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La relation avec autrui: Emmanuel Levinas et la culture burundaise d’Ubuntu


Chaque société a sa vision du monde et la version burundaise d’ubuntu n’est qu’un des aspects d’une philosophie vécue largement sur le continent africain. Comme la relation à autrui est au centre de la philosophie bantu et celle d’Emmanuel Levinas, dans cette réflexion, il sera question de voir dans quelle mesure la lecture croisée de ces deux philosophies peut-elle aider à éradiquer les phénomènes de l’altérité négative et d’inimitié qui sont comme des épines à côté des roses de l’éthique burundaise d’ubuntu.

D’une manière générale, ubuntu est une philosophie partagée par la grande partie du continent africain. Dans les pays de langues bantoues, depuis l’Afrique du Sud jusqu’au Cameroun et au Kenya, pour parler de l’homme, on utilise le même radical «ntu» ou ses variantes[ A. NTABONA, L’Ubuntu ( Humanité réussie). Ses Roses et ses Épine, Bujumbura, CRID, 2020, p. 179]. Selon Kagame, le préfixe nominal «ubu-» renvoie au substantif abstrait et le radical «-ntu» désigne un être humain[ A. KAGAME, La Philosophie Bantou Comparée, Paris, présence Africaine, 1976, p. 69-74]. Cependant, en soulignant les limites d’une telle traduction, Joseph Mbayo Mbayo note que ce terme signifie: sans l’autre, je n’existe pas; sans l’autre, je ne suis rien; ensemble nous ne faisons qu’un[ J. MBAYO MBAYO, Bumuntu ou la culture de l’excellence vol.1, p. 80].

En effet, notre intérêt porte sur ubuntu en tant qu’une philosophie de l’altérité fondée sur le respect de la dignité humaine. Inspiré du phénomène du rosier qui a donné naissance au proverbe « il n’y a pas de roses sans épines».  Adrien NTABONA compare le rosier à la culture burundaise, où les roses renvoient aux forces d’ubuntu et les épines à ses faiblesses[ L’ Ubuntu (Humanité réussie)p. 5].

Les Roses de l’éthique burundaise d’ubuntu
Dans ses recherches sur ubuntu, Adrien Ntabona revisite la culture burundaise par le truchement du langage. Selon lui, le radical «-ntu» engendre les lexèmes suivants en Kirundi: umuntu traduit par un homme (pluriel abantu) et ubuntu qui signifie l’humanité réussie[  L’ Ubuntu (Humanité réussie) p. 4]. Sur le plan personnel et interpersonnel, être umuntu consiste à se comporter comme une personne digne de ce nom, c’est-à-dire être centré, avoir d’umutima traduit par le cœur, la conscience ou foyer du vouloir intégré. Dans cette optique, l’homme intègre se manifeste dans ses comportements à travers le respect et la responsabilité sociale et l’hospitalité.


«Iteka», le respect envers autrui
De prime abord, la personne est appelée umuntu si elle est consciente de sa dignité et de celle d’autrui. Cette dimension est connue au Burundi sous le vocable «iteka». Ce dernier implique la maîtrise de soi en vue du respect de soi et des autres. Un proverbe Kirundi le dit clairement: «Utisonera ntasonera abandi» qui se traduit par: si on ne se respecte pas, on ne sera pas à mesure de respecter autrui. Il est donc requis pour un homme digne de ce nom (umuntu) d’avoir avant tout le respect de soi et, par la suite, le respect des autres.


«Ibanga», le sens absolu de l’engagement
La dimension personnelle d’ubuntu exige de s’ identifier à son engagement de base appelé «ibanga». Si un burundais n’a pas de sens absolu de ses engagements de base, il n’est pas un homme digne de ce nom. Car l’être de l’homme qui a «ibanga» s’extériorise à travers l’identification de soi au secret de sa vie, aux secrets partagés entres les personnes intimes, à tout engagement contracté et à toute responsabilité sociale. Donc, même si l’autre n’est pas un voisin, mais un étranger, vivre selon ubuntu consiste à l’accueillir dans votre enclos au point de le faire sentir chez lui.


