
De la pertinence sociopolitique de l’œcuménisme
En 2017, nous avons célébré le cinq centième anniversaire du mouvement de la Réforme et la Contre – Réforme. Depuis lors, le mouvement œcuménique a fait de grands progrès dans le domaine théologique et a pu résoudre des conflits traditionnels sur le baptême, la cène, les ministères et la doctrine de la justification, signée à Augsbourg en 1999, entre la Fédération mondiale luthérienne et l’Église catholique. Il est dommage que ces avancées doctrinales soient souvent ignorées dans les pratiques pastorales des Églises d’Afrique.
C’est le cas dans certains diocèses catholiques de la République Démocratique du Congo, où l’on décourage tout mariage mixte. Pour se marier dans l’Église catholique, le conjoint ou la conjointe non catholique est obligé de réintégrer dans l’Église catholique, moyennant la profession de la foi catholique. Pire, dans certaines églises issues de la Réforme, on exige que le catholique soit ‘rebaptisé’ avant d’intégrer leur communauté. C’est la pratique en cours dans les églises dites « Communauté des Églises Libres Pentecôtistes en Afrique », (CELPA). Il existe aussi de cas où les gens se font excommunier pour avoir participer à un marriage dans une église autre que la leur.
Ainsi, il y a toujours à déplorer que certains disciples du Christ en Afrique continuent à se comporter comme si les lignes vers l’unité dans la foi, n’avaient toujours pas bougé. De part et d’autre, il se lit une certaine « indigence théologique et un sous-développement biblique »[1] - selon les mots du théologien congolais Kä Mana- qui les enferment dans un intégrisme doctrinal typique de l’époque de guerre de religions.
Parce que les divisions entre les églises ne sont plus fondamentalement doctrinales-du moins pour ce qui concerne le catholicisme et le protestantisme de la mouvance dite « mainstream churches» il devient alors pertinent de voir en quoi la confession d’un seul Seigneur, d’une seule foi et d’un seul baptême (Eph 4, 5) et l’écoute de la Parole de Dieu convient à un engagement commun pour bâtir des sociétés plus humaines. Car c’est cela qui fait gravement défaut à nos pays africains, à la fois désorientés socialement et « surchristianisés »[2]. Dès lors que le délabrement du tissu social cohabite avec une efflorescence spirituelle chrétienne qui n’a pas d’égal au monde, il se pose alors la question de la pertinence de la foi chrétienne, sa contribution grâce à ses ressources mêmes, dans nos sociétés.
En cette semaine de prière pour l'unité des chrétiens ( 18-25 janvier), à partir du contexte sociopolitique et religieux de la RDC-qui n’est pas tellement différent d’autres pays subsahariens-je me propose de désigner au moins trois services qui me paraissent décliner les formes d’un œcuménisme sociopolitique dont nos sociétés africaines ont besoin[3]. Car ces services seraient un fort témoignage de vie en société. Il s’agira tour à tour de : servir la cause de Dieu ; la cause de l’Église et la cause des humains.
a. Servir la cause de Dieu
Dans les sociétés où nous vivons, Dieu est sur toutes les lèvres. Les versets bibliques exaltant les merveilles de Dieu sont partout : boutiques, véhicules, habits…Dieu s’apparente à une marchandise qui se vend facilement, selon qu’on a des aptitudes à faire du bon marketing. L’omniprésence divine en Afrique dit certes le sens religieux de gens. Mais à force d’être omniprésent, « Dieu finit par cache Dieu ». Comme chrétiens, nous confessons qu’en Jésus-Christ, Dieu est venu habiter parmi nous (Jn 1, 14). Le Dieu de chrétiens est celui revelé en Jésus-Christ. Le Fils de Dieu est la porte d’accès à son Père. Si on se trompe sur la figure du Fils, on se trompe aussi sur la figure du Père et le rapport à lui est faussé. Or dans le christianisme rependu dans nos sociétés, le Christ est perçu comme éternel tout-puissant, guérisseur, chasseur des démons, faiseur des miracles…Certes, les Évangiles permettent de concevoir Jésus ainsi. Mais ces mêmes Évangiles nous le présente tellement homme : qui a eu pitié de la foule affamée, a mangé avec les pécheurs, avait des amis et collaborateurs, s’est confronté au pouvoir politique et religieux de son temps, a lavé les pieds de ses disciples…Pire encore, le Fils du Dieu tout-puissant a connu les affres de la mort sur la Croix. Et tout cela, en vue de notre salut. C’est dire l’importance qu’a l’humanité de Jésus dans le processus de la rencontre avec le Dieu des chrétiens et son projet d’amour pour nous.
