici tous les fidèles, en dehors des membres de l'ordre sacré et de l'état religieux reconnu dans l'Église, c’est-à-dire les fidèles du Christ qui, incorporés au Christ par le baptême, constitués en Peuple de Dieu, et rendus participants à leur manière de la charge sacerdotale, prophétique et royale du Christ, exercent pour leur part la mission du peuple chrétien tout entier dans l’Eglise et le monde » (L.G. no 31).

La participation des laïcs à la mission de l’Eglise trouve d’abord sa racine dans l’onction baptismale, puis son développement dans la Confirmation et son achèvement et soutien dans l’Eucharistie. Vatican II a traité amplement de la participation des laïcs, par le baptême, au Christ lui-même et sa triple fonction sacerdotale, prophétique et royale. Cette triple participation des laïcs constitue donc le fondement théologique de la mission des laïcs dans l’Eglise et dans le monde.

Malula et les ministères laïcs dans l’Eglise locale de Kinshasa

Le Concile auquel il participa activement de 1962 à 1965 lui donna des bases théologiques et canoniques pour la réalisation de son projet. Il va sans dire que ce projet n’a qu’un but : favoriser le surgissement d’une Église locale authentiquement négro-africaine. Guidé par ce souci, Malula a réussi à instituer trois ministères laïcs : le ministère de mokambi de paroisse, d’Assistant paroissial et d’Animateur pastoral.

 Mokambi de paroisse

Un mokambi de paroisse (Responsable laïc de la paroisse) est un ministre laïc marié religieusement et qui a atteint une certaine stabilité dans la vie familiale. « Il est mandaté par l’évêque pour participer à l’exercice de la charge pastorale » (MALULA, OCCM. Laïcat et société, vol 6, FCK, 1997, p. 222), il était nommé pour « un mandat de trois ans renouvelable » (Ibid., p. 232), il doit avoir une profession rémunérée. Mandaté en effet par l’évêque, le mokambi jouit d’un pouvoir de juridiction qui lui permet d’accomplir le trias munera, à savoir le munus docendi (la tâche d’enseigner), le munus sanctificandi (tâche de sanctifier) et le munus regendi (la tâche de gouverner). Le mokambi participe à ces trois fonctions sans que cette participation lui enlève son caractère laïc. Quant à la tâche d’enseigner, le mokambi participe à ce ministère en enseignant aux chrétiens la Parole de Dieu tant dans le domaine de la catéchèse que dans la prédication à l’Eglise et dans d’autres formes de formation doctrinale. Au sujet de la tâche de sanctifier, celui-ci y participe en préparant les  des fidèles à recevoir  les sacrements. Enfin au sujet de la tâche de gouverner, celui-ci y participe en assumant ses tâches dans l’administration de la paroisse et l’organisation des activités pastorales.

 Assistant paroissial

Quant à l’assistant paroissial est un ministère assumé par des laïcs mariés, religieux ou religieuses. Il est nommé par l’Evêque dans une paroisse « pour être coopérateur du curé et sous son autorité » (Ibid., p. 236). Il est appelé à participer à l’exercice du ministère pastoral selon les dispositions du Droit canonique. En plus, « il exerce une fonction analogue à celle du ‘vicaire paroissial’. Il prend part aux sollicitudes et responsabilités du curé et coopère avec lui aux tâches que celui-ci lui assigne. Il fait partie de l’équipe pastoral ; il est d’office membre du conseil paroissial et assiste en tant que tel au conseil de canal » (Ibid.). Son statut est semblable à celui du précédent. Dans le cas des religieux, cela doit être réglé par une convention entre l’évêque et l’institut religieux dont il est membre (Ibid., p. 237).  

 L’animateur pastoral

Religieux ou laïc, l’animateur pastoral est un ministre non-ordonné, reconnu et nommé par l’évêque pour une tâche pastorale spécifique dans un secteur ou territoire déterminé (E. MOKE, « Les ministères laïcs et l’organisation de la pastorale dans l’archidiocèse de Kinshasa », dans L. S ANTENDI KINKUPU (dir.), L’avenir de ministères laïcs. Enjeux et perspectives pastorales, Kinshasa, Signes de temps, 1997, p 31). Son champ d’action se situe dans la pastorale de la formation permanente des laïcs, la consolation des malades dans des hôpitaux, l’accompagnement des catéchistes paroissiaux et des enseignants en religion, l’animation des maisons de retraite (M. MOERSCHBACHER, Les laïcs dans une Eglise d’Afrique. L’œuvre du Cardinal Malula (1917-1989), Paris, Carthala, 2012, p. 123). On le voit aussi engager dans l’animation des communautés chrétiennes, paroisses et communautés ecclésiales de base.

Contrairement aux deux premiers ministères qui étaient orientés essentiellement à la charge pastorale dans une paroisse, le troisième quant à lui, avait un champ d’action plus large. Son activité s’étend jusqu’en dehors de Kinshasa et surtout dans les diocèses de l’intérieur du pays, notamment dans des zones rurales.