Hospitalité burundaise
L’homme imbu d’ubuntu, c’est celui qui sent que son cœur le pousse au partage et à l’accueil d’autrui. Si quelqu'un a beaucoup de biens matériels et qu’il ne les partage pas avec les autres, il est considéré malheureux. C’est le sens de l’adage qui stipule «kwigungana itunga»[L’ Ubuntu (Humanité réussie), p. 50], c’est-à-dire s’isoler pour jouir de ses biens sans les partager ou l’attitude égoïste qui conduit l’homme vers un malheur sans fin.Pour l’homme accueillant, la quantité de choses à partager importe peu. C’est le partage qui compte. Comme tout homme s’enrichit dans la rencontre et qu’ubuntu renvoie également à la propension au dialogue «ikiyago».  Il est inconcevable de passer une nuit avec un étranger sans apprendre quelque chose de lui. D’où l’encouragement à consulter autrui parce que «l’homme ne se découvre qu’en interrogeant autrui »[ L’ Ubuntu (Humanité réussie), p.76-77].

Les épines de la culture burundaise d’ubuntu
Les limites de la culture burundaise d’ubuntu se manifestent à travers le phénomène d’«umwana w’uwundi», c’est-à-dire le fils ou l’enfant d’autrui, et «umwasi» qui signifie l’ennemi. Ces deux phénomènes encouragent respectivement l’indifférence d’une part et la vengeance d’autre part dans les rapports avec autrui.


L’altérité négative
Pour comprendre le phénomène de l’altérité négative où l’autre est vu comme une menace, il suffit d’analyser quelques expressions de la langue burundaise suggérant: Uwundi: l’autre; Umwana w’uwundi: enfant ou fils d’autrui; Murundi: l’étranger; Uburundi: collectivité anonyme.
Tous ces termes soulignent que le fils d’autrui est un membre de la collectivité anonyme et constitue une énigme, un abîme impénétrable qui défie la recherche d’identification de soi à autrui. [L’ Ubuntu (Humanité réussie), p.88]  En effet, l’altérité négative est un grand défi sur le plan relationnel. Car, autrui n’est plus considéré comme une personne que je dois accueillir sans condition mais une menace qui me fait peur.


L’inimitié
Malgré la valeur de la solidarité qui caractérise la vision burundaise d’ubuntu, en analysant la langue burundaise, certaines expressions dévoilent le phénomène d’inimitié. Umwansi: l’ennemi au sens générique du terme; Karimunda: l’homme qui porte constamment de la haine dans son intérieur intime; Rwankineza: l’ennemi du bien; Indambi: l’homme à l’intérieur intime vicié; Harakandi: il y a de la haine derrière.
En plus de ces expressions et d’autres du même genre, il y a également des proverbes qui encouragent la coupure totale de relation avec l’ennemi. Par exemple, «Ishamba ryabaye indahiro ntiriba indagiro»[ L’ Ubuntu (Humanité réussie). p.94]. Autrement dit,  si on a coupé toute communication avec autrui, il ne faut pas revenir sur sa décision. Le refus de la proximité n’est que le produit de la haine pour l’autre et devient la source de violences et de guerres.

L’apport des roses d’ubuntu et l’éthique lévinassienne aux épines de la version burundaise d’ubuntu
L’apport de la pensée lévinassienne sur le phénomène d’inimitié est incontournable. Son éthique qui incarne la responsabilité pour autrui recommande « tu ne commettras pas de meurtre»[ E. LÉVINAS, Totalité et Infini, p. 217.]. Ce commandement, dans sa forme positive, signifie la responsabilité de faire vivre autrui et de répondre à ses besoins. Une telle responsabilité dépasse celle privilégiée par l’éthique burundaise qui se limite aux relations de parenté et d’alliance entre les individus et les groupes. Par ailleurs, Levinas va même plus loin en montrant qu’il y a mille manières de tuer autrui: « on tue autrui en étant indifférent à lui, en ne s’occupant pas de lui, en l’abandonnant»[ E. LÉVINAS, G. FRANCE, « L'asymétrie du visage », dans Cités ( 2006) n° 25, p. 19. ]. En d’autres termes, le phénomène d’altérité négative et celui de l’inimitié recommandé seraient identifiés au meurtre d’autrui dans la conception lévinassienne.

Étant donné que l’interdiction du meurtre et le respect de la dignité humaine traversent non seulement toute la pensée de Lévinas mais aussi les roses de l’éthique burundaise d’ubuntu, la complémentarité entre ces deux philosophies peut aider à résoudre les problèmes liés à l'altérité négative et à l’inimitié. Ainsi, la mise en application de l'éthique de la responsabilité pour autrui concourt au bien de tous sans distinction d’appartenance identitaire (ethnique, tribale ou raciale).