Ne pas penser Dieu à partir de l’humanité de son Fils[4] aboutit à faire du christianisme une religion à mystère. Et le salut que prêche un tel christianisme est un salut venant d’en haut, œuvre du Dieu eternel tout-puissant, excluant toute collaboration humaine. Un tel christianisme ne peut que déshumaniser. Car il ne responsabilise pas. Ce n’est pas que la primauté de l’action de Dieu dans l’œuvre de la rédemption est niée ou ignorée. C’est plutôt d’une part, fustiger une prédication d’un salut chrétien où les humains ne seraient que de récepteurs passifs ; et d’autre part, affirmer qu’à partir de l’humanité du fils de Dieu, le salut s’offre à la fois comme grâce et comme mise en mouvement de la liberté humaine en vue de l’édification du Règne de Dieu dans l’histoire. Contre un christianisme qui promet de merveilles et des miracles à bas prix et une « grâce bon marché », il convient d’opposer un christianisme qui sollicite un oui responsable des chrétiens, à l’exemple des prophètes de l’Ancien Testament, de la Vierge Marie (Lc 1, 38) et les récits de la vocation et la mission des disciples (Mc 1,16-19 ; Lc 5, 4-11 ; 9, 1-6 ; 23-26) dans le Nouveau Testament.
Le Dieu connu en Jésus est Père, Fils et Esprit Saint. Servir la cause de Dieu dans nos sociétés en mal du merveilleux convie à se départir aussi de la conception populaire du rôle de l’Esprit Saint. Au regard de l’Évangile, l’Esprit Saint n’est pas réductible au pouvoir de guérison spirituelle et le don des miracles[5]. L’Esprit Saint est donné aux disciples pour les guider vers la vérité tout entière (Jn 14, 26 ; 16, 13). Il est celui qui permet aux chrétiens d’appeler Dieu, Abba, Père de tous (Rm 8, 15). Il est la force qui fait surgir une nouvelle création ; celle où est parlé le langage de l’unité dans la diversité, un mode de vie communautaire digne des sauvés, les disciples du Christ(Ac 2, 1-13).
Comme chrétiens, nous confessons l’Esprit Saint comme Seigneur qui donne vie, qui procède du Père et Fils, qui a parlé par les prophètes (cf. Credo de Nicée-Constantinople). La vie donnée par l’Esprit est reçue comme don et vécue comme mission, à la manière de premiers disciples. Car il s’agit, pour les disciples de faire usage des dons reçus de l’Esprit du Seigneur, pour l’utilité de tous (1Co 12, 7). Dès lors, les signes de la présence de l’Esprit Saint aujourd’hui dans nos sociétés, ce sont les personnes courageuses qui promeuvent la vie, vivent pour les autres et qui parlent un langage d’amour comme Martin Luther King, Mère Teresa, Mzee Munzihirwa, le pape François…Le mouvement œcuménique africain, pour être crédible, a besoin de produire de tels gens pour témoigner que la vie dans l’Esprit affranchit de la mort, du péché de l’égoïsme, du tribalisme…(Rm 8, 2 ).
b. Servir la cause de l’Église
C’est dans une Afrique des pays voisins en guerre et divisée entre ethnies, entre riches et pauvres que les chrétiens sont mis à l’épreuve de l’unité et la communion effective. Plus que s’assembler dans une seule grande confession chrétienne qui a à sa tête un seul pasteur, le défi urgent est de savoir comment faire des églises de lieux où les divisions encours dans les sociétés sont dépassées à cause de l’écoute commune de la parole de Dieu et de la vie nouvelle en Christ que rend possible le baptême ? Tel est l’enjeu du service de la cause de l’Église, en tant qu’un seul corps qui a pour Tête le Christ (Col 1, 18).
