
Jésus de Nazareth, le rebelle ?
En novembre 2018, la maison d’édition L’Harmattan-RDC a publié le livre de Donatien M. Lwiyando au titre provocateur : Jésus de Nazareth, le rebelle ?[1] Nous en faisons une recension critique. En effet, à l’origine de cette publication, il y a le constat de deshumanisation croissante de notre monde qui rime avec la croissance du nombre de chrétiens. Cette disproportion pousse l’auteur à se demander si le christianisme n’a pas échoué dans sa mission spécifique d’universaliser l’amour et la miséricorde ( Lc 6, 27-29) (p.11).
C’est pour pallier à ce constat qu’il qualifie de destructeur et déprimant que le père Lwiyando pense l’identité chrétienne à partir de la Croix du Christ. Cette réflexion, dit-il, vise à comprendre le sens historique de la crucifixion de Jésus et ses conséquences sur sa suite (p. 12). L’hypothèse qui guide la réflexion est l’affirmation du credo chrétien selon lequel Jésus est mort crucifié sous Ponce Pilate. Or, la plus part de théologiens et d’historiens soutiennent que sous la domination romaine, la crucifixion était un châtiment réservé aux esclaves, aux bandit de grands chemins et surtout à ceux qui se mettent en rébellion contre le pouvoir impérial ? (p. 49). Et donc la question-titre du livre- Jésus de Nazareth, ayant été crucifié, était-il un rebelle ? Et si oui, quel type de rebelle pour mérite une telle mort ? (p. 69).
Se basant sur des données historiques bien documentées, l’auteur examine tour à tour : les causes historiques de l’assassinat de Jésus de Nazareth (chap.1), les dessous de la carte dans l’assassinat de Jésus (chap.2), la crucifixion, un châtiment réservé aux rebelles (chap. 3), Jésus de Nazareth et les mouvements révolutionnaires (chap.4), la véritable rébellion de Jésus (chap.5) et en fin il se demande si on peut suivre Jésus de Nazareth sans être rebelle (chap.6). Notons que s’il y a originalité dans l’ouvrage, ce sont les deux derniers chapitres. Car les autres chapitres reprennent les données déjà existantes surtout en théologie de la libération avec l’idée de Jésus comme libérateur.
Le diagnostic historique qu’effectue l’auteur le pousse à la conclusion qu’il n’existe pas d’évidences que Jésus aie été un rebelle ni qu’il aie appartenu à aucun de mouvements révolutionnaires de son époque (p. 181). Qu’il aie été crucifié comme un rebelle se présente alors comme une injustice flagrante. Dans un tel cas, dit l’auteur, il faudra alors affirmer que Jésus de Nazareth a été victime d’un système. Pour s’être attaqué au système, sa mort aurait été décidée d’avance, peu importait l’issue du procès (p. 65).
Pour soutenir sa thèse selon laquelle Jésus doit avoir été un rebelle, mais un autre type de rebelle, l’auteur émet une autre hypothèse : « la mort de Jésus ne fut ni un malheureux hasard, in un concours désastreux d’événements, mais la conséquence du fait qu’il était considéré comme un danger pour le système d’enrichissement qui avait élu domicile dans le temple de Jérusalem, et qui se distinguait particulièrement par des spoliations et des spéculations autour de l’argent qu’on y déposait d’une part, et d’autre part, pour le système d’oppression et d’exploitation tenu par le pouvoir impérial représenté par Pilate » (p. 97).
Jésus de Nazareth était-il un rebelle ? Le père Donatien répond par oui. Selon le dictionnaire Larousse, le rebelle désigne quelqu’un qui rejette l’autorité établie, quelqu’un qui refuse de se soumettre à l’autorité de quelqu’un, ou encore quelqu’un qui résiste…Pris dans ce sens, dit l’auteur, Jésus de Nazareth peut être qualifié de rebelle dès lors que ses attitudes et ses prises de position démontrent un clair désaccord avec la manière dont le pouvoir politique et religieux était exercé en Palestine en son temps (p. 102).
C’est dans le 5e chapitre que l’auteur explique ce qu’il entend par « véritable rébellion de Jésus » (p. 183). C’est à partir de l’image que Jésus avait de Dieu et de la personne humaine qu’il n’hésitait pas à s’attaquer ou mieux à démasquer les fausses images de Dieu et les souffrances que l’on faisait endurer aux plus petits souvent au nom de dites images de Dieu. Jésus est un rebelle, bien que sa véritable rébellion se présente plutôt comme indignation profonde inspirée par son amour radical pour Dieu et pour la personne humaine, face à la souffrance injuste imposée aux innocents, d’une part, et d’autre part, comme une prise de position face à cette souffrance et à ses causes. Sa rébellion est à comprendre comme une indignation éthique face à la souffrance des innocents. C’est une rébellion amoureuse (pp. 184-185).
