
L’Enfer existe-t-il en réalité ?
La période médiévale de l’histoire des hommes fut marquée particulièrement par l’hégémonie et l’influence de l’Eglise à travers la toute puissance du souverain pontife qui régnait à travers le système politique nommé la théocratie. S’arrogeant en même temps les pouvoirs temporels et spirituels, l’Eglise fit la propagande sur la question de l’existence de l’Enfer en vue d’interpeller la conduite des uns et des autres en société. Avec l’évolution du temps et surtout avec l’avènement du siècle des Lumières après le grand schisme d’Occident, cette image de l’enfer fut progressivement relativisée. Dès le XXème siècle, la spéculation religieuse s’attardera davantage sur la suprématie de la miséricorde de Dieu face à la méchanceté et la dureté du cœur de l’homme en faveur du renouveau et de l’humanisme. Ce qui fondera par la suite l’incrédulité spectaculaire à la rétribution finale et au jugement dernier avec deux issues possibles : la mort ou la vie, le bonheur ou le malheur, le paradis ou l’enfer. Avec extrême acuité et de manière souterraine, la question se pose encore : L’enfer est-il simplement le fruit de l’imaginaire des hommes ou une réalité existentielle au même titre que le Royaume des cieux ? Sans avoir la prétention de l’épuiser, nous aborderons cette question d’abord avec les arguments fondateurs de l’existence de l’enfer. Ensuite, nous esquisserons dans quelques phrases la mise en minorité de l’enfer grâce à la providence et la miséricorde divines.
L’enfer est bel et bien une réalité dans l’existence intégrale de l’homme
Les traces bibliques de l’effectivité de l’enfer
Nombreuses sont les références bibliques qui évoquent diversement la notion de l’enfer. Mais, en restant précisément dans la littérature néotestamentaire, il nous est choix d’évoquer l’évangile selon Saint Matthieu qui en parle abondamment. D’abord Mt 7, 13-14 présente l’Enfer comme la destination où conduit la porte large et spacieuse. Il s’agit de la perdition tout simplement. En Mt 10, 28, ce sont justement les incrédules et les pécheurs endurcis qui choisissent curieusement ce lieu et ceci à travers la qualité médiocre de leur vie. En plus, rien ne peut être sauvé ni préservé à cette destination mystérieuse et exterminateur. Ni l’âme, ni le corps ne pourraient y résister. Chacun faisant un choix de l’avenir de sa vie, l’enfer en est un parmi les deux qui en existe. Alors, ceux et celles qui vivent dans l’indifférence totale des personnes nécessiteuses comme les malades, les prisonniers, les étrangers et les pauvres bénéficient l’enfer comme récompense. Ces personnes insensibles sont des maudits qui vont dans le feu éternel selon Mt 25, 31-46. Mt 5, 22 et suivant, Mc 9, 43-48 aborde ce lieu symbolique comme la géhenne de feu, le lieu des ténèbres où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Ce sera Mt 13, 41-42 qui le considèrera comme l’espace où seront propulsés les fauteurs d’iniquité. C’est en somme la fournaise ardente de feu où tout sera consumé.
Saint Pierre dira : « Que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir. » (Cf. 2P 3, 9). C’est-à-dire que pour lui, l’enfer consiste à refuser le repentir, la conversion. C’est la conséquence ou le salaire du pécheur qui y périra. Or, le pécheur est simplement toute personne qui refuse de vivre dans l’amour pour demeurer dans la haine, la mort. Et pourtant, Saint Jean estime que l’amour donne la vie qui conduit nécessairement jusqu’à l’éternité. On retrouve cette orientation dans 1Jn 3, 15.