Les raisons d’être de la création des ministères laïcs

Trois raisons sont à l’origine de la création des ministères laïcs dans l’archidiocèse de Kinshasaà à savoir: l’enracinement de l’Eglise locale, la foi aux sacrements du baptême et de la confirmation et la pénurie de prêtres.

 L’enracinement de l’Eglise locale

Deux mots clés expliquent cet enracinement : l’inculturation et l’africanisation. Dans sa célèbre conférence de 1958 sur L’âme de l’Afrique noire, Malula exprime son souhait de voir « l’Eglise prendre une figure africaine en terre d’Afrique » (MALULA, OCCM. L’inculturation et les Abbés, vol. 3, FCK, 1997, p. 26). Et, chose remarquable, il lie déjà à ce moment-là cette nécessaire inculturation à l’idée de la promotion du laïcat. Car dans cette même conférence il souligne combien « le devoir de former un laïcat authentiquement congolaise s’avère urgent » (Ibid.). C’est à ce laïcat, affirme-t-il, qu’appartient la responsabilité d’incarner les nouvelles institutions qui naissent au Congo pour y apporter le témoignage sincère du Christ-Libérateur ».

En revanche, à l’orée de son épiscopat, Malula place l’africanisation de L’Eglise au cœur de son projet d’évangélisation de la capitale congolaise. Ce projet veut signifier que les Africains eux-mêmes apporteront à leurs Églises locales l’abondance de leurs propres richesses culturelles, c’est-à-dire ils donneront à ces Églises leur vraie coloration, un visage authentiquement africain. Il faut dire que les ministères laïcs sont donc un moyen pour atteindre cet enracinement d’une Église locale.

 Foi aux sacrements du baptême et de la confirmation

En instituant quelques chrétiens comme ministres laïcs, nous voulons, dit-il, exprimer notre foi aux sacrements du baptême et de la confirmation qui constituent la dignité de chaque chrétien » (MALULA, OCCM. Laïcat et société, p. 214). Grâce à ces deux sacrements, certains chrétiens laïcs peuvent être confiés la responsabilité d’administrer une paroisse et d’organiser les activités pastorale. Dès lors, nous comprenons que « la nécessité  pour tous les fidèles de partager la responsabilité de l’évangélisation n’est donc pas seulement une question d’efficacité apostolique », mais bien plus, s’agit-il, « d’un devoir et d’un droit fondés sur la dignité conférée par le baptême » (L. SANTENDI KINKUPU, « L’actualité des ministères Laïcs dans l’Eglise. Hommage au Cardinal J. A. MALULA », dans Telema, no 98-99 (Avril-Septembre 2-3/99), Kinshasa, Médiaspaul, 1999, p. 75).

 La pénurie des prêtres

Dans son Homélie à l’occasion du 10e anniversaire de l’institution des premiers Ministres laïcs à Kinshasa, le Cardinal Malula va à nouveau frai déclarer : « Le troisième motif, enfin, c’est la pénurie de prêtres qui, malgré l’augmentation  considérable et heureuse des vocations sacerdotales dans notre diocèse, restera pendant assez longtemps une réalité » (MALULA, OCCM. Laïcat et société, p. 214). Nous devons comprendre néanmoins que le point de départ du projet de Malula, comme lui-même d’ailleurs le dira plus tard, n’était pas avant tout le manque de prêtres. Il voulait aider son Église à s’enraciner et inviter les laïcs à prendre leur responsabilité dans l’implantions de cette Église à visage africain. Dans cette perspective, nous pouvons à coût sûr affirmer que les raisons les plus déterminantes que Malula avance pour la création des ministères laïcs sont : l’enracinement de l’Eglise locale ainsi que la foi aux sacrements du baptême et de confirmation.

Retenons enfin que la vitalité de la mission de L’Eglise dépend de la participation ainsi que de l’engagement des laïcs. Leur participation et engagement se font également sentir dans les  CEVB. Les CEVB constituent en effet « des lieux où les chrétiens s’exercent à prendre le volant de leur destin autant sur les plans spirituel, religieux, moral, politique, socioculturel » (S. MUYENGO, « La communauté ecclésiale vivante de base comme lieu de formation au leadership collectif », in COLLECTIF, L’expérience des CEVB en RD Congo, 50 ans après. Perspectives théologiques et pastorales, UCC, Kinshasa, 2014, p. 158). Elles sont fondamentalement des lieux de l’écoute de la Parole de Dieu et de l’annonce en actes et en paroles de l’Evangile, de responsabilisation des laïcs.  Bref, la création des ministères laïcs dont le ministère de mokambi ainsi que celle des CEVB sont là deux options pastorales originales de l’œuvre du Cardinal Malula. Ces options pastorales ont été accréditées aussi bien par l’enseignement du Magistère de l’Eglise que par l’évolution de la théologie postconciliaire.