Pour saisir la crucifixion de Jésus comme conséquence de la rébellion de Jésus, il ne faudrait pas séparer sa mort et l’engagement qui l’a précédé. Jésus n’est pas venu pour mourir sur la croix. Penser ainsi serait faire de Dieu un tortionnaire ou en dernière analyse comme le dernier responsable de la mort de son Fils. Dès lors, la théologie de la croix doit être historique, c’est-à-dire regarder la croix non comme un dessein arbitraire de Dieu, mais comme une conséquence de son option primitive : son incarnation (p. 214). La mort de Jésus sur la croix est une conséquence de son enseignement, de son engagement à l’égard des pauvres, en faveur des malades, des exclus de la société, de son affrontement contre les leaders religieux et politiques… de son vivant.
Ne pas comprendre ainsi la croix, on la dépouille de son caractère de résistance et d’instrument du salut. Au contraire, on en fait un symbole d’acceptation passive et fatale de la souffrance ( p. 215). Pourtant, en ressuscitant Jésus le crucifié, Dieu a approuvé le choix de son Fils, sa dissidence amoureuse. Ainsi, la résurrection a élevé la dissidence en catégorie théologique-salvifique (cit. 282, p. 192). Désormais, la dissidence est la meilleure forme de se réaliser en tant qu’être humain, conclut l’auteur (p. 212).
Qu’en est-il de disciples du Christ ? Peuvent-ils suivre Jésus le rebelle sans être eux-mêmes rebelles ? La réponse de l’auteur est sans équivoque : suivre Jésus implique être rebelle comme lui. C’est ainsi qu’il interprète l’appel de Jésus à ses disciples : « si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive (Lc 9, 23 ; 14, 24 ; Mt 10, 38 ; 16, 24-27 ; Mc 8, 34-38 ; Jn 12, 26). L’auteur prévient que pour saisir ainsi cet appel à la rébellion, il faut se défaire de la tendance des certains chrétiens qui oublient que suivre Jésus de Nazareth signifie se mettre derrière un Crucifié qui fut victime d’avoir agi contre l’anti-règne de Dieu. Il en résulte que ceux-ci deviennent des « consommateurs » du sacré qui se passent de l’histoire de la souffrance de l’humanité et du nécessaire engagement auquel elle appelle (p. 214).
Aussi est dénoncée une certaine interprétation biaisée de l’appel de Jésus à « se charger de sa croix et à le suivre » : Jésus ne propose pas à ses auditeurs une approche fataliste de la souffrance. Au contraire, Jésus annonce une communion de destin entre lui-même et ses disciples. En acceptant de participer à la mission salvifique de Jésus, les disciples acceptent par le fait même de participer à son destin : « ma coupe, vous la boirez, et vous serez baptisés du baptême dont je serai baptisé Mc 10, 39) ( p. 215).
Pour finir et à titre indicatif, l’auteur proposer la célébration de l’Eucharistie d’une part, comme l’actualisation du mémorial de la souffrance de la dissidence de Jésus-memoria passionis-(cf. Jean Baptiste Metz). D’autre part, comme une célébration qui réveille ceux qui la reçoivent à la réalité actuelle de la crucifixion des pauvres (p. 240). Et ainsi l’auteur remarque : « c’est cette double dimension de la rencontre avec le Christ Crucifié et avec l’être humain crucifié qui déclenche une indignation morale de ceux qui reçoivent l’eucharistie face aux causes profondes de la crucifixion des membres du christ d’aujourd’hui et d’hier, et qui les amène à entrer en dissidence contre les structures et les individus qui incarnent les dites causes » (p. 241).
A mon avis, l’ouvrage du père Donatien M. Lwiyando est surtout intéressant car il éveille encore une fois à la problématique de l’ engagement des chrétiens dans un monde qui se déshumanise: pauvreté, injustice, guerres, indifférence, xénophobies de toute sorte….Lu dans un contexte africain où une certaine deshumanisation croissante rime avec une effervescence religieuse surtout chrétienne ; ce livre ne peut que stimule. Son recours à la célébration de l’Eucharistie- s’il est bien ancré dans la communauté, ce que ne fait pas l’auteur- comme lieu de l’actualisation du sens de la Croix du Christ et de l’engagement au service des frères et sœurs qui en découle ne peut que bouscule nos communautés chrétiennes où l’Eucharistie se consomme comme de petits pains. Dans nos sociétés surchristianisées avec leurs spiritualités d’évasions, c’est de la cohérence eucharistique qu’il faut comme antidote[2].