L’argumentation théologico-magistériel
Le quatrième Concile de Latran, intitulé définition contre les albigeois (Dz 801). Pour ce concile, nous ressusciterons tous ensemble tels que nous sommes actuellement pour le jugement dernier lors de la parousie. Tous, nous serons mis en face de nos actes et chacun répondra en recevant la récompense selon la qualité de sa vie. Le bien conduira à la vie éternelle tandis que le mal, pour l’enfer. Ceci de manière éternelle. Par la suite, le deuxième Concile de Lyon (Dz 858) : « Pour les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel ou avec le seul péché originel, elles descendent immédiatement en enfer, où elles reçoivent cependant des peines inégales. » Pour ce concile, il s’établit que les personnes qui meurent dans un état de péché graves ou mortels et surtout sans l’ombre d’une quelconque volonté de repentance avant la fin de la vie terrestre, sont candidats pour l’enfer. Le péché étant le refus de Dieu et la défiance de son autorité comme créateur du ciel et de la terre, le pécheur est celui qui s’oppose à sa volonté qui mène et rassure la récompense du ciel. Ainsi, l’enfer serait la destination des pécheurs. Plus loin, Benoit XII, dans la constitution « Benedictus Deus », Dz 1002 (Enfer-Jugement général) stipule : « En outre nous définissons que, selon la disposition générale de Dieu, les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel descendent aussitôt après leur mort en enfer, où elles sont tourmentées de peines éternelles, et que néanmoins au jour du jugement tous les hommes comparaitront avec leurs corps devant ¨ le tribunal du Christ¨ pour rendre compte de leurs actes personnels, ¨ afin que chacun reçoive le salaire de ce qu’il aura fait pendant qu’il était dans son corps, soit en bien, soit en mal (2 Co 5, 10). »
Le Concile de Florence (Dz 1351). Les pères conciliaires ont pensé que ceux qui sont non catholiques, païens, juifs, hérétiques et schismatiques ne peuvent pas hériter de la vie éternelle. Ils iront par contre dans le feu éternel réservé pour le diable et ses anges (Mt 25, 41). En revanche, dans le cas, où ceux-ci se greffent à l’Eglise, ils pourront grâce aux sacrements bénéficier de la miséricorde de Dieu et de la vie éternelle. Ce sera finalement ce que reprend le Catéchisme de l’Eglise Catholique (CEC) aux numéros 1033 à 1037. Ce document stipule l’existence éternelle de l’Enfer comme lieu symbolique et de destination des âmes de ceux et celles qui n’ont pas aimé Dieu, ceux qui ont refusé de se convertir, ceux qui ont vécu indéfiniment dans l’état de péché. Il s’agit du Royaume de la peine, de l’anarchie, du chaos. Pour reprendre les termes de Jésus, il est question de la ¨géhenne de feu¨, le lieu du ¨feu éternel¨, ¨la perdition¨, les ténèbres où il y a ¨des grincements de dents¨.
La miséricorde divine plombe l’Enfer
Les possibilités de destinations de l’homme
Au demeurant, l’humanité est destinée au paradis d’après le récit génésiaque. Mais, encore dans ce livre, l’orgueil (Ph 2, 6-9) de l’homme qui veut s’égaler à son créateur sera à l’origine de sa chute. A cause de sa désobéissance, l’humanité a perdu sa place de prédilection auprès de Dieu (Gn 3). Ainsi, le péché originel est la cause fondamentale qui fait basculer l’homme de l’assurance du ciel pour le déclin vers l’enfer. C’est alors le péché qui précipite l’homme dans la souffrance, la peine et à la mort comme conséquence logique ou les effets du péché. Or, étant une action, un geste ou une parole qui s’oppose à la loi éternelle (S. Augustin, Faust. 22 ; S. Thomas d’A., s. th. 1-2, 71, 6.), tout péché est « faute contre la raison, la vérité, la conscience droite ; il est manquement à l’amour véritable, envers Dieu et envers le prochain, à cause d’un attachement pervers à certains biens.il blesse la nature de l’homme et porte atteinte à la solidarité humaine. » (CEC, Nouvelle édition, Paris, Cerf, 1998, n° 1849). Cette séparation éloigne tout pécheur de ceux qui bénéficient de la grâce et de l’intimité divine en contemplant Dieu « tel qu’Il est » (1Jn 3, 2) et « face à face » (1 Co 13, 12) à la suite de leur purification précédée par la mort. A défaut du Ciel, l’Enfer sera la destination des pécheurs.