En effet, à force de vivre dans de sociétés divisées, les chrétiens en sont arrivés à perdre de vue l’idée de l’unité et la communion comme marques essentielles de la communauté des disciples du Christ. Aux chrétiens d’origines diverses, Saint Paul ne s’empêchait pas à proclamer que l’appartenance au Christ mort et ressuscité scelle leur unité et relativise leurs identités politique, raciale et culturelle : « maintenant, en Jésus-Christ, vous qui étiez jadis éloignés, vous êtes rapprochés par le sang du Christ. Car c'est lui qui est notre paix, lui qui des deux peuples n'en a fait qu'un: il a renversé le mur de séparation, l'inimitié…en faisant la paix…par la croix. Car par lui nous avons accès les uns et les autres auprès du Père, dans un seul et même Esprit. Ainsi donc vous n'êtes plus des étrangers, ni des hôtes de passage; mais vous êtes concitoyens des saints et membres de la famille de Dieu » (Eph 2, 13-19).
À la communauté de Corinthe repartie entre nantis et pauvres tout en communiant au seul corps du Christ, l’apôtre rappelle que le corps eucharistique et le corps de la communauté sont intimement liés au point que les divisions socio-économiques dans la communauté menacent de transformer la pratique eucharistique en une occasion de condamnation (1Co 11, 17-34). Ces paroles sont tellement claires et tranchantes. L’Eucharistie, la Cène du Seigneur n’est-elle pas vidée de son sens lorsqu’on voit que les critères ethniques continuent à peser dans l’acceptation ou le rejet de tel ou tel autre membre dans l’Eglise. Là c’est tel ou tel autre qui est écarté pour servir comme responsable de la communauté car il n’est pas autochtone ou de telle obédience politique. Ici c’est l’écart entre riches et pauvres qui est accepté comme un état de fait tout en communiant au même corps du Christ.
Cette situation ne peut qu’interroger alors qu’on assiste à une sorte de « consumérisme eucharistique » dans les Églises d’Afrique. Dès lors, œuvrer pour la cause de l’Église, c’est faire que l’Église devienne ce qu’elle a toujours été : la communauté où les divisions de toute sorte sont surmontées. Car ses membres ont été réconciliés par la mort et la résurrection de son Seigneur. Avant d’être question de l’unité de toutes les églises autour d’un seul pasteur, le pape, comme s’imaginent certains catholiques, il s’agit plutôt de penser à la communion intra-communautaire. C’est-à-dire, une unité de vie, un partage de joies et de peines (Gaudium et Spes, n°1) entre toute communauté des baptisés qui s’assemblent pour écouter la Parole et la mettent en pratique grâce une vie d’amour fraternel et de service mutuel ; et en priorité à l’égard de membres vulnérables de nos sociétés.
L’unité effective entre les églises est encore très loin. Et avec l’avènement des églises chrétiennes neo-pentecôtistes qui se multiplient comme des champignons sur le continent, on peut même penser que le rêve de l’unité ne fait que s’éloigner de plus en plus. Cela dit, les chrétiens ne peuvent pas oublier que c’est par leur mode de vie que les gens sauront qu’ils sont disciples du Christ (Jn 15, 12). Un œcuménisme social devrait avoir comme horizon immédiat l’unité et la communion entre les membres de chaque communauté. Car c’est une manière de rendre témoignage au Christ : « pour que les gens croient que Jésus est l’envoyé du Père (Jn 17, 21) ».