S’il y a une critique à adresser à l’ouvrage, elle porte sur la méthode que l’auteur adopte et les conséquences christologiques et ecclésiologiques qui en découlent. Il s’agit bien de la méthode historico-critique. Après 200 ans d’existence, cette méthode a déjà tout donné, avait prévenu Ratzinger pape Benoit XVI dans son Jésus de Nazareth. Vol. 2 (Introduction, p. 7 de la version italienne). L’outillage philosophique sur lequel est basé de cette méthode est aujourd’hui bien connu : l’herméneutique positiviste[3].
A partir de l’herméneutique de la foi prônée par Benoit XVI et instruit par Dei Verbum, n° 12, il sied de dire que parce que les Saintes Ecritures sont vraiment la Parole de Dieu, alors il faut concevoir leur témoignage à propos de Jésus comme plus crédible que nos constructions actuelles de sa figure. Le Jésus des Evangiles est plus logique et historiquement plus convaincant que les constructions auxquelles on a été soumis ; du genre : Jésus, révolutionnaire, rebelle, ancêtre, grand frère, initiateur, humaniste…Ces portraits de Jésus, avait prévenu J. Ratzinger pape Benoît XVI[4] dévoilent plus leurs auteurs et leurs idéaux qu’ils ne nous disent qui est Jésus et comment entrer en communion avec Lui.
En effet, dans la Bible, le titre christologique de rebelle n’est pas attribué à Jésus. Sa surévaluation qu’on trouve dans l’ouvrage du père Donatien manque de fondement biblique. Il est plutôt motivé par les préoccupations modernes humanistes : le souci de la justice et la défense des pauvres. Dès lors, Jésus le rebelle apparaît comme l’humain parfait. Lorsqu’on suit la méthode adoptée par père Donatien, on finit par faire de Jésus un modèle à imiter, un homme par excellence. Et le fait qu’il soit le Sauveur de l’humanité est évoquée comme par hasard. Sa croix devient plus un symbole de résistance. Effet, selon le père Donatien, la croix dénonce les causes de la souffrance (p. 216). Elle est moins un instrument du salut de l’humanité. Pourtant, la liturgie du Vendredi Saint met clairement en lumière la valeur salvifique de la Croix : Célébrant : Voici le bois de la Croix qui a porté le salut du monde ; Assemblée : Venez, adorons.
Certes, à l’intérieur même du Nouveau Testament, la passion, la mort et la résurrection du Christ sont soumises à des perceptions et à des interprétations différentes[5]. Mais la valeur salvifique de la Croix est sans équivoque. Toute la doctrine paulinienne de la justification est fondée sur l’affirmation selon laquelle par sa mort sur la Croix et sa résurrection, Jésus Christ nous a sauvés ( Rm 6, 1-8, 39 ). Son caractère dénonciateur n’est même pas évoqué. Si la Croix est perçue comme un scandale ( 1 Cor 1, 18) c’est par le fait que : le Fils de Dieu en mourant sur la Croix, a fait d’un instrument de supplice, un instrument du salut de l’humanité. C’est là, à mon avis, la véritable révolution divine, la vraie rébellion de l’amour.
Le sens de l’Eucharistie du Jésus le rebelle mérite aussi d’être questionnée. En effet, l’auteur évoque l’Eucharistie et établit son lien avec l’impératif de la dissidence. Certes, dans l’ouvrage l’Eucharistie est le fondement de l’Eglise (p. 236). Elle introduit ceux qui la reçoivent dans l’histoire du Corps mystique du Christ. L’Eucharistie les ouvre l’un à l’autre et en fait membres les uns des autres, de sorte que la souffrance de l’un implique nécessairement la souffrance de l’autre ( 1 Cor 12, 24-26).
Les conséquences des telles affirmations pour ceux qui participent à l’Eucharistie ne sont pas moins individualistes qu’on ne l’imagine. En effet, la célébration de l’eucharistie pour être bien comprise, dit l’auteur, doit aboutir à une indignation morale face aux souffrances de l’humanité et donc à l’obligation d’entrer en dissidence contre les structures et les individus qui incarnent les dites causes (p. 241).
