
Ubuntu: Condition pour toute rencontre réelle
La communauté des missionnaires xavériens de Desio cherche à concrétiser le rêve de saint G. M. Conforti – « Faire du monde une seule famille » - dans deux domaines spécifiques. Le premier est celui de l'animation missionnaire dans les écoles, l'accompagnement des jeunes en mission, l'accompagnement des commissions missionnaires. Le second est le dialogue interreligieux pour favoriser la rencontre entre chrétiens et musulmans. Je peux dire que nous sommes ici pour l'animation missionnaire et le dialogue interreligieux (qui inclut le dialogue interculturel). Le propos de cet échange porte sur l’expérience vécue au sujet du dialogue interreligieux.
À mon arrivée à Desio, il y a quatre ans, j'ai trouvé un groupe engagé dans le dialogue interreligieux avec des bases solides pour la rencontre entre la foi chrétienne et la foi islamique. En effet, la rencontre entre les religions est fondamentale et nécessaire. La substance de notre credo nous pousse à la rencontre avec l'autre, à la cohabitation des différences. Avant l’avènement du christianisme en Afrique, il y avait l'adoration du Dieu suprême qui invitait à vivre en fraternité, à accueillir les semblables et à respecter la création. Les religions africaines traditionnelles constituaient la base, le tronc sur lequel le christianisme a germé.
Comme le dit le jésuite Agbonkhianmeghe, dans son livre Le confessioni di un animista -(Les Confessions d’un animiste)- la religion africaine n'est pas négative, comme l'ont définie nombreux auteurs. La religion africaine considère l'homme dans sa globalité : dans sa relation avec Dieu, avec les semblables et avec la création. Tout comme chaque culture est appelée à être purifiée par le message du Christ, ainsi les cultures africaines doivent être purifiées par l’Évangile. Je dis purifier. Il ne s'agit donc pas de jeter l'eau et l'enfant. Il s'agit de purifier en faisant éloge de la sagesse contenue dans différentes Afriques. Malgré les différences culturelles, linguistiques, l’un des aspects qui unit les variétés culturelles africaines c’est l’Ubuntu, cher à l’évêque Desmond Tutu.
Ubuntu, dans son sens originel, est une idée simple qui fait primer l'inclusivité sur l'exclusivité, la communauté sur la concurrence, l'hospitalité sur l'hostilité, le dialogue sur la confrontation et le respect sur domination. Ubuntu signifie que nous ne pouvons pas tourner le dos à ceux qui veulent réellement faire partie de notre communauté. Ubuntu, dans ce sens, place le dialogue au centre de ce que signifie être complètement humain. Cela implique un avenir qui cherche à vaincre l'exclusion et l'aliénation ". L’islam et le christianisme ont tous deux revendiqué cet idéal de communauté inclusive et égalitaire; toutefois, dans la pratique, ces déclarations sont de plus en plus affaiblies par les tendances sectaires.[1]
Celui qui naît en Afrique reçoit en héritage cette croyance, la respire dès le ventre maternel. Le christianisme n'a pu que trouver un terrain favorable pour accueillir le message de Jésus qui nous rappelle que ce qui compte c’est l'amour. "Maître, dans la loi, quel est le grand commandement?" Il répondit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Mt 22,36-37,39). Et saint Luc de renchérir : Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle gratitude vous est due? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Et si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, quelle gratitude vous est due? Même les pécheurs font la même chose. Et si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quelle gratitude vous est due? Les pécheurs accordent également des prêts aux pécheurs pour en recevoir autant. Aimez plutôt vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer, votre récompense sera grande et vous serez les enfants du Très Haut, car il est bon envers les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux, comme votre père est miséricordieux (Luc 6, 32-36).
Si chacun de nous voyait en chaque personne - différente par la foi, la culture, etc. - son propre père, mère, frère, sœur, notre façon de voir, les masques de préjugés tomberaient. Rencontrer une personne, c’est rencontrer une personne concrète avec son histoire, ses qualités et ses limites. Le fondateur des missionnaires xavériens s’est laissé transformer par la rencontre avec le peuple chinois lorsqu’il s’est rendu en Chine. La rencontre recrée, transforme, enrichit, désarme, ouvre de nouveaux horizons, fait respecter la beauté de l'autre ; bref, la rencontre convertit.
A la fin de ce voyage en Chine, Mgr Guido Maria Conforti est retourné en Italie avec une nouvelle vision de l'évangélisation. Il a effacé de sa mémoire la conviction, très répandue à l'époque des conquêtes coloniales, que les missionnaires allaient en Chine ou parmi les populations non chrétiennes pour convertir des "païens" rudes, sans principes moraux valables, pour être civilisés et arrachés à l'enfer grâce à la conversion à la nouvelle religion étrangère. L'admiration de Conforti pour les Chinois était immense ... et dans son vocabulaire pastoral, il commença à effacer de nombreux stéréotypes et préjugés de cette époque qui le mettaient maintenant dans une grande gêne. Pour faire du monde une famille unique, nous avons d’abord besoin du respect des cultures, des traditions et des religions des peuples. Le missionnaire devait être la "proposition", la lettre de Dieu aux enfants qui ne l'avaient pas encore rencontré, une lettre attendue qu'ils avaient déjà prévue dans leurs livres sacrés pleins de signes du verbe.[2]
C’est l’admiration et l’estime des autres qui nous balisent le chemin du dialogue, de rencontre. Car dans toutes les religions, les cultures il ya des témoins qui sont allés au- delà de l’appartenance culturelle, biologique et religieuse. L’exemple de Salah Farah est l’un des témoignages les plus éloquents qui invitent à la rencontre des humains, à regarder la Beauté, Bonté et Vérité présentes en chaque homme et femme créés à image de Dieu.
Voici ce qui est arrive en décembre 2015. Un groupe de militants d'Al-Shabaab a attaqué un bus chargé de passagers dans la région de Mandera, dans le nord-est du Kenya. Comme d'habitude, dans leurs rituels macabres, les assaillants séparaient les chrétiens des musulmans, dans l'intention de massacrer les premiers et de sauver les derniers. Salah Farah, une enseignante musulmane, a refusé d'obéir à l'ordre de séparer les personnes en fonction de leur appartenance religieuse. Pour n’avoir pas obtempéré, ils ont tiré sur elle, la blessant gravement. Alors qu'elle se battait pour sa vie dans un lit d'hôpital à Nairobi, Farah a raconté ce qui lui était arrivée. Elle a donc expliqué les raisons de son geste: ils nous ont dit que si nous étions musulmans, nous étions en sécurité ... Nous leur avons demandé de nous tuer tous ou de nous laisser tous partir ... Nous sommes frères. Les gens devraient vivre ensemble pacifiquement. C'est seulement la religion qui est différente ; alors je demande à mes frères musulmans de prendre soin des chrétiens, et que les chrétiens prennent également soin de nous. Aidons-nous les uns les autres et vivons ensemble en paix. Le 18 janvier 2016, Farah est décédée des suites de la blessure rapportée après la chirurgie. (Confessioni di un animista, p.115)[3]
Pour plus d’approfondissement, nous vous invitons à lire le livre de ce jeune jésuite nigérian !
[1] OROBATOR AGBONKHIANMEGHE, Confessioni di un animista, Fede e religione in Africa, EMI, Verona, 2019, p.112.
[2]. Il Fascino del vescovo Guido Maria Conforti”, il santo della mondialità, Al Hakim-Nazareth 2011
[3] OROBATOR AGBONKHIANMEGHE, Confessioni di un animista, Fede e religione in Africa, EMI, Verona, 2019, p.115