3. Servir la cause des humains
Le service des humains fait partie intégrante de l’identité chrétienne dans la mesure où ils sont les disciples de Jésus qui s’est fait homme « pour » l’humanité et son salut. Dans la perspective d’un œcuménisme attentif aux dimensions sociales de la foi, servir la cause des humains ne signifie pas d’abord le service d’assistance aux démunis ou bâtir plus d’écoles, d’hôpitaux ou d’autres structures sociales. Ces structures existent déjà abondamment dans les églises d’Afrique. Il reste que leur identité chrétienne tend à être offusquée par leur assimilation aux coutumes ambiantes. Au fait, on a même parfois du mal à les distinguer des services étatiques où le favoritisme, la corruption, l’attrait du gain…sont monnaie courante. Déjà, faire de ces structures sociales de lieux d’exemplarité en matière de bonne gouvernance, d’excellence, d’équité et de justice serait déjà un précieux service social pour nos sociétés en mal de modèle humain vertueux.
Prioritairement, le service escompté ici est celui que le second synode évêques pour l’Afrique appelle : « une pastorale de l’intelligence et de la raison» qui crée une habitude de dialogue rationnel et d’analyse critique dans la société et dans l’Église[6]. Une telle pastorale est urgente car disent les pères synodaux: « S’appuyant sur les religions traditionnelles, la sorcellerie connaît actuellement une certaine recrudescence. Des peurs renaissent et créent des liens de sujétion paralysants. Les préoccupations concernant la santé, le bien-être, les enfants, le climat, la protection contre les esprits mauvais, conduisent de temps à autre à recourir à des pratiques des religions traditionnelles africaines qui sont en désaccord avec l’enseignement chrétien »[7].
On peut alors comprendre le succès de gourous et marchands du merveilleux qui pullulent sur le continent africain. Ils tirent profits d’une naïveté religieuse populaire. Ils exploitent ce déficit de raison que promet un certain type de christianisme africain. E. Messi Metogo fait d’ailleurs observer qu’à l’heure actuelle, on observe chez beaucoup de chrétiens africains une démission de la raison et une recherche du merveilleux qui conduisent à la pratique de la magie et au mauvais usage de la prière et des sacrements. Il ajoute que l’ignorance religieuse est pour beaucoup dans la prolifération des sectes et le développement de la crédulité populaire[8].
Dans la perspective esquissée ci-haut, servir la cause des humains signifie servir ce qu’ils ont de meilleurs en eux-mêmes, nommément : la foi et la raison, ces deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité (Pape Jean Paul II, Fides et Ratio, Entre la Foi et la Raison, n°1). Le vœu formulé ici n’est pas celui d’un christianisme africain plus intellectuel. Il s’agit plutôt de l’avènement d’un christianisme qui permet aux chrétiens de faire la part de choses entre les « églises qui réveillent et celles qui endorment » (père Ludovic Lado, sj). Car les unes et les autres abondent en Afrique sans que leur multiplicité ne serve la vie en abondance (Jn 10, 10) et l’avènement d’une terre nouvelle et de cieux nouveaux où la mort ne sera plus (Ap 21, 4) ; gagent de notre foi en Jésus-Christ, mort et ressuscité.
[1] KÄ MANA, « Les Églises indépendantes en mutation », dans Esprit, n°317(8-9/2005), p. 122.
[2] ELONGO LUKULUNGA V., « La surchristianisation au quotidien à Kinshasa. Une lecture de l’autre face de la religion », dans Congo-Afrique, n°368(2002), p. 463.
[3] Ce texte a été publié en 2017 dans nos Cahiers du Centre d’Etudes Africaines à l’occasion de la célébration de 500 ans de la Reforme Protestante. Il est légèrement modifié par rapport à la première version.
[4] Cf. E. JÜNGEL, Dieu mystère du monde, Tm. 2, Paris, Cerf (Col. Cogitatio fidei, 177), 1983.
[5] E. MESSI METOGO, « « Forgetting the humanity of Jesus », in Concilium, n°1(2006), p. 21.
[6] Africae Munus., n°137.
[7] Africae Munus, n°93.
[8] E. MESSI METOGO, Dieu peut-il mourir en Afrique ? Essai sur l’indifférence religieuse et l’incroyance en Afrique noire, Paris / Yaoundé, Karthala – UCAC, 1997, p. 205-206.