Quoique captivant, de telles affirmations déforment le sens de l’Eucharistie et de l’Eglise. Ici la pertinence de l’Eucharistie est évaluée selon sa capacité à pousser les individus dans l’engagement en sociétés. Cette conception de l’Eucharistie est dite schéma « conséquentiel » : « La liturgie nous ramène à la vérité de la relation entre Dieu et l’homme, et donc, en conséquence, nous sommes invités à transcrire cette vérité de la relation Dieu-Homme sur le terrain éthique »[6]. Le risque de ce schéma influencé par un texte de saint Jean Chrysostome[7], dit le liturgiste Patrick Prétot, c’est l’instrumentalisation de la liturgie en se servant d’elle pour développer un discours éthique[8] ; le plus souvent de type individualiste.
L’Eucharistie est une discipline du moi. Elle fait d’abord l’Eglise, le Corps du Christ (1 Co 12, 27), avant d’être une ressource individuelle pour l’engagement en société. Dans la prière eucharistique II, nous prions humblement que tous ceux qui participent à la célébration devienne, par la force de l’Esprit Saint : un seul corps. Dès lors, l’Eucharistie intègre le « moi » dans le « nous » de la communauté assemblée pour dire « Notre Père ». S’il y a une révolution eucharistique, elle s’opère d’abord au sein de la communauté, en tant que communion avec le Christ, partage fraternel (Ac 4,32-35) et suppression de toute division (Ga 3, 26-28 ; Eph 2, 19). Voilà la grande révolution eucharistique me semble-t-il.
Quant à l’engagement caritatif qui découle de la participation à l’Eucharistie, remarquons que le récit biblique privilégie le témoignage communautaire au détriment du prophétisme singulier. C’est le sens de l’envoie en mission de deux à deux ( Lc 10, 1) et l’attrait de nouveaux membres par le mode de vie de la première communauté chrétienne (Ac 2, 42-47). Dans un monde où triomphe l’individualisme et le culte des « celebrities », un prophétisme individuel a plus de chance de s’attirer beaucoup de likes online que de pousser à la rencontre avec Jésus Christ qui a donné sa vie pour le péché du monde. Au lieu de faire de l’Eglise une association des volontaires humanistes, il est théologiquement plus pertinent de désigner le témoignage de toute la communauté qui célèbre l’eucharistie comme sujet appelé à être eucharistie d’abord à l’égard de ses membres et ensuite dans la société, mais toujours comme corps eucharistique. En ce sens, la crédibilité du témoignage de toute la communauté devient un garde-fou contre un humanisme volontariste qui peut facilement viré au pharisaïsme.
La faible ecclésiologie de « Jésus de Nazareth, le rebelle ? » étant désignée, il me semble que si l’ouvrage encourageait les activités des commissions Caritas, Groupe Saint Vincent de Paul et la Commission Justice et Paix ; et à stimuler l’entraide fraternelle et l’attention particulière aux pauvres comme ce qui se vit déjà dans des communautés ecclésiales de base, alors, il rendrait un grand service à nos Eglises d’Afrique en mal de cohérence eucharistique.
[1] DONATIEN M. LWIYANDO, Jésus de Nazareth, le rebelle ?, Paris, L’Harmattan-RDCongo, 2018, 254p.
[2] Pape Benoît XVI, Sacramentum Caritatis. Sur l’Eucharistie source et sommet de la vie et de la mission de l’Eglise, 2007, numeros 51 et 83.
[3] Les limites de cette démarche sont à lire dans le document : l’Interprétation de la Bible dans l’Eglise Catholique (CBP 1993) et dans Jésus de Nazareth de J. Ratzinger pape Benoît XVI, vol. 1. Introduction
[4] Cf. Jésus de Nazareth, Vol. 1, Introduction, p. XII, version anglaise.
[5] E. DURAND, L’Offre universelle du salut en Christ, Paris, Cerf, 2012, p. 243.
[6] PRETOT P., « La liturgie et son potentiel de formation éthique » dans Revue d’éthique et de théologie morale, n°251-Hors-série n°5 (septembre 2008), p. 154.
[7]Ce texte est le suivant : « Tu veux honorer le Corps du Christ ? Alors, ne l’honore pas ici, dans l’Eglise, avec des vêtements de soie, tandis que tu le négliges au dehors où il est nu et a froid…A quoi sert-il de charger la table du Christ de coupes d’or alors que lui-même meurt de faim ? D’abord, nourris-le quand il a faim et, après, utilise les moyens qui te restent pour orner sa table ». SAINT JEAN CHRYSOSTOME, « Homélie sur Matthieu », Bréviaire romain, Livre des jours, Paris, Cerf/DDB/Mame, 1976, p.1091, cité par PRETOT P., art. cit., p. 154.
[8] PRETOT P., art. cit., p. 148.