Si aspirer au paradis reviendrait à s’unir volontairement et profondément à Dieu, nous sommes de ce fait appelés à aimer Dieu de manière libre en nous efforçant de fuir résolument tout péché. Ce qui signifie tout simplement aimer. D’où la déclaration de Saint Jean : « Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. Quiconque hait son frère est un homicide ; or vous savez qu’aucun homicide n’a la vie éternelle demeurant en lui » (Cf. 1 Jn 3, 14-15). C’est ainsi que l’Enfer n’est autre chose que l’attitude d’auto-exclusion de l’amour de Dieu et de la fraternité des bienheureux. En plus d’être un état de vie, l’Enfer s’appréhende comme une destination empruntée librement par les personnes qui meurent en situation de péché mortel, sans repentance ni accueil de la miséricorde divine, restant de fait séparé de Dieu pour toujours (CEC, n° 1033). En revanche, tous ceux qui ne sont ni au paradis ni en enfer, se trouvent à un endroit que l’Eglise nomme le Purgatoire. C’est l’instance de purification finale adoptée et acquise comme telle par les conciles de Florence et de Trente (Cf. DS 1304 ; 1580, 1820). Avec cette destination transitoire, c’est encore et toujours la grâce et l’amour de Dieu (Cf. Message du Saint Père Benoit XVI pour le carême 2007) à l’œuvre, en vue du rachat et du salut ultime de l’humanité.
Jésus est le choix de vie qui triomphe sur la mort
Fils Elu et missionnaire du Père, Jésus est le volontaire qui s’est déclaré pour la réconciliation (CEC, n° 457) de l’humanité au Créateur et pour le salut des hommes (CEC, n°458). Il le fera pour enlever les péchés des hommes (1Jn 4, 10). C’est pourquoi, il pouvait se présenter comme tel, « Je suis le chemin, la vérité et la vie : personne ne va au Père si ce n’est par moi. » (Cf. Jean 14, 6). Etant lui-même la vie, Jésus est porteur de vie qui elle vient spécifiquement de Dieu le Père. Tel est le contexte dans lequel il s’impose à nous sans opposition comme le Messie. D’où sa mission et son œuvre comme rédemption, unité et lumière du monde (Lumen Gentium, n° 3). A travers les épisodes du Baptême du Seigneur et de la Transfiguration, c’est Dieu le Père Lui-même qui présente Jésus comme son « Fils bien-aimé et le guide du peuple » qui conduira rassurement tous les hommes vers la vie en plénitude. Cette double reconnaissance à l’endroit de Jésus se concrétise et s’acquiert au long de sa vie terrestre. Tout passe par l’humilité, le service et la confiance en Dieu. Telles sont les vertus et les valeurs qui ont distingué le Christ et peuvent nous caractériser comme disciples et héritiers du Royaume. Pour y arriver, nous devons tout simplement faire un choix. Lequel choix est le Christ. Choisir le Christ alors, c’est prendre le chemin de la vie et du salut divin ; c’est refuser la voie de la perdition et de l’enfer.
Tout comme la lumière existe, les ténèbres aussi existent. A son tour, l’enfer n’est pas une utopie, mais une réalité au même titre que le paradis. Cependant, l’Eglise a postulé le purgatoire comme le lieu de la purification finale avant d’entrer dans la félicité céleste. En faveur de la magnanimité et à la miséricorde divines, là où le péché a abondé, la grâce a surabondé. Il revient maintenant à chacun de faire un choix conséquent : le ciel ou l’enfer ; la vie ou la mort